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A l'encontre

La Brèche

Hommage à Marek Edelman

Publié par Alencontre le 21 - octobre - 2009

Marek Edelman, le 19 avril 2007, devant le monument aux héros de l'insurrection du ghetto de Varsovie

Le 2 octobre dernier, Marek Edelman est décédé à Varsovie. Sa date de naissance exacte demeure inconnue, la plus couramment retenue étant toutefois celle du 1er janvier 1919. Il est né à Homel, dans la Pologne de l’après Première Guerre mondiale, localité située aujourd’hui en Biélorussie. Il adhéra très tôt au Bund (Union générale des travailleurs juifs – Algemeiner Yiddisher Arbeiter Bund).

Il était le dernier survivant des cinq membres (Mordekhaï Anielewicz, Michal Rejzenfeld, Itzak Cukiermann et Herz Berlinski) de l’état-major de l’Organisation juive de combat (ZOB, Zydowska Organizacja Bojowa en polonais, qui rassemblait différentes organisations de la gauche juive), fondée le 28 juillet 1942 pour résister aux Allemands et à leurs supplétifs dans le ghetto de Varsovie. L’OJC dirigea l’insurrection du ghetto qui se déroula entre le 19 avril et le 16 mai 1943 et s’acheva par la destruction totale du ghetto.

Il parvint à s’enfuir, par les égouts, avec une quarantaine d’autres personnes et à rejoindre ce que l’on appelait la «zone aryenne» de la ville. Une année plus tard, entre le 1er août et le 2 octobre 1944, il participa avec d’autres survivants Juifs à l’insurrection de Varsovie. Celle-ci fut écrasée par les armées Allemandes à la vue des troupes soviétiques arrêtées, par ordre de Staline, à quelques kilomètres de la ville.

Marek Edelman resta en Pologne après la guerre, même à la suite des campagnes antisémites de 1967-68, où il devint un cardiologue renommé. Il milita au sein du KOR (Komitet Obrony Robotników, comité pour la défense des ouvriers, groupe oppositionnel fondé en 1976) puis participa au mouvement Solidarnosc.

Marek Edelman rédigea un rapport pour le Comité central du Bund en 1945, publié sous le titre Mémoires du ghetto de Varsovie (avec une préface de Pierre Vidal-Naquet, éd. Liana Levi, 2002).

Afin de rendre hommage à Marek Edelman, nous publions deux articles. Le premier a été publié le 6 février 2008 dans le quotidien La Croix. Le second, le 5 mai 1975, dans l’hebdomadaire français L’Express. Réd.

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Marek Edelman, dernier insurgé du ghetto de Varsovie

Par Amélie POINSSOT (Varsovie)

Quand on lui parle d’héroïsme, cela l’énerve au plus haut point. «Je ne sais pas ce que c’est», lâche-t-il. Marek Edelman est l’unique survivant des cinq commandants de l’insurrection du ghetto de Varsovie… Mais il n’a fait alors que ce qu’il pensait «juste», ce qui est «dans la nature humaine». Ceux qui se sont laissé emmener docilement à Treblinka avaient «tout autant de dignité» que lui.

Mardi 15 avril, alors que la Pologne commémore, en présence du chef d’État israélien Shimon Peres, le 65e anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie, Marek Edelman ne se rendra pas à la cérémonie. Il se recueillera, comme à son habitude, en solitaire, devant le monument aux Héros de l’insurrection, samedi 19 avril, jour anniversaire du début du soulèvement – la cérémonie officielle ayant été avancée en raison du calendrier religieux juif. Et, mardi matin, il sera élevé au rang de commandeur de la Légion d’honneur par Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères.

Le 19 avril 1943, alors que les nazis lancent l’ultime liquidation du ghetto de Varsovie, Marek Edelman et ses compagnons, 200 personnes au total, se soulèvent contre l’occupant allemand. Il y a alors 60.000 juifs dans le ghetto – les 400.000 autres enfermés au début de la guerre ont été déportés vers les chambres à gaz de Treblinka à l’été 1942 ou ont péri sur place.

L’insurrection est écrasée trois semaines plus tard: seule une quarantaine de juifs parviennent à s’échapper pendant la destruction complète du ghetto par les Allemands. Les autres meurent fusillés ou brûlés vifs, ou déportés dans les camps de la mort.

