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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Espagne: le 20 novembre et l’invasion interne

Publié par Alencontre le 25 - novembre - 2011

Mariano Rajoy

Par Miguel Romero

1. Bien qu’importante, la majorité absolue du Parti populaire (PP) – 186 députés et 10’830’693 votes, 44,62%, soit 32 députés et 600’000 votes de plus qu’en 2008 – ainsi que les quatre années de main libre du gouvernement face à ce parlement ne m’apparaissent pas le résultat le plus significatif du 20 novembre 2011 [élections dans l’Etat espagnol] pour l’avenir immédiat.

De haut en bas, depuis les sommets de l’Etat jusqu’à la société, nous allons connaître dans les prochaines semaines une invasion qui se diffusera facilement par le biais du système circulatoire du régime de la Transition [Mariano Rajoy, nouveau président du Conseil des ministres, et son gouvernement entreront en fonction les 21-22 décembre; la référence à la Transition renvoie au régime institué suite au franquisme]. En effet, à tous les niveaux des administrations publiques, des «corps et forces de la Sécurité de l’Etat», des relations avec «les pouvoirs de fait» publics et privés, des médias, de la culture et des organisations dépendant des subventions publiques… jusqu’aux «gens de bien» et aux «bons citoyens», tous seront convaincus que maintenant ils commandent. Echapperont à cette invasion l’Euskadi [Pays basque] et, dans une certaine mesure, la Catalogne, parce que dans cette région, depuis les dernières élections régionales, la droite nationaliste catalane est déjà aux commandes.

Cette situation crée les conditions nécessaires pour une opposition et une résistance sociale ainsi que politique qui pourraient s’avérer être efficaces. C’est-à-dire une opposition qui puisse démentir dans la pratique l’hypothèse politique de fond du PP, selon laquelle, quoi qu’il fasse, il n’aura pas à s’affronter à moyen terme à des luttes et des mobilisations qui puissent constituer un obstacle pour la réalisation de ses objectifs. Cette opposition et cette résistance se doivent d’être massives, les plus unitaires possible, intégrant les organisations sociales et politiques, pouvant compter sur des soutiens actifs significatifs dans tous les secteurs sociaux touchés par la politique du PP mettant en place une dynamique d’appuis mutuels centrés sur des objectifs concrets et ayant une perspective à moyen terme… En un mot, il s’agirait d’un second souffle du mouvement du 15-M [15 mai] qui traduise dans cette nouvelle situation la capacité d’exprimer l’indignation citoyenne par le biais de l’imagination, de la mobilisation et de la désobéissance civile qui ont été – et qui doivent se poursuivre – les apports fondamentaux de ce mouvement, actuellement plus indispensables que jamais.

2. La majorité absolue au parlement donne des instruments et non pas une politique. On a critiqué ou on a loué Rajoy parce qu’il n’a pas dit ce qu’il allait faire. J’avance ici une explication. Il ne connaît pas le délai dont il va disposer avant que sonnent, une fois de plus, toutes les alarmes d’un «renflouement» [intervention directe de la troïka]; il ne sait pas si les mesures qu’il va appliquer – certaines d’entre elles exigent des négociations, des procédures parlementaires – auront des effets suffisants. Si ce n’est pas le cas, il ne sait pas quelles devront être les prochaines mesures d’austérité à appliquer. Dit autrement, Rajoy n’a pas en main sa «sortie des troupes d’Irak» [le gouvernement espagnol d’Aznar avait décidé l’intervention en Irak en 2003, le gouvernement de Zapatero suite à sa victoire électorale de mars 2004 va annoncer le retrait des troupes espagnoles d’Irak avec une décision qui se concrétisera en mai], une décision immédiate ayant un grand impact et qui sera prise par décret, ce qui accordera un crédit important à Zapatero dès les premiers jours de son premier gouvernement. Face à l’ampleur de la crise capitaliste, dans une économie et une société menacées par le renflouement, après une année et demie de dits ajustements durs, le gouvernement Rajoy va tirer en rafales afin d’accomplir ses «devoirs successifs» que lui imposeront les «marchés». Il y aura un grand manque de capacités de réaction et d’instruments organisationnels adéquats pour riposter de manière efficace. Fonder la riposte en s’appuyant sur l’opposition parlementaire et les syndicats majoritaires [Commissions ouvrières CCOO) – le secrétaire des CCOO Ignacio Fernandez Toxo ne vient-il pas de déclarer à la télévision qu’une mobilisation durant l’hiver était peu probable, à cause du froid, une froideur propre à son cynisme? – et UGT] serait une erreur très grave. Toutefois, il serait très positif que les mobilisations trouvent un espace d’expression agrégatif, même si un signal officiel, d’en haut, n’est pas donné.

