
Par Jean-François Marquis
« Le travail ne doit pas être taxé davantage » : l’Union patronale suisse (UPS), dont la mission est de défendre « le travail », comme chacun le sait, relance sa machine de guerre contre le financement de l’AVS (assurance vieillesse et survivants) par les cotisations salariales, assimilées à un impôt [1].
Selon l’UPS, les augmentations nécessaires pour financer « tous les projets d’extension discutés » représenteraient « 100’000 francs sur l’ensemble de la vie active » des personnes avec un revenu médian, ce qui « pèse lourdement sur les familles actives ». Les chiffres « imposants » font toujours d’excellents épouvantails. De plus, « une augmentation des cotisations salariales freine la croissance et l’attractivité » de la place économique helvétique. Conclusion : « D’un point de vue intergénérationnel, la TVA est clairement l’instrument le plus équitable » pour financer de nouvelles dépenses de l’AVS.
Mais, dans tous les cas l’UPS « préconise […] une plus grande discipline en matière de dépenses ainsi que des réformes structurelles, par exemple pour freiner l’endettement de l’AVS ». Le terme « réforme » doit être traduit de la sorte : une élévation de l’âge de la retraite, autrement dit un objectif central du patronat qui serait renforcé par la construction socio-politique d’un dit « déficit de la l’AVS ».
Une « étude » au-dessus de tout soupçon
Bien entendu, l’UPS ne justifie pas cette prise de position – qu’elle rabâche, en fait, depuis des lustres – dédiée à la défense des intérêts du patronat. Toutefois, l’association n’hésite pas, reniant toute mesquinerie, à commanditer « une nouvelle étude de BSS Volkswirtschaftliche Beratung, en collaboration avec le professeur Marius Brülhardt. » Marius Brülhardt, professeur à la faculté HEC de l’Université de Lausanne, a été président de 2009 à 2021 de la Commission des programmes d’Avenir Suisse, la cousine en quelque sorte de l’UPS, missionnée par le patronat et la classe dominante helvétique pour booster l’argumentaire néo-libéral en Suisse. La « nouvelle étude » est donc au-dessus de tout soupçon.
Le timing de la sortie de l’UPS n’a rien pas mystérieux. La 13e rente AVS, acceptée en votation en 2024 au grand désespoir de la droite et l’UPS, sera versée en décembre prochain. La droite parlementaire bloque pour l’instant son financement et ne veut pas d’une augmentation des cotisations salariales pour son financement. Ce printemps, le Département fédéral de l’intérieur (DFI) va par ailleurs publier son avant-projet de loi pour une réforme de l’AVS à l’horizon 2030. La droite et le patronat enragent que les propositions diffusées à ce jour ne comprennent pas d’augmentation formelle de l’âge de la retraite. Enfin, le déplafonnement (partiel) des rentes de couples (actuellement, leur somme ne peut pas dépasser 1,5 fois la rente individuelle maximale) est en débat au Parlement, sous la pression d’une initiative du Centre. L’UPS veut donc tirer le frein à main.
Les motifs de l’hostilité patronale aux cotisations salariales
Pour y parvenir, l’UPS procède à une première fraude: elle assimile les cotisations salariales finançant l’AVS à un impôt. En s’appuyant sur l’image négative (largement imméritée, mais c’est une autre question) de l’impôt, il s’agit d’imposer l’idée que les cotisations salariales sont « prises » aux dépens des personnes salariées. Ce qui permet ensuite de les opposer aux personnes retraitées, qui en « profiteraient ».
Cette présentation est fallacieuse. Dans un système de retraite financé par répartition, comme l’AVS, les cotisations d’aujourd’hui financent directement les rentes des personnes retraitées actuelles, qui ont cotisé hier lorsqu’elles étaient plus jeunes. Et en même temps, ces cotisations constituent le droit des actuelles personnes salariées à recevoir, demain, des rentes financées par les cotisations des personnes qui seront alors actives (pour une grande part leurs enfants ou petits-enfants). Et ainsi de suite.
Les cotisations salariales sont donc la partie des salaires réservée au financement en commun, sous une forme socialisée, des revenus que les personnes salariées touchent de la part de l’AVS lorsqu’elles ont l’âge de la retraite. Elles ne sont pas « prises » aux personnes salariées : elles leur reviennent sous une autre forme et à un autre moment (il est dès lors logique que les personnes retraitées ne « cotisent » pas pour financer leur retraite : elles l’ont déjà fait durant leur vie active).
