dimanche
28
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

L’envoyé des Nations unies Martin Kobler arrive à Shahat dans l’est libyen le 31 décembre 2015 afin de rencontrer Aguila Saleh, le président du Parlement réfugié à Tobrouk qui reste hostile à l’accord onusien.

L’envoyé des Nations unies Martin Kobler arrive à Shahat dans l’est libyen le 31 décembre 2015 afin de rencontrer
Aguila Saleh, le président du Parlement réfugié à Tobrouk
qui reste hostile à l’accord onusien.

Par Patrick Haimzadeh

Evoquée depuis deux ans par les dirigeants français, britanniques et italiens, leurs états-majors et les disciples de l’idéologie néoconservatrice américaine des années George W. Bush, la perspective d’une deuxième intervention militaire en Libye est à nouveau à l’ordre du jour. L’objectif affiché serait l’éradication de l’organisation de l’État islamique en Libye, dont la capacité d’implantation connaît pourtant des limites. Reléguant aux oubliettes la question cruciale de la reconstruction d’un Etat légitime et inclusif, une telle opération aurait toutes les chances de poser davantage de problèmes qu’elle n’est censée en résoudre.

L’objectif affiché ne serait plus cette fois «la protection des populations civiles» mais l’éradication de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Libye dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» relancée après les attentats de Paris du 13 novembre 2015. Le scénario idéal d’intervention sur lequel «planchent» les états-majors britannique, français, italien et américain serait celui d’une demande d’assistance émise par le gouvernement d’entente nationale, prévue par l’accord signé le 17 décembre à Skhirat sous la pression des puissances occidentales et des Nations unies. Au cas où le retour en Libye du gouvernement d’entente nationale – jusqu’à présent compromis par les forces qui y demeurent hostiles – ne pouvait se faire rapidement, le plan B consisterait à intervenir sans l’appui d’un gouvernement local légitime.

Mais au-delà des discours officiels, que savons-nous des spécificités, des atouts et des faiblesses de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Libye? S’il est avéré qu’il fait de sa présence en Libye une pierre angulaire de sa stratégie de communication et ne cache pas son objectif d’y bloquer la reconstruction d’un État, sa capacité d’implantation et d’extension dans ce pays mérite néanmoins d’être analysée au regard des spécificités libyennes, qui diffèrent nettement de celles de l’Irak et de la Syrie.

Selon les évaluations des Nations unies, basées elles-mêmes sur celles de «certains Etats membres», les effectifs de l’OEI en Libye s’élèveraient à environ 3500 hommes [1]. Les autorités de Tripoli font quant à elles état d’environ 1500 hommes, principalement localisés dans la ville de Syrte et ses environs, la périphérie de la ville de Derna et certains quartiers de Benghazi.

Géographie des ralliements locaux

C’est à peine quatre mois après la prise de Mossoul en juin 2014 par les combattants de l’OEI qu’un groupe djihadiste libyen local, le conseil consultatif de la jeunesse islamique (majliss choura chabab al-islam) de Derna, fait officiellement allégeance à l’OEI (le 3 octobre 2015). Un mois et demi plus tard, celui-ci prend acte de cette allégeance et fait de la Cyrénaïque une de ses provinces (wilayat barca) au même titre que ses autres provinces d’Irak et de Syrie. En février 2015, c’est au tour de la ville de Syrte de tomber entre les mains de l’OEI, qui la proclame capitale de la province de Tripolitaine (wilayat tarabulus).

En Libye, l’implantation de l’OEI dans une ville ou une région répond avant tout à des considérations locales spécifiques qui reflètent la diversité des problématiques et des enjeux locaux en fonction des villes et des régions. Dès le début de l’insurrection et de la guerre civile de 2011, la situation en Libye s’est en effet caractérisée par une extrême fragmentation géographique, avec une prédominance des enjeux locaux sur les logiques nationales et les positionnements idéologiques. Les ralliements en faveur d’un camp ou d’un autre répondent donc à une ou plusieurs logiques spécifiques à chaque situation locale: alliance avec le parti le plus fort en mesure d’apporter protection à un groupe minoritaire ou arbitrage entre des groupes rivaux en l’absence d’autorité locale suffisamment puissante ou dans un contexte de tissu social dégradé, solidarité avec un membre d’une famille ou d’un clan, charisme d’un chef de milice ou d’un prédicateur, logique de prédation.

carte_libyePremière enclave historique de l’OEI en Libye et présentée encore il y a un an comme un fief imprenable, Derna a été conquise par des milices locales sans même le soutien de l’embryon d’armée nationale libyenne du général Khalifa Haftar, constituée majoritairement de tribus traditionnellement rivales à celles de Derna.

