Etats-Unis-Groenland: «Quand les intérêts privés de deux milliardaires convergent au Groenland»

Ronald S. Lauder, Dolnal Trump «parlant affaires»aux côtés d’Emir Tamim bin Hamad Al Thani du Qatar.

Par Tom Burgis

Un jour, au cours de son premier mandat, Donald Trump a convoqué l’un de ses principaux collaborateurs pour discuter d’une nouvelle idée. «Trump m’a appelé dans le Bureau ovale», a déclaré John Bolton, conseiller à la sécurité nationale en 2018, au Guardian. «Il m’a dit qu’un homme d’affaires influent venait de suggérer aux États-Unis d’acheter le Groenland.»

C’était une proposition extraordinaire. Elle émanait d’un ami de longue date du président qui allait acquérir des intérêts économiques dans le territoire danois.

John Bolton a appris que cet homme d’affaires était Ronald S. Lauder. Héritier d’une fortune faite dans le domaine des cosmétiques – la marque mondiale Estée Lauder –, il connaissait Trump, un autre New-Yorkais fortuné, depuis fort longtemps.

Bolton a déclaré avoir discuté de la proposition du Groenland avec Ronald Lauder. Après l’intervention du milliardaire, une équipe de la Maison Blanche a commencé à explorer les moyens d’accroître l’influence des États-Unis dans le vaste territoire arctique contrôlé par le Danemark.

Le fait que Trump ait repris l’idée de Lauder au cours de son second mandat est caractéristique de la manière dont le président fonctionne, a déclaré John Bolton: «Il prend pour argent comptant les bribes d’informations qu’il obtient de ses amis et il est impossible de le faire changer d’avis.»

Cette proposition semble avoir attisé les ambitions impérialistes de Trump: huit ans plus tard, il envisage non seulement d’acheter le Groenland, mais aussi de s’en emparer par la force.

Comme beaucoup de personnes qui entourent le président, les suggestions politiques de Ronald Lauder semblent recouper ses intérêts économiques. Alors que D. Trump a redoublé ses menaces de s’emparer du Groenland, R. Lauder y a acquis des participations financières. Ronald Lauder fait également partie du consortium dont le désir d’accéder aux minéraux ukrainiens semble avoir incité Donald Trump à exiger une part des ressources de ce pays ravagé par la guerre.

Ronald Lauder a déclaré avoir rencontré Trump dans les années 1960, lorsqu’ils fréquentaient la même école de commerce prestigieuse. Après avoir travaillé pour l’entreprise familiale de cosmétiques, R. Lauder a servi sous Ronald Reagan au Pentagone, puis comme ambassadeur en Autriche, avant de se présenter sans succès à la mairie de New York en 1989.

Lorsque Trump a remporté la présidence en 2016, Lauder a fait un don de 100’000 dollars au comité de financement Trump Victory. Lorsque la santé mentale de Trump a été remise en question en 2018, R. Lauder l’a qualifié d’«homme d’une perspicacité et d’une intelligence incroyables».

La même année, Lauder a déclaré qu’il aidait Trump à relever «certains des défis diplomatiques les plus complexes qu’on puisse imaginer». Cela semble avoir inclus l’idée d’une expansion dans l’Arctique. L’année suivante, le 16 août 2019, le Wall Street Journal a révélé l’intérêt de Trump pour le Groenland. Les dirigeants danois ont exprimé leur indignation. Trump a répondu en tweetant une image d’une Trump Tower dorée dominant un village, accompagnée de la légende: «Je promets de ne pas faire cela au Groenland!»

«Un gisement inestimable de terres rares»

L’obsession de Trump pour le Groenland a perduré, tout comme celle de R. Lauder.

En février dernier, peu après le retour de Trump à la Maison Blanche, Lauder a pris sa défense lorsque le président a publiquement envisagé une prise de contrôle militaire de la plus grande île du monde. «Le concept de Trump pour le Groenland n’a jamais été absurde, il était stratégique», a écrit Lauder dans le New York Post du 4 février 2025. Il a poursuivi: «Sous la glace et la roche se cache un véritable trésor d’éléments de terres rares essentielles à l’intelligence artificielle, aux armes de pointe et aux technologies modernes. À mesure que la glace recule, de nouvelles routes maritimes apparaissent, redessinant le commerce et la sécurité mondiaux.»

Groenland: un «trésor», pour qui?

Le Groenland étant «l’épicentre de la compétition entre les grandes puissances», Ronald Lauder a fait valoir que les États-Unis devraient rechercher un «partenariat stratégique». Il a ajouté: «Je travaille en étroite collaboration avec les chefs d’entreprise et les dirigeants politiques du Groenland depuis des années pour y développer des investissements stratégiques.»

Depuis que Ronald Lauder a attiré l’attention de Donald Trump sur le Groenland en 2018, comme l’ont rapporté pour la première fois les journalistes étatsuniens Peter Baker et Susan Glasser – dans leur livre The Divider. Trump in the White House, 2017-2021, Ed. Doubleday, september 2022 – le milliardaire des cosmétiques semble avoir investi beaucoup de ses propres fonds dans ce territoire arctique.

Les registres des sociétés danoises montrent qu’une société dont l’adresse est à New York et dont les propriétaires ne sont pas nommés a fait ces derniers mois des investissements au Groenland.