Dans le partage global entre le salariat et le capital de la richesse produite par le travail, les cotisations salariales font donc partie de ce qui revient aux personnes salariées. Une augmentation des cotisations salariales correspond à une augmentation de salaire. Même si, selon le rapport de force, l’employeur va essayer de la limiter, et de prélever la plus grande part possible de cette hausse sur la masse salariale existante. Voilà la raison fondamentale pour laquelle le patronat est viscéralement opposé aux hausses des cotisations salariales [2].
La deuxième raison est que ce financement de l’AVS est combiné avec un mécanisme de redistribution très efficace. D’un côté, la cotisation, correspondant à 8,7% du salaire brut (4,35% de part patronale et 4,35% déduits du salaire brut), est payée sur la totalité des salaires encaissés, jusqu’au dernier franc des salaires les plus élevés. Cela correspond, par exemple, à 5220 francs par an pour un salaire annuel de 60’000 francs, et à 52’200 francs pour un salaire annuel de 600’000 francs. Les très hauts revenus multiplient d’ailleurs les tricheries pour se soustraire à cette obligation, par exemple en s’assurant une part croissante de leurs revenus non plus sous forme de salaire, mais de dividendes ou de paquets d’actions, non soumis aux cotisations salariales. De l’autre côté, les rentes garanties par l’AVS sont définies de manière à limiter très fortement les différences entre elles. Pour les personnes ayant une durée de cotisation complète, la rente maximale est le double de la rente minimale (2520 francs contre 1260 francs). On est très loin des énormes écarts de revenus sévissant dans le 2e pilier, où chacun cotise « pour soi », ce qui convient très bien à l’UPS et consorts. Même si le niveau des rentes AVS est clairement trop bas, ce mécanisme redistributeur est la base de l’attachement populaire très fort à l’AVS, qui fait obstacle depuis des décennies aux projets de démantèlement des milieux patronaux.
L’UPS démentie par « son » étude
Pour détruire ce soutien populaire à l’AVS, le patronat et la droite travaillent depuis des années à dresser les jeunes actifs contre les retraités. L’UPS y va cette année aussi de son couplet : « Les données montrent que c’est sur les jeunes ménages de moins de 35 ans que les cotisations salariales pèsent le plus. Il s’agit souvent de jeunes familles pour qui le coût de la vie et les frais de garde d’enfants sont déjà élevés. » On croirait presque l’UPS transfigurée en syndicaliste… mais tout de même pas au point de prôner une augmentation générale des salaires (ce qui serait pourtant la mesure la plus logique pour aider ces « jeunes familles » à faire face au « coût de la vie »).
Que disent en fait ces « données » ? L’étude commandée par l’UPS à BSS [3]compare la charge représentée dans le budget des ménages par un point de pourcentage supplémentaire de cotisation salariale avec celle d’une augmentation de la TVA générant des ressources équivalentes (+1,34%) [4].
Contrairement à ce que prétend l’UPS, il ressort de l’étude de BSS que les cotisations salariales ne « pèsent » pas significativement plus que la TVA sur les classes d’âge les plus jeunes. Une hausse de 1% des cotisations salariales représenterait ainsi pour les moins de 35 ans une contribution de 56 francs par mois, contre 52 francs avec la TVA. C’est pour les 45-54 ans que la plus grande différence est observée chez les personnes actives : 73 francs par mois avec la cotisation salariale contre 67 francs avec la TVA. Six francs par mois, c’est-à-dire presque rien. Par contre, la TVA grève fortement le budget des personnes retraitées (qui ne versent par définition pas de cotisation salariale) : 51 francs par mois pour les 65 à 74 ans, 32 francs par mois pour les personnes de 75 ans et plus.
Et qu’en est-il lorsqu’on considère le niveau de revenu ? Pour les trois quintiles avec les revenus les plus bas, c’est-à-dire pour 60% de ménages, la cotisation salariale représente un montant inférieur à celui prélevé par la TVA : 0 franc contre 27 francs pour le 1er quintile, 23 francs contre 42 francs pour le 2e quintile et 47 francs contre 55 francs pour le 3e quintile, Pour le quatrième quintile, l’écart, très limité, est en sens inverse : 75 francs pour les cotisations salariales contre 70 francs pour la TVA. Ce n’est que pour les revenus les plus élevés du cinquième quintile – c’est-à-dire les 20% des ménages avec les revenus les plus élevés – que la TVA est plus avantageuse : 95 francs par mois contre 112 francs de cotisation salariale.