À Benghazi, les combattants de l’OEI se battent sur deux fronts sur sept contre les unités du général Haftar et les milices locales qui lui sont affidées. Si des alliances de circonstance existent avec les grandes milices révolutionnaires d’obédience islamiste rattachées au conseil consultatif des révolutionnaires de Benghazi pour faire front contre les troupes d’Haftar, des tensions se font néanmoins régulièrement jour entre les deux factions.

Syrte, régulièrement qualifiée dans les médias occidentaux de «Raqqa libyenne» (en référence à la capitale syrienne de l’OEI) est donc la seule ville où les milices de l’OEI ont réussi à s’implanter. L’histoire et la sociologie de la ville fournissent quelques éléments d’explication. Ancien fief de la tribu du colonel Mouammar Kadhafi, Syrte a de fait abrité les derniers bastions de résistance de son régime en 2011 et c’est là que l’ancien Guide de la révolution y a vécu ses derniers jours. Souvent présentée par ses habitants comme le «Dresde libyen» [référence à la ville de Dresde, en Allemagne hitlérienne, détruite par des bombardements entre le 13 et le15 février 1945], en référence aux destructions consécutives aux bombardements qu’elle a subis en 2011, Syrte a été exclue jusqu’à présent de la Libye nouvelle. Ses tribus ont été ostracisées et son tissu social mis à mal par les déplacements de populations et les destructions. Aucune milice locale disposant d’une quelconque légitimité révolutionnaire n’a en outre émergé après la chute du régime, et l’ordre sécuritaire y a été assuré par des milices originaires de Misrata, perçues comme des forces d’occupation et se comportant comme telles avec les populations locales. C’est d’ailleurs une milice de Misrata, la katiba Al-Farouq, déployée à Syrte, qui y constituera l’ossature de la présence militaire de cette dernière. Elle est composée de jeunes ralliés au djihadisme affiliés dans un premier temps au groupe Ansar Al-charia avant de faire allégeance fin 2014 à l’OEI.

Régnant par la terreur, l’intimidation et la rétribution sur une population locale fragilisée et demandeuse d’ordre et de sécurité, ces groupes, auxquels se sont adjointes des recrues étrangères (la présence notamment de Somaliens, de Tunisiens, d’Algériens, de Mauritaniens, de Maliens et d’Égyptiens est avérée), ont également su profiter de ralliements individuels locaux et des divisions entre factions locales pour s’imposer. Du fait de la situation géographique de la ville – au cœur d’une région désertique située à l’intersection des zones d’influence respectives des deux Parlements de Tobrouk et Tripoli –, l’OEI a en outre bénéficié largement du conflit entre les deux entités rivales. Toutes à leur lutte pour l’hégémonie nationale, celles-ci ont en effet accordé jusqu’à présent la priorité à leur antagonisme au détriment d’une action commune contre l’OEI. La ville de Misrata est elle-même divisée entre partisans de la lutte contre l’OEI et partisans de la défense de la capitale Tripoli.

Attiser les divisions

L’exemple de la ville de Derna, où des groupes armés locaux rivaux ont réussi à repousser ceux de l’OEI, montre toutefois que les succès de celui-ci ne sont pas irréversibles dès lors qu’existe une alternative locale ou régionale. L’exemple de Syrte illustre a contrario le fait que l’OEI arrive à s’implanter quand aucune force locale n’est en mesure de lui résister.

Consciente de son incapacité à l’heure actuelle à conquérir militairement une vaste base territoriale comme elle l’a fait en Irak et en Syrie, l’OEI en Libye semble désormais avoir adopté une stratégie visant à attiser les divisions au sein de ses ennemis pour empêcher à tout prix la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Cette stratégie se traduit notamment par des actions terroristes contre des objectifs symboliques des deux camps. L’OEI cherche aussi à s’attaquer aux sites pétroliers contrôlés par les gardes des installations pétrolières des fédéralistes d’Ibrahim Jadhran, davantage dans le but de les rendre inutilisables pour tarir les ressources nationales que dans celui de s’en emparer. N’ayant pu élargir significativement son emprise vers l’est et l’ouest depuis l’été 2015, l’OEI semble chercher à développer son action à partir de Syrte vers le Sahel en élargissant sa politique de recrutement d’éléments touaregs, comme en témoignent ses messages de recrutement diffusés en langue tamacheq [2].