«Nous voulions montrer que nous étions des hommes»

Aujourd’hui, Marek Edelman a 89 ans et vit à Lodz, à une centaine de kilomètres de Varsovie. En cette période de commémorations, il reçoit dans un appartement de la capitale, chez des amis, un paquet de Gauloises sans filtre à portée de main.

«En temps de guerre, si quelqu’un tire et que tu ne tires pas, cela veut dire que tu es un sous-homme. Nous voulions montrer que nous étions des hommes.» Le soulèvement était perdu d’avance mais, tient à rappeler l’ancien commandant, c’est la première insurrection urbaine qui a alors eu lieu dans toute l’Europe occupée.

L’homme parle par ellipses, la voix est faible mais le débit rapide: Edelman ne cache pas sa lassitude de témoigner, sans cesse, de son engagement d’alors. Mais il dit: «Il faut répéter, répéter, expliquer qu’il s’agissait d’une lutte pour la liberté, contre le fascisme, contre la dictature, contre le génocide. Pour que le moins d’histoires semblables se reproduisent.» Et pour que les Allemands réalisent ce qu’il s’est passé. «Il faudra des années pour déraciner cette arrogance que l’hitlérisme a donnée à la nation allemande.»

En 1977, la journaliste polonaise Hanna Krall dans son ouvrage écrit à partir d’entretiens, a montré combien il était difficile, voire impossible pour Edelman de transmettre son expérience du ghetto… Et comment l’homme s’est finalement engagé, tête baissée, dans la médecine et a sauvé sous la Pologne communiste quantité de patients dont le cœur était condamné: contre l’avis de ses collègues, le cardiologue se lançait dans des opérations inimaginables jusqu’alors, dans une course incessante contre la mort.

Dubitatif sur la pertinence d’un État juif

À l’époque, Edelman prend part également à la création de Solidarnosc en 1980. Après la chute du communisme, il dénonce régulièrement le racisme et les conflits ethniques… Se trouvant parfois là où on ne l’attend pas. Ainsi du conflit israélo-palestinien: en 2002, il envoie une lettre aux groupes armés palestiniens pour leur demander d’arrêter les attentats-suicides. Il choque en faisant un parallèle entre les groupes palestiniens, qu’il qualifie de «partisans», et le combat qu’il a vécu au sein du ghetto de Varsovie.

La lettre a suscité l’indignation en Israël. Mais Marek Edelman n’en a cure: il n’en est pas à une provocation près. «Cinq millions de Juifs, dit-il, dans une mer de cent millions d’Arabes: tant qu’ils auront la supériorité militaire, ils résisteront. Mais ce n’est pas une solution…»

L’homme a toujours été dubitatif sur la pertinence d’un État juif: né dans une famille antisioniste à Homl (actuelle Biélorussie), il avait adhéré avant la guerre au Bund, le parti socialiste juif antisioniste d’Europe de l’Est. Après la guerre, il se trouve en désaccord avec ses camarades qui partent en Israël. Pourquoi ? Il n’aime pas cette question. On insiste. «Quand on est responsable du sort de 60’000 personnes, il faut rester avec ces gens. D’une manière ou d’une autre.»

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La révolte du ghetto de Varsovie

Le Dr Marek Edelman est le seul survivant des cinq membres de l’état-major de l’insurrection du ghetto de Varsovie qui dura du 19 avril au 10 mai 1943. Aujourd’hui cardiologue à l’hôpital municipal de Lodz (Pologne), il a toujours refusé d’évoquer devant des journalistes le souvenir de cet ultime sursaut. Pour le 30e anniversaire de la Victoire, il parle ici, c’est la première fois, à Emile Guikovaty.

L’hôpital de Lodz. Une petite salle dans le service de cardiologie. Quatre lits. Quatre hommes couchés à la peau trop blanche. Marek Edelman me désigne le plus robuste. Un bon gros visage barré d’une épaisse moustache brune et grise. Un sommeil traversé de halètements. «Il va mourir», dit Edelman. Et, comme il sent que je me contracte: «C’est un cordonnier. Je lui ai dit: «il faut opérer.» Il m’a répondu: «Je ne veux pas. Une chaussure, ça se répare. Pas un homme.» Et Edelman répète: «Il va mourir.»