3. Le PP arrive au pouvoir avec une idéologie qui est partie prenante de son dispositif de légitimation et qui nécessite une lutte spécifique. Ce dispositif ne fait pas face à l’opposition nécessaire. Deux de ses éléments me paraissent devoir être particulièrement mis en relief. Le premier a trait au discours sur les «entrepreneurs» [les initiatives entrepreneuriales] qui remplit une fonction similaire à celle qu’a eue à son époque l’idée du «capitalisme populaire». A partir des prétendues «possibilités» [opportunités] contenues dans la crise, ce discours exalte la transfiguration du chômeur en entrepreneur, une perspective absurde pour faire face à une situation de chômage massif, mais qui peut être efficace pour réduire les allocations de chômage et culpabiliser les chômeurs qui ne seraient pas aptes à devenir des «entrepreneurs individuels». Le second, plus connu et plus dangereux, réside dans la xénophobie soft de la politique d’immigration qualifiée et sélective, xénophobie qui se développe en dessous de la xénophobie dure et affirmée qui pointe les immigré·e·s comme responsables des problèmes sociaux, allant du chômage à la contraction des services publics. Ces thèmes me paraissent beaucoup plus menaçants à court terme que ceux exposés dans les médias, mais qui probablement ne vont pas être des priorités pour le gouvernement du PP quand bien même il faut rester vigilant par rapport à ce sujet: par exemple, la modification de la législation sur l’avortement ou le droit au mariage des homosexuels.

4. Vivre une catastrophe est très différent que de la prévoir. Le résultat électoral du PSOE – 110 députés, 6’973’880 votes,  28,73%, perte de 59 députés et de quelque 4,3 millions de votes par rapport à 2008 – est un désastre. La perte de plus de 4 millions de voix occupe une place de relief. Parmi ces votes, au moins la moitié est liée à l’abstention. C’est la conséquence de l’échec d’une politique, d’une part, parce que ces résultats sont évidemment fort mauvais, mais aussi, d’autre part, parce que, en partie, un secteur significatif de l’électorat du PSOE s’est refusé à accepter les justifications du gouvernement et celles du son candidat Alfredo Pérez Rubalcaba sur le caractère inévitable des options prises. C’est une défaite même si le nie la candidate à la succession de la direction du PSOE Carme Maria Chacon [née en 1971 et membre du Parti socialiste catalan et du PSOE, ministre de la Défense, poste où elle a géré l’engagement de l’Espagne dans la guerre en Afghanistan].

Le PSOE est un parti défait qui passe à l’opposition sans morale, sans politique, sans direction, avec quelques centaines de milliers de membres ayant un emploi lié au gouvernement sortant, à l’appareil et à sa périphérie, des membres qui sont en train de préparer leurs documents pour le chômage. On entre ainsi dans un système de «bipartisme asymétrique» dans lequel une des composantes dispose de beaucoup plus de pouvoir que l’autre. Mais le système reste de type bipartisan, dans la mesure où la répartition tournante des postes entre le PP et le PSOE, entre le gouvernement et l’opposition s’effectue dans l’intérêt des deux et est une composante structurelle du régime de la Transition. Le PSOE aura besoin de temps pour redéployer sa voilure. Mais il se relèvera. La question à moyen terme est de savoir s’il se relèvera comme une force majoritaire dans ce qui est encore défini comme la gauche. Dans ce cas s’affirmera la tendance à revenir aux conditions propres à l’alternance bipartidaire et à la stabilité du régime de la Transition. Ou alors, lorsque le PSOE se relèvera, existera-t-il une opposition qui soit animée, conduite par une nouvelle alternative socio-politique de gauche?

