Syrie. Facettes d’un pays fracassé

Assécher une région.

Dans le but de fournir une information sur diverses facettes de la situation en Syrie, nous publierons dans les mois à venir des traductions d’extraits d’articles publiés en langue arabe sur le site du journal Al-Jumhuriya («La République»). Il s’agit d’un site d’information indépendant syrien reconnu pour la pertinence de ses analyses progressistes. Lancé au printemps 2012 après le début de la Révolution syrienne à l’initiative d’un groupe d’écrivains, d’universitaires et de journalistes syriens résidant dans le pays et en exil. Al-Jumhuriya contribue à la poursuite d’une information et d’un débat ayant trait à la politique, l’économie et la culture. Nous compléterons à un rythme différent ces données par des analyses sur la situation d’ensemble tenant compte de la situation nationale et régionale. Les traductions publiées ici, aujourd’hui, renvoient à des articles mis en ligne par Al-Jumhuriya en décembre 2025 et janvier 2026. (Réd. A l’Encontre)

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«Comblement des puits comme crimes de guerre»

Par Racha Cheikh Moussa

Lorsque le régime d’Assad est tombé, de nombreux déplacés et réfugiés sont retournés dans leurs villes situées dans ces zones agricoles au centre nord de la Syrie, et des milliers d’entre eux ont constaté que leur matériel agricole pour forer les puits avait été entièrement volé et que de nombreux puits avaient été comblés.

L’enquête, menée dans sept villes et villages, sur une distance de 80 km, a révélé le pillage et le remblayage de 2351 puits agricoles sur les 2686 qui existaient avant que les forces du régime d’Assad n’en prennent le contrôle.

L’enquête prouve l’implication de groupes liés aux forces de l’ancien régime dans le pillage et le sabotage des sources d’eau destinées à l’irrigation des oliveraies, des pistachiers et des champs de blé dans ces régions fertiles, et prouve que l’opération était systématique et allait au-delà du simple vol, l’objectif étant de revendre le matériel pillé. Cela explique les conséquences désastreuses tant pour les conditions de vie que sur l’économie pour les personnes déplacées qui retournent sur leurs terres dans l’espoir de retrouver leur vie d’avant, ainsi que pour les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire de la région et de toute la Syrie. De plus, cela coïncide avec la vague de sécheresse sans précédent que connaît le pays.

Il s’agit donc de pillage ou de vandalisme dans 87,5% des puits des zones étudiées dans le cadre de cette enquête, et du remblayage de 46,4% de ces puits. En supposant que chaque puits irriguait 35 dunams (3,5 hectares) de terres agricoles, ce qui correspond à la moyenne indiquée lors des entretiens que nous avons menés, la perte totale de terres agricoles irriguées dans la région dépasse huit mille hectares. D’après les données recueillies par l’enquêteur, ces puits irriguaient les terres de 2322 agriculteurs, ce qui signifie qu’une catastrophe majeure s’est abattue sur la région, compte tenu des pertes au niveau de l’économie générale et de la sécurité alimentaire. Compte tenu de la destruction des moyens de subsistance de milliers de personnes déplacées et de retour, tout ce qui était lié à leur travail agricole en termes d’activité économique et de sources de revenus et qui bénéficiaient à des milliers d’autres familles est impacté.

La destruction et le remblayage de la plupart des puits après le pillage de leur matériel indiquent qu’il ne s’agit pas d’une opération visant uniquement le vol, mais plutôt d’un sabotage délibéré. ?De même, la proportion de puits pillés et remblayés suggère que le problème n’est pas lié à des vols isolés ou à des incidents ponctuels. Il s’agit plutôt du résultat d’un crime systématique commis pendant les années du contrôle de la région par les forces du régime Assad, de ses milices, et en l’absence de la majeure partie de la population déplacée et réfugiée dans le nord.

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«Anciens détenus livrés à eux-mêmes»

Par Zeïna Chahla

«Nous, les détenus, pensions que nous serions prioritaires dans cette nouvelle phase. Nous avons été libérés pour recommencer notre vie à zéro. Est-il raisonnable que nous ne puissions pas obtenir un logement décent ni un emploi adapté à notre situation? Nous voulons que l’État exprime sa compassion envers ces personnes libérées et lésées. Nous ne demandons rien à personne d’autre. Mais ce qui s’est passé après notre libération a été une véritable déception.»

Les données du Réseau Syrien pour les Droits de l’Homme indiquent que «le nombre total de personnes libérées de toutes les prisons et centres de détention après la bataille de la libération a atteint 24 200 personnes».

«La plupart des personnes que nous prenons en charge souffrent de tuberculose ou nécessitent des interventions médicales d’urgence, notamment en soins dentaires, orthopédiques et neurologiques, en raison de longues périodes de détention et de torture. Nous accompagnons également de nombreux patients en situation de détresse psychologique, dont certaines très difficiles, et nous collaborons dans ce cadre avec des organisations telles que le Croissant-Rouge, la Croix-Rouge et SAMS [Syrian America Medical Society].» Hanan Halima ajoute également le besoin urgent d’autres types de soutien, notamment un soutien juridique pour obtenir des documents ou des preuves et pour résoudre le problème de la saisie des biens, en plus de répondre aux énormes besoins économiques, étant donné que les détenus sont sans emploi ni formation depuis de nombreuses années. Ils ont par conséquent du mal à trouver un emploi permanent.