Il est visible qu’Edelman en veut au cordonnier de se laisser mourir. Comment peut-on se laisser mourir quand des centaines de millions d’êtres humains sont morts et meurent encore qui ne demandaient qu’à vivre ?

Les années de ghetto et de guerre ont laissé à Edelman des souvenirs effrayants et cette fraternité secrète avec les mourants qui lui donne son «sixième sens», l’infaillible instinct du diagnostic. Laissé aussi une sorte de crainte obsédante des symboles, des gestes symboliques. Le cordonnier, par exemple: «Une autre opération, il l’aurait acceptée. Mais pas une opération du cœur. J’en vois tellement, de ces patients. Le cœur, c’est sacré, on n’y touche pas. Pour eux, le cœur, c’est l’amour, les sentiments, l’identité, et non un organe comme les autres.» Ne pas se laisser fléchir, guider par les symboles. Sans cesse, Edelman («Mon rôle est de prolonger la vie. C’est la seule chose qui compte pour moi») reviendra sur ce souci particulier.

Et, pourtant, l’insurrection du ghetto, ce fut à maints égards un geste purement symbolique. Il le dit lui-même: «Avions-nous la moindre chance de vaincre, de changer le cours des choses ? Pas la moindre. L’important était de prendre un fusil et de tirer. Les hommes ont toujours considéré que tirer est un acte de grand héroïsme. Alors, nous tirions.»

«Pensez-vous que tirer soit un acte héroïque ? me demande-t-il ? – Dans certains cas, oui. Dans votre cas, oui.» Il n’aime pas ma réponse: «Vous avez, me dit-il, des idées tout à fait conventionnelles.» Une image ne le quitte pas, celle d’un adolescent du ghetto qui se jeta dans un transport en route pour le camp de Treblinka et les fours crématoires afin d’accompagner sa mère embarquée de force: «Il ne pouvait supporter l’idée qu’elle ferait ce voyage sans son réconfort. Voilà un acte d’héroïsme bien supérieur à celui qui consiste à se servir d’une arme à feu.»

Il déclare pourtant à la journaliste polonaise Hanna Krall, à propos d’une jeune combattante du ghetto qui choisit de se donner la mort au moment où succombait l’insurrection: «Elle s’appelait Ruth. Elle a tiré sept fois pour se tuer avant de réussir. Une belle, grande fille. Une peau de pêche. Mais elle nous a gaspillé six balles.»

«Elle nous a gaspillé six balles.» Il fallait donc tirer ?

Tout se passe comme si le médecin Edelman dialoguait encore et sans cesse depuis trente ans avec le jeune Edelman, un gosse de 20 ans dont la fonction à l’hôpital du ghetto («J’étais garçon de courses», dit-il) consistait à transporter les cadavres, les morts de faim et de typhus, et à en dresser la liste pour les Allemands. («Je n’ai jamais compris pourquoi les Allemands tenaient tellement à emmener les Juifs du ghetto mourir à Treblinka. Ils n’avaient qu’à laisser faire le typhus. Il en mourrait 5000 par mois.»)

Ce que le médecin Edelman demande au jeune Edelman, eux seuls le savent. Mais je crois qu’ils s’interrogent tous les deux sur le sens profond d’un geste qui amena quelques dizaines de Juifs («Nous étions 200 combattants en tout et pour tout») à tirer sur des soldats allemands supérieurs en technique et en armement, avec en tête un unique espoir. L’espoir que, de l’autre côté du mur qui entourait le ghetto, le monde entier apprendrait qu’ils n’étaient pas morts sans se battre. Le monde en a-t-il été changé ? Le racisme a-t-il reculé ? «Le mur n’atteignait que la hauteur du premier étage. Du deuxième, nous voyions vivre l’autre monde. Nous voyions des passants, nous entendions de la musique. Et nous n’avions qu’une crainte, que notre lutte reste ignorée, que l’épaisseur du mur étouffe le claquement de nos balles.» Des symboles. Mais des symboles plus vivants, peut-être, que bien des gestes utiles. En visite à Varsovie, M. Willy Brandt, chancelier d’Allemagne fédérale, s’est agenouillé devant le monument aux morts du ghetto.