Condamnation unanime des attentats-suicides

L’attentat au camion piégé du 8 janvier 2016 contre une école de police dans la ville de Zliten, qui a fait au moins 65 morts parmi des jeunes recrues, et les attaques suicides contre des sites pétroliers de Ras Lanouf pourraient cependant annoncer une inflexion de la situation en défaveur de l’OEI. Les attaques de Ras Lanouf ont en effet eu pour conséquence immédiate l’amorce d’une coopération tactique entre les milices de Misrata affiliées à la coalition Aube de la Libye et les gardes des installations pétrolières d’Ibrahim Jadhran qui s’affrontaient encore fin 2014 autour du terminal pétrolier d’Al-Sidra. Cette coopération s’est traduite notamment par la mise en place d’une salle d’opérations commune, par l’évacuation sanitaire de gardes des installations pétrolières blessés dans les attaques vers des hôpitaux de Misrata et par l’engagement d’avions de Misrata au profit des troupes de Jadhran contre l’OEI.

Patrick Haimzadeh

Patrick Haimzadeh

L’horreur de l’attentat-suicide de Zliten a suscité une réaction de rejet unanime dans l’ensemble de la Libye. Les images des «attaquants-suicides» [3] publiées par l’OEI qui montrent des visages de jeunes hommes apparemment originaires d’Afrique sahélienne ou de la Corne de l’Afrique, largement diffusées sur les réseaux sociaux libyens, ont également fortement choqué un large public. La photo d’un des «martyrs», un adolescent de 15 ans dénommé Abd El-Mounaam Dweïla qui s’était enfui quelques semaines auparavant du domicile de ses parents à Tripoli pour rejoindre l’OEI à Syrte a également suscité une forte émotion dans de nombreuses familles. L’histoire de sa radicalisation, amplement médiatisée [4] confirme l’émergence d’un phénomène de rupture intergénérationnelle nouveau en Libye. Fils d’une famille pieuse qui l’avait inscrit dans une école coranique affiliée à une confrérie soufie, le jeune homme s’était progressivement radicalisé au contact d’un prêcheur du quartier qui l’a détourné de la voie soufie vers le djihadisme.

La tragédie de Zliten quelques jours après l’attaque-suicide de ce djihadiste aura donc réussi, pour la première fois depuis la chute du régime Kadhafi, à rassembler toutes les factions rivales en Libye dans une condamnation unanime et sans ambiguïté de l’attentat. Le parcours du jeune djihadiste Dweïli a par ailleurs alerté de nombreux parents sur les risques de radicalisation de leurs enfants.

Une marionnette des Occidentaux?

Qu’elle soit conduite à la demande ou non d’un futur gouvernement d’entente nationale, une nouvelle intervention militaire en Libye qui reléguerait aux oubliettes la question de la souveraineté libyenne a donc toutes les chances de poser davantage de problèmes qu’elle n’est censée en résoudre. Si quelques voix en Libye appellent à une nouvelle intervention étrangère, l’immense majorité des Libyens est en effet hostile à une opération étrangère sur son sol – qu’elle soit le fait de pays occidentaux ou de pays arabes. En éloignant la perspective de la victoire d’une alliance nationale exclusivement libyo-libyenne contre l’OEI, une intervention étrangère contribuerait par ailleurs à délégitimer le gouvernement d’entente nationale qui apparaîtrait alors clairement comme une marionnette des Occidentaux. Il nourrirait par ailleurs le ressentiment de nombreux Libyens qui, sans être mal disposés à l’égard des Occidentaux, n’en sont pas moins sensibles aux arguments des acteurs politiques les plus radicaux qui, à l’est comme à l’ouest du pays, entretiennent les théories complotistes, la plus répandue étant celle selon laquelle l’OEI serait une nouvelle créature de l’Occident pour intervenir dans les pays arabes.

Une nouvelle intervention militaire internationale en Libye ne contribuera par conséquent pas – bien au contraire – au traitement des racines politiques et sociétales de la présence de l’OEI dans ce pays, dont le préalable indispensable est la reconstruction d’un État libyen légitime et inclusif du maximum d’acteurs politico-militaires locaux libyens. (Publié dans Orient XXI en date du 26 janvier 2016)

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[1] Rapport du groupe d’analyse et de contrôle des sanctions des Nations unies transmis le 18 novembre 2015 au président du conseil de sécurité des Nations unies.

[2] Vidéo de combattants touaregs appelant en langue tamacheq à rejoindre les rangs de l’OEI.

]3] «Libye: l’OEI diffuse les noms et les photos des auteurs de l’attaque du terminal pétrolier d’Al-Sidra», al-‘alam al-youm, 4 janvier 2016.

[4] A. al-Rawwaf, «Un des auteurs de l’attaque suicide en Libye est un garçon de 15 ans», Iram, 6 janvier 2016.

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Patrick Haimzadeh est un ancien diplomate français à Tripoli (2001-2004), auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, Jean-Claude Lattès, 2011. Chercheur indépendant, il aussi travaillé en Egypte, en Irak, au Yémen et au sultanat d’Oman. (Réd. A l’Encontre)

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