Bien entendu, l’association ne peut répondre à tous les besoins ni couvrir tous les cas, qui se chiffrent par milliers. Nous devons de surcroît couvrir les zones éloignées des grandes villes. Une meilleure coordination entre tous les organismes intervenant sur ce sujet est nécessaire, en ce qui concerne le système d’orientation et la répartition plus équitable des services.

Pendant ce temps, des milliers de détenus libérés, qui sont sortis de prison depuis un an, attendent une action officielle pour recouvrer leur dignité, certains de leurs droits et les besoins fondamentaux nécessaires à une vie décente.

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Attaques israéliennes lors d’incursions en territoire Syrien

Par Jumana Chtioui (10 décembre 2025)

«Dormir du sommeil d’un éveillé», c’est ainsi qu’un habitant de Beit Jinn, de la région «Campagne de Damas», décrit sa situation plus d’une semaine après la dernière bataille au cours de laquelle Israël a tué 13 personnes et en a blessé plus de 25 autres.

L’attaque israélienne a également entièrement détruit six maisons, en plus d’endommager gravement un grand nombre d’autres habitations du village. À Beit Jinn, personne ne dort paisiblement; la population vit dans une angoisse permanente, les yeux rivés sur le ciel plutôt que sur son quotidien:

des avions israéliens mais aussi des drones de reconnaissance, la probabilité d’une attaque terrestre, voire un simple coup de feu peut raviver ces moments de terreur.

La plus grande crainte aujourd’hui est que les forces israéliennes retournent au village et arrêtent les jeunes hommes ou prennent à nouveau d’assaut les maisons. Les habitants pensaient après la chute du régime que l’ère des bombardements était révolue et qu’ils pouvaient enfin envisager de reconstruire leur village, remettre leurs terres en culture et reprendre une vie normale; ils se retrouvent une fois de plus sous le feu des attaques.

Beit Jinn, soumise à des bombardements incessants des forces du régime syrien entre 2013 et 2017, ainsi qu’à des campagnes et des raids menés par ses milices, a longtemps vécu en marge de l’Histoire syrienne, loin de la lumière, du soutien et de l’attention, malgré le lourd tribut payé dans le sang par ses fils, que ce soit sous les bombardements, dans les centres de détention ou à la suite des attaques contre ses maisons et ses vergers.

La récente frappe israélienne a rouvert ces récentes blessures. Nombre d’habitants du village, comme le reste des Syriens, sont encore sans nouvelles de leurs enfants et tentent de reconstruire leur village. Elle a aussi ouvert de nouvelles plaies: davantage de détenus, de blessés et de morts, et la privation du répit après les années de guerre.

Aujourd’hui, alors que l’accès à leurs terres leur est interdit et que leurs déplacements sont restreints dans les montagnes où ils ont grandi, beaucoup estiment que ce qui se passe n’est pas seulement pesant économique, mais une tentative indirecte de les déraciner de leur lien authentique avec ce lieu.

Les terres qu’ils entretenaient autrefois, les fourrés qu’ils connaissaient aussi bien qu’eux-mêmes, et les zones qu’ils atteignaient à pied ou avec leur bétail, sont désormais devenues des zones menaçantes, des points d’incursion ou des espaces ouverts aux arrestations et aux ciblages.

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Choc après un rappel de la loi concernant l’autorité parentale en cas d’absence du père

Par Maya Al Rahbi (29 décembre 2025)

Beaucoup de confusion ces derniers jours après la publication de la circulaire 17 par le ministre de la Justice sur les détenteurs de l’autorité sur les mineurs. En l’absence du père, l’autorité revient au grand-père, sinon son frère, sinon le frère du père… Ainsi de suite en progressant par degrés de parenté masculins de la famille du père jusqu’au cousin du grand-père de l’enfant.

Pourquoi toute cette agitation et ces questionnements autour de cette publication?

Les réactions se divisent en deux groupes:

D’une part ceux qui ont été offensés par la publication car ils ignoraient l’existence d’une telle loi ou ne croyaient pas qu’elle était encore en vigueur et appliquée de nos jours.

D’autre part les militantes des droits des femmes, les défenseurs des droits humains, qui y ont vu un rappel d’un article de loi qui perpétue la discrimination à l’égard des femmes et nous rappelle l’ampleur de l’injustice dont elles sont victimes, qui reste totalement incompatible avec la situation des femmes syriennes dont des centaines de milliers ont assumé la responsabilité de leurs familles en l’absence des hommes, que ce soit en raison de leur décès, disparition forcée ou déplacement.

Les nations ne se construiront qu’en changeant toutes les lois inéquitables et injustes de manière à garantir les droits de tous les membres du peuple, hommes et femmes, et à mobiliser toutes les énergies nécessaires à la construction d’un État de droit, de justice, un État d’égalité citoyenne sans discrimination entre ses membres, quel qu’en soit le motif. (Traduction française de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)

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