Edelman ne parvient pas à répondre à ses propres questions. Il préfère décrire une opération du cœur dont il a été l’un des pionniers, plutôt que remuer les souvenirs d’un passé dont le sens nous échappe: «Il n’était jamais question de la vie, toujours de la mort.»

«110 ans à nous cinq»

Ce passé, il faut le remuer, pourtant, le remuer sans cesse. Cette soirée tragique du 18 avril, à la naissance du printemps de 1943, quand les cinq chefs des groupes de combat juifs se réunirent chez Mordechai Anielewicz: «J’avais 22 ans. J’étais, si je me souviens bien, le plus âgé. Anielewicz était plus jeune. A nous cinq, nous avions 110 ans.»

Ils avaient appris par téléphone, grâce à des complicités de l’extérieur, que les Allemands préparaient une rafle monstre, la dernière, pour vider le ghetto. Décision fut prise de résister. Avec quelles armes ? «Nous en possédions quelques-unes que nous avions réussi à introduire dans le ghetto.» Chacun reçut en partage un quartier à défendre. La bataille commencerait dès le lendemain 19 avril. «Nous nous sommes dit adieu ce soir-là. Ça ne nous était jamais arrivé.»

Anielewicz, qui allait incarner le sursaut, reçut le titre de «commandant». «Il le voulait, alors, nous l’avons choisi. Cette ambition avait quelque chose d’enfantin, mais il était très doué, plein de vigueur. Avant la guerre, sa mère, pour vivre, vendait du poisson sur le marché de Solec, un quartier de Varsovie. Quand il lui restait du poisson, elle achetait un petit pot de peinture rouge. Mordechai en étalait un peu sur les ouïes pour qu’il paraisse frais.»

Edelman se souvient surtout qu’Anielewicz avait toujours faim. «Quand il arriva au ghetto, on lui donna à manger. Il cachait l’assiette avec la main de peur qu’on ne la lui prenne.» Quand le soulèvement fut décidé, Anielewicz, exalté, ne cessait de crier: «Nous allons à la mort. Il ne s’agit plus de reculer. Nous périrons pour l’honneur, pour l’Histoire».

Edelman semble en vouloir à Anielewicz comme il en veut au cordonnier. Le 8 mai, quand Anielewicz comprit que l’insurrection vivait ses dernières heures, qu’il se sentit incapable de donner un ordre utile, il décida d’en finir. Encore un geste symbolique. «Anielewicz avait une amie, jolie, claire, chaleureuse. Elle s’appelait Mira. Nous les rencontrâmes tous les deux le 7 mai. Le lendemain, rue Mila, il l’a tuée, puis il s’est tué. Tous ceux de son groupe ont fait comme lui au milieu des cris, des pleurs, de l’hystérie. Jurek Wilner criait  «Périssons ensemble !» Lutek Rotblat a tiré sur sa mère et sa sœur. Lorsque nous sommes arrivés, nous n’avons trouvé que quelques survivants et quatre-vingts cadavres.»

A l’emplacement de la rue Mila, il n’y a plus, aujourd’hui, qu’un square. Au milieu du square, une pierre avec une simple épitaphe. «Quand il fait veau, les mères y font jouer leurs enfants, les garçons y rencontrent les filles, le soir. C’est la tombe commune de nos amis. Nous n’avons jamais déterré leurs os.» Quand Hanna Krall demande à Edelman s’il n’a pas pensé, lui aussi, au suicide à ce moment-là, il répond sèchement: «Jamais. Il ne fallait pas se suicider. C’est un très beau symbole, mais on ne donne pas sa vie pour des symboles. Je n’avais aucun doute à ce sujet. En tut cas, pas pendant ces vingt jours.» Avec quarante de ses compagnons, Edelman réussit à sortir du ghetto par un égout.

Mais Edelman rappelle qu’il y avait une différence entre lui et Anielewicz. Si Anielewicz s’est suicidé, c’est parce qu’il fut mis, soudain, face à face avec l’horreur. Les Allemands ne cherchaient pas seulement à abattre les francs-tireurs juifs. Ils fusillaient et incendiaient. Tard arrivé dans le ghetto, Anielewicz n’avait pas l’expérience d’Edelman: «Il n’avait pas vu comment on embarquait les Juifs dans les wagons au centre de départ d’Umschlagplatz, comment on envoya trois cent mille être humains vers les chambres à gaz.»