L’une de ses activités consiste à exporter de l’eau de source «de luxe» provenant d’une île de la baie de Baffin. Lorsqu’un journal danois a rapporté en décembre que Lauder faisait partie des investisseurs, il a cité un homme d’affaires groenlandais impliqué dans cette entreprise: «Ronald Lauder et ses collègues d’un groupe d’investisseurs ont une très bonne compréhension du marché du luxe et y ont facilement accès.»

Ce groupe d’investisseurs chercherait également à produire de l’énergie hydroélectrique à partir du plus grand lac du Groenland pour alimenter une fonderie d’aluminium.

On ignore quel effet une prise de contrôle du Groenland par les États-Unis – par invasion, achat ou persuasion – pourrait avoir sur les intérêts économiques de Ronald Lauder dans ce pays.

À la suite des commentaires de Trump – après l’envoi de troupes pour enlever le dirigeant du Venezuela – selon lesquels les États-Unis avaient «vraiment besoin du Groenland», le Premier ministre danois a averti qu’une action militaire d’un membre de l’OTAN contre un autre briserait l’alliance.

Trump semble imperturbable. «Nous allons faire quelque chose avec le Groenland», a-t-il lancé la semaine dernière, «soit de manière douce, soit de manière plus musclée». Après une réunion à la Maison Blanche mercredi, le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Lokke Rasmussen, a déclaré: «Nous n’avons pas réussi à faire changer la position de l’administration étatsunienne. Il est clair que le président souhaite conquérir le Groenland.» 

Un accord pour exploiter les minéraux de l’Ukraine

L’implication manifeste de Lauder dans l’élaboration de la politique américaine ajoute aux questions de plus en plus nombreuses concernant les conflits d’intérêts pendant le second mandat de Trump et l’enrichissement apparent des proches du président. Les deux fils aînés de Trump, Don Jr et Eric, mènent une campagne mondiale pour gagner de l’argent, du Vietnam à Gibraltar (The Guardian,19 décembre 2026).

Ils affirment qu’il existe une «barrière infranchissable» entre leurs activités économiques et la fonction de leur père en tant qu’homme le plus puissant au monde. La porte-parole de Trump a déclaré: «Ni le président ni sa famille n’ont jamais été impliqués, ni ne le seront jamais, dans des conflits d’intérêts.» Cependant, des dirigeants étrangers ont facilité l’enrichissement de la famille présidentielle, tout en s’assurant parfois les faveurs du président.

Lauder a toutefois semblé, pendant un certain temps, avoir rompu avec son vieil ami.

En 2022, alors qu’il n’était plus en fonction, Trump a accueilli l’agitateur d’extrême droite [néo-nazi] Nick Fuentes dans son club Mar-a-Lago. Ronald Lauder, qui dirige le Congrès juif mondial, s’est joint à la condamnation. «Nick Fuentes est un antisémite virulent et un négationniste de l’Holocauste, tout simplement», a-t-il déclaré. «Il est inconcevable que quiconque puisse s’associer à lui.»

Mais une fois que Trump a regagné la Maison Blanche, Ronald Lauder a repris son soutien financier. En mars 2025, il a donné 5 millions de dollars à Maga Inc, une opération de collecte de fonds pour le mouvement de Trump. Le mois suivant, Ronald Lauder aurait figuré parmi les invités d’un dîner aux chandelles exclusif avec le président. Les billets coûtaient 1 million de dollars chacun, payable à Maga Inc.

À ce moment-là, les intérêts économiques de Lauder semblaient à nouveau coïncider avec la politique de l’administration Trump.

Une lettre datée de novembre 2023, envoyée par le directeur de TechMet, une société minière [1], à Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, et qui a fait l’objet d’une fuite, mentionnait Ronald Lauder comme faisant partie d’un consortium souhaitant exploiter un gisement de lithium dans ce pays ravagé par la guerre.

Ronald Lauder a déclaré à l’époque qu’il n’avait pas discuté des minéraux ukrainiens avec Trump lui-même, mais qu’il avait «soulevé la question auprès des parties intéressées aux États-Unis et en Ukraine pendant de nombreuses années, jusqu’à aujourd’hui».  Des républicains de premier plan se sont joints à une campagne visant à permettre aux États-Unis de s’emparer des prodigieuses ressources de l’Ukraine. Trump en est devenu le plus fervent défenseur.

Quelques semaines après les dons de Lauder à Maga Inc, Washington et Kiev ont signé un accord pour exploiter conjointement les minéraux ukrainiens. Cela a contribué à préserver le soutien de Trump à l’Ukraine après sa diatribe télévisée dans le Bureau ovale (le 28 février 2025) contre Zelensky, qu’il jugeait insuffisamment reconnaissant du soutien américain.

Le gisement de lithium a été le premier à faire l’objet d’un appel d’offres dans le cadre de l’accord sur les minéraux. Ce mois-ci, le consortium Lauder l’aurait remporté. TechMet, la société qui dirige le consortium, a refusé de commenter, tout comme Ronald Lauder. Ses partenaires économiques au Groenland et la Maison Blanche n’ont pas répondu lorsque le Guardian les a contactés. (Article publié dans The Guardian le 15 janvier 2026; traduction par la rédaction de Alencontre.org)

_____

[1] TECHMET se définit ainsi sur son site: «TechMet est un acteur majeur dans le domaine des minéraux critiques qui développe sa production à travers ses actifs mondialisés afin de contribuer à garantir un approvisionnement aligné sur les valeurs occidentales en minéraux clés qui définiront et alimenteront l’économie mondiale du XXIe siècle.» Son siège social se situe en Irlande, un pays où les impôts sont fort modestes. (Réd.)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*