A court terme, le problème est le suivant: qu’il ne puisse déterminer, à partir de son poids parlementaire, la mobilisation sociale contre le gouvernement du PP. Il ne s’agit pas de l’exclure [compte tenu de sa base], mais de lui enlever son autorité.

5. Une des pires nouvelles des élections du 20 novembre est le très bon résultat obtenu par le parti bourgeois de droite de Catalogne Convergencia i Unio (CiU) – 16 députés, 1’014’263 votes, 39,33% à Gérone, 27,15% à Barcelone, 31,35% à Lleida, 30,55% à Tarragone; 6 députés et 250’000 voix de plus qu’en 2008. Pour ce qui est du PP, nous pouvons supposer ce qu’il va faire. Pour ce qui a trait à la CiU, nous ne le supposons pas, nous le savons. Ses attaques très dures en particulier dans le secteur de la santé sont en marche et ont suscité d’importantes mobilisations des travailleurs du secteur. Le candidat (à la présidence du gouvernement catalan) Josep Antoni Duran i Lleida n’a pas caché les objectifs, tout au contraire. Durant la campagne, il les a déployés conjointement à une version particulièrement xénophobe du catalanisme qui fournit, à moyen terme, un cadeau pour l’extrême droite dans et hors du PP. Il est certain que la politique désastreuse tripartidaire – qui a touché en termes électoraux seulement le Parti socialiste catalan – porte une grande responsabilité dans l’arrivée au gouvernement de la Generalitat de CiU. Mais ce n’est pas une explication suffisante. Il existe une droite catalane forte au sein de la dite société civile qui appuie le gouvernement de Artur Mas et qui accepte les coupes dans les services publics sur la base d’un apport budgétaire [au travers d’un transfert fiscal] de la Catalogne à l’Etat espagnol. La défense des services publics et le refus des coupes sont particulièrement difficiles comme cela l’a été démontré. Néanmoins, en adoptant une indépendance face aux débats portant sur le «pacte budgétaire», il y a là une lutte particulièrement importante, non seulement en Catalogne: la politique de la Generalitat dans la santé publique va servir de modèle à Rajoy.

6. Une des meilleures nouvelles, si ce n’est la meilleure, des élections du 20 novembre réside dans le résultat impressionnant de Amaiur [coalition de forces de gauche dans la communauté autonome du Pays basque]: 7 députés, 333’628 voix, 14,87% en Navarre (en basque: Nafarroa), 19,21% en Biscaye (Bizkaia), 34,80% des voix en Guipuscoa (Gipuzkoa)… Par contre, c’est une très mauvaise nouvelle pour le PP qui voulait garder en liste d’attente le «conflit basque» durant toute une période. Amaiur ne lui fera pas ce cadeau. Nous savons que l’agenda de la coalition va être strictement d’ordre national basque. Nous ne disposons pas de données sur la façon dont vont être traités les graves problèmes sociaux qui existent dans le Pays basque. Nous aurons le temps de le juger sur la base des faits et non des discours ou des rumeurs. Mais, y compris sur le terrain national basque, la simple présence dans le parlement de Madrid d’un groupe parlementaire indépendantiste va être un facteur de déstabilisation et cela non seulement pour le gouvernement du PP. De plus, les thèmes politiques de l’agenda politique de cette force sont directement liés au conflit historique (sort des prisonniers, des armes, des exilés), thèmes sur lesquels les marges de négociation et de compromis apparaissent très réduites. Finalement, le succès d’Amaiur a rendu impossible son interdiction qui est un objectif important pour un secteur significatif de la direction du PP, ainsi que de la droite de la société et de son écho au plan médiatique. De là peuvent surgir probablement les premières contradictions internes entre le gouvernement et une partie du PP ainsi que sa base sociale.

Pour toutes ces raisons, même si Amaiur ne dispose pas d’un agenda politique à l’échelle de l’Etat espagnol, la gauche alternative qui se situe à ce niveau doit adopter et poursuivre une option solidaire avec ce que représentent ces forces du Pays basque.