Des numéros

Edelman, au contraire, avait tout vu depuis le début. Les Allemands s’amusaient à faire naître chez leurs victimes des espoirs insensés. Ils distribuèrent d’abord des numéros, et à ceux qui les reçurent ils promirent la vie sauve. Alors, on s’arracha les numéros. Naturellement, les Allemands vinrent chercher tout le monde, y compris ceux qui possédaient un «numéro». Ensuite, les Allemands lancèrent le bruit que les «travailleurs» ne seraient pas touchés. Alors, les Juifs se dirent que, s’ils possédaient une machine à coudre pour fabriquer des uniformes, ils échapperaient aux rafles, et ils payèrent ces machines n’importe quel prix. Et, plus tard, les Allemands emmenèrent ceux qui avaient des machines à coudre.

Au mois d’août 1942, les Allemands eurent une meilleure idée encore. Ils annoncèrent qu’ils avaient besoin de travailleurs et qu’ils distribueraient 3 kilos de pain et de la marmelade à tous les volontaires. Trois cent mille affamés se présentèrent à Umschlagplatz, en rangs par quatre. Il y avait tellement de monde que les Allemands organisèrent deux transports par jour.

«Nous n’étions pas beaucoup à savoir où allaient ces transports. L’un de nous avait réussi à voyager dans un train ordinaire jusqu’à l’embranchement de Sokolow. Des cheminots lui dirent que la ligne se dédoublait à cet endroit, que les trains pour Treblinka étaient toujours bondés, mais qu’ils en revenaient toujours vides.» Edelman et ses amis firent circuler des tracts: «Prenez garde.» Peine perdue. «Vous êtes fous. Ils nous enverraient à la mort avec du pain ? Ils gaspilleraient autant de pain ?» Cela dura trois semaines, du 22 août au 8 septembre 1942. Pendant ces trois semaines, Edelman se tint à la porte de l’hôpital qui donnait directement sur Umschlagplatz. C’est ainsi qu’il assista à l’embarquement de 300’000 personnes pour la mort.

Du cyanure

Le 8 septembre, les Allemands, pressés d’en finir, décidèrent d’emmener aussi tous ceux qui se trouvaient dans l’hôpital. C’est alors qu’Edelman assista aux scènes les plus effrayantes. Les malades étaient couchés par terre en attendant leur chargement dans les wagons. Pour leur épargner cette souffrance, les infirmières cherchaient dans la foule qui une mère, qui un père, et leur injectaient du poison: «Mieux valait la cyanure que la chambre à gaz. Il était entendu qu’elles gardaient le poison pour leurs parents. Mais un médecin, une femme, donna tout le poison qu’elle possédait à des enfants dans une salle du rez-de-chaussée. Elle donna le poison à des enfants qui ne lui étaient rien. A l’époque, c’était un sacrifice inouï. Nous la considérions comme une héroïne.»

Mais Edelman ne veut plus parler de ses souvenirs. C’est alors qu’il m’emmène dans la salle où les quatre hommes sont couchés, où le cordonnier attend la mort «parce qu’un cœur, ça ne se répare pas». Il m’explique la délicate opération qui consiste à inverser la circulation du sang dans le cœur de façon à éviter l’infarctus, à tromper la fatalité. «Au début, nous avons eu des mécomptes, mais, aujourd’hui, nous arrivons à prolonger de plusieurs années la vie de nos malades.» J’ai peine à prendre congé de lui. Je lui demande à quel moment il a pu faire ses études de médecine. «Après la guerre. Je voulais devenir économiste, mais ma femme, m’a dit: l’économie, ça ne sert à rien, deviens médecin.» J’ai suivi son conseil.» Et, quand nous nous serrons la main, il me dit encore: «Depuis trente ans, je veille à la frontière de la vie et de la mort.» Sur l’ancienne Umschlagplatz, où je me rends le lendemain, plus rien ne subsiste du passé. Sauf l’ancien bâtiment de l’hôpital et, au milieu d’un terrain vague, un butoir en béton marqué d’un triangle rouge: le terminus de la ligne pour Treblinka.

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