Ces résultats confirment que la TVA est socialement régressive : taxant les dépenses de consommation, elle pèse relativement plus sur les bas revenus que sur les hauts, dont une part importante est épargnée. Ils montrent également qu’il est mensonger de faire croire que le budget des jeunes générations serait massivement plus impacté par les cotisations salariales que par la TVA. Un double démenti pour l’UPS.
Un chantage sans fondement
L’autre grand argument de l’UPS est qu’« une augmentation des cotisations salariales freine la croissance et l’attractivité » de la place économique helvétique. C’est le classique chantage à l’emploi du patronat contre toute mesure sociale. Il est sans fondement.
Premièrement, l’étude de BSS publie un graphique qui rappelle que le taux global de cotisations salariales (pour l’AVS, mais aussi pour l’AI (assurance invalidité), l’assurance chômage et l’assurance perte de gain) est actuellement inférieur au maximum atteint à la fin des années 1990 et au début des années 2000, ce qui s’explique par la baisse des cotisations pour l’assurance chômage. Ce n’est donc pas la marge qui manque.
Deuxièmement, « l’attractivité » de la place économique suisse se porte bien, merci. Selon les données de l’OCDE, les coûts salariaux unitaires, mesure pertinente pour évaluer la compétitivité-prix d’une économie, ont augmenté entre 2015 et 2025 de 5% en Suisse, contre 40% en Allemagne, 21% en France, 20% en Italie ou encore 28% aux Etats-Unis. Parmi les facteurs contribuant à cette compétitivité très élevée de l’économie helvétique, il y a notamment une intensité et une durée du travail record. Selon Eurostat, le temps de travail hebdomadaire des salariés à plein temps était en 2024 de 43 heures en moyenne en Suisse, contre 38,7 heures dans l’ensemble de la zone euro et 38,8 heures en Allemagne. Aucun pays de l’Union européenne n’a une durée du temps de travail aussi élevée que la Suisse. Entre 2015 et 2024, cette durée hebdomadaire du travail a diminué de 1,6 heure dans la zone euro, de 2,4 heures en Allemagne, mais seulement de 0,6 heure en Suisse.
Sans parler du fait que, depuis longtemps, les secteurs économiques helvétiques orientés vers l’exportation se sont spécialisés dans des domaines où les prix ne sont pas le critère déterminant, la « compétitivité qualité » possède une place de relief dans la structure compétitive de la formation capitaliste suisse. Ainsi, « Les actionnaires ont de quoi se réjouir: les entreprises suisses devraient distribuer 64 milliards de francs de dividendes » : titrait le quotidien Le Temps le 27 janvier dernier. Une appréciation de la situation, très avantageuse, du patronat helvétique plus réaliste que celle entretenue par la propagande de l’UPS.
Alors que des échéances déterminantes pour l’avenir de l’AVS approchent, les raisons de défendre son modèle de financement, basé sur les cotisations salariales, sont donc intactes et doivent être défendues activement par l’explication et la mobilisation, si nécessaire, des forces syndicales et qui se réclament des valeurs fondamentales de la gauche. (1er février 2026)
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[1] UPS, communiqué de presse du 19 janvier 2026.
[2] Pour une approche d’ensemble de la question des cotisations salariales, tout en tenant compte des spécificités françaises, il est possible de lire la contribution suivante de Jean-Marie Harribey : https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/sante/quelle-cotisation-sociale.pdf (Réd.)
[3] BSS, Augmentation des cotisations salariales : conséquences pour les ménages, le marché du travail et la place économique suisse. Rapport final 13.01.2026
[4] Le bureau BSS part de l’hypothèse que les employeurs arrivent à faire financer les trois quarts de la cotisation salariale par les salariés, alors que la répartition légale devrait être de 50/50. Cela correspond à l’hypothèse d’une faiblesse des salarié·e·s et de leurs organisations syndicales à défendre leur pouvoir d’achat. Pour la TVA, BSS part de l’hypothèse que 88% de son augmentation est transférée au consommateur, sous la forme d’augmentation de prix.

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