7. Une autre bonne nouvelle des élections du 20 novembre est le résultat d’Izquierda Unida – 11 députés, 1’680’910 votes, 6,92%, 9 députés et environ 700’000 voix de plus qu’en 2008. IU va représenter l’opposition au PP dans le parlement, l’opposition disposant du moral le plus élevé avec un niveau de mobilisation important de sa base militante et une visibilité médiatique. Il n’y a pas de doute que IU sera la référence politique à la gauche du PSOE.

Comment va-t-elle exercer ce rôle? Car cela ne sera pas facile: les relations dans le parlement avec le PSOE, et aussi avec Amaiur, vont être compliquées, et les relations avec les mouvements sociaux encore plus compliquées. L’impact d’un groupe de 11 députés dans le parlement est très limité. Par contre, la possibilité qu’il puisse contribuer à stimuler la mobilisation sociale autonome est grande. Toutefois, cela n’a pas été la tradition parlementaire de IU. Quelques-uns de ses militants insistent sur le fait que le mouvement du 15-M a changé la façon dont IU fait de la politique. Il est difficile de le croire en ayant en vue l’appareil qui entourait le coordinateur général de IU, Cayo Lara (membre du Parti communiste d’Espagne). Mais nous verrons. Les occasions pour vérifier cela ne vont pas manquer assez rapidement.

8. Comme disent les alpinistes, le PP a atteint le sommet le 20 novembre. Maintenant, il doit descendre en empruntant un chemin très dangereux rempli d’obstacles. Durant un temps, la majorité absolue dont il dispose va lui accorder une marge de manœuvre face aux écueils issus de la crise. Mais ce seront les barrières que pourra lui créer la lutte sociale qui vont constituer le principal danger, barrières qui peuvent le faire trébucher et lui infliger des contusions.

Le PP dispose d’une base très importante, connue, mais aujourd’hui encore renforcée par le thème: «il n’y a pas d’alternative». Nous devons réfléchir, débattre, expérimenter… pour construire une réponse politique à ce défi si nous voulons éviter que dans quelques années «l’alternative» soit à nouveau le PSOE, plus ou moins rénové, plus ou moins appuyé par «un troisième parti».

Dans cette perspective, depuis déjà un certain temps, est présent dans le mouvement du 15-M le débat sur la nécessité de présenter un projet constituant d’un front face à la crise du régime. Cela a été l’un des objectifs du programme des Anticapitalistes [qui présentaient une liste dans 13 provinces] même si durant la campagne électorale il en a peu été fait état. Je crois que c’est une tâche importante qui demeure.

9. La devise du 15-M est bonne: «Nous allons lentement parce que nous voulons aller loin». Toutefois, la réalité nous contraint à ne pas trop retarder l’organisation de réponses concrètes face à la crise, réponses qui traduisent la possibilité et la volonté de gagner un appui social ample qui pointe les problèmes centraux auxquels il faut faire face. Parmi les options qui se présentent, celle d’un audit citoyen de la dette apparaît parmi les plus attractives, d’autant plus qu’il y a des expériences analogues en cours dans divers pays européens. Une initiative citoyenne et européenne contre la crise serait une façon remarquable de se remettre en marche après le choc du 20 novembre.

10. Il ne m’appartient pas d’analyser les résultats électoraux des Anticapitalistes: 24’426 voix, 0,10% à l’échelle de l’Etat, mais les Anticapitalistes se présentaient seulement dans 13 novembre; le meilleur résultat a été obtenu à Barcelone avec 11’307 voix, 043%. Les résultats me semblent mauvais. Il n’est pas important qu’ils fussent plus ou moins prévisibles. Ils traduisent la réalité des Anticapitalistes de manière bien plus réduite que ce qu’ils signifient politiquement et que ce qu’ils accomplissent quotidiennement. Ils ne nous positionnent pas bien pour le travail politique immédiat sur quelques thèmes centraux, par exemple la convergence de la gauche à la gauche du PSOE. Et même si la question a toujours une dimension fortement subjective, ces résultats ne correspondent en rien à la qualité et la quantité des gains obtenus au travers de la campagne… (Traduction A l’Encontre)

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Miguel Romero est éditeur responsable de la revue Viento Sur et de son site.

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