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janvier 2018

A l'encontre

La Brèche

Palestine: un vote à l’ONU et les deux scénarios favorables à Israël

Publié par Alencontre le 19 - septembre - 2011

Mahmoud Abbas, le 16 septembre à Ramallah

Par Joseph Massad

Quel est l’enjeu du refus véhément de la part de Barack Obama de reconnaître la Palestine en tant que mini-Etat avec une géographie mutilée et qui est dépourvu de souveraineté? Pourquoi exhorte-t-il la communauté mondiale de ne pas le reconnaître tout en menaçant les Palestiniens de représailles? Quel est le rapport entre le refus d’Obama de reconnaître la Palestine d’une part, et, d’autre part, son insistance sur la nécessité de reconnaître le droit d’Israël à être un «Etat juif» tout en demandant que les Palestiniens et les pays arabes le suivent sur cette voie?

Il est important de souligner d’emblée que les Nations Unies accordent à l’Autorité palestinienne (AP) le statut d’Etat sous occupation et un statut d’observateur en tant qu’Etat ou qu’ils le refusent, le résultat sera favorable aux intérêts d’Israël. Car ce sont toujours ces derniers qui ont été le seul véritable enjeu, et il est clair que quelle que soit la stratégie qui recueille les soutiens internationaux, avec ou sans l’approbation des Etats-Unis et d’Israël, elle devra garantir a priori les intérêts israéliens. C’est ce que démontrera le vote à l’ONU.

Les conséquences possibles

Analysons les deux issues possibles du vote. Et examinons comment elles favoriseront les intérêts israéliens.

Les soulèvements arabes ont accentué les espérances, les attentes palestiniennes pour ce qui a trait à la fin de l’occupation et ils ont défié le modus vivendi maintenu par l’AP avec Israël. D’ailleurs, au vu de l’augmentation des actions de résistance de la base contre l’occupation israélienne, l’AP a décidé d’opérer un glissement pour passer d’une mobilisation populaire qu’elle n’arrive pas à contrôler et dont elle craint d’être renversée, sur le terrain juridique international. L’AP espère que ce glissement du terrain de la mobilisation populaire sur le juridique démobilisera les énergies politiques palestiniennes et les fera passer sur un terrain moins menaçant pour sa propre survie.

L’AP se sent abandonnée par les Etats-Unis qui lui avaient assigné le rôle de collaborateur avec l’occupation israélienne et congelée dans un «processus de paix» sans objet. Les politiciens de l’AP ont opté pour un vote à l’ONU afin de forcer la main aux Etats-Unis et à Israël dans l’espoir qu’un vote positif pourrait aboutir à renforcer le pouvoir politique et la marge de manœuvre de l’AP pour lui permettre de maximiser sa domination sur la Cisjordanie (mais ni sur Jérusalem-Est, ni sur Gaza, ce que ni Israël ni respectivement le Hamas ne sont prêts à concéder à l’AP).

L’AP espère que si l’ONU lui accordait ce qu’elle souhaite, en l’admettant en tant qu’Etat membre avec un statut d’observateur, elle pourrait alors, sur le plan international, obliger Israël à mettre un terme à ses violations de la Charte des Nations Unies, des Conventions de Genève et de nombreux accords internationaux. Elle mise sur le fait qu’elle pourrait alors affronter Israël sur le plan international en employant les outils qui ne sont à la disposition que des Etats membres; cela pour obliger Israël à lui accorder l’«indépendance». Ce qui inquiète le plus les Israéliens c’est que si la Palestine devenait un Etat membre, elle aurait la capacité de défier légalement Israël.

Mais cette logique est erronée. En effet, historiquement, les dirigeants palestiniens n’ont pas manqué d’outils légaux pour défier Israël. Au contraire, des mécanismes internationaux ont été activés contre Israël depuis 1948 par le biais des nombreuses résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU, ainsi que par le Conseil de sécurité, sans compter l’utilisation la plus récente de la Cour de justice internationale en ce qui concerne le Mur d’apartheid. Le problème n’a jamais été la capacité ou la non-capacité des Palestiniens à utiliser en leur faveur la loi internationale ou les outils légaux. Le problème est plutôt que les Etats-Unis bloquent l’application à Israël de la juridiction liée à la loi internationale par son pouvoir de veto. Les Etats-Unis utilisent des menaces et des mesures de protection pour défendre cet Etat paria récalcitrant afin de l’empêcher d’être traduit en justice. Les Etats-Unis ont déjà usé de leur pouvoir de veto au Conseil de sécurité de l’ONU à 41 reprises pour défendre Israël et pour contrer les droits des Palestiniens. Pourquoi cela changerait-il si l’AP devenait un membre de l’ONU avec un statut d’observateur?

Il est vrai que l’AP pourrait utiliser davantage de pressions légales internationales et de sanctions contre Israël. Elle pourrait pousser les instances internationales à aborder les violations israéliennes des droits de l’Etat palestinien. L’AP pourrait même rendre plus périlleux les déplacements internationaux des politiciens israéliens susceptibles d’être inculpés en tant que «criminels de guerre». Cela compliquerait les relations internationales d’Israël. Mais on est en droit de se demander dans quelle mesure cela aboutirait réellement à l’affaiblir, puisque Israël continuerait à être protégé comme par le passé de ce genre de conséquences?

Les implications du vote à l’ONU

Ce renforcement supposé pouvant permettre aux Palestiniens de traduire Israël en justice se ferait en réalité à un coût énorme pour le peuple palestinien. Si l’ONU votait le statut d’Etat pour l’AP  [suite à la requête, le 23 septembre 2011, que fera Mahmoud Abbas, au nom de l’AP, d’une adhésion à part entière de l’Etat de Palestine à l’ONU – laissons de côté la procédure et le temps long de cette dernière] cela aurait plusieurs implications immédiates:

L’OLP cesserait de représenter le peuple palestinien à l’ONU et l’AP le remplacerait en tant qu’Etat présumé.

L’OLP – qui représente l’ensemble des Palestiniens (environ 12 millions de personnes dans la Palestine historique et dans la diaspora) – et qui était reconnue comme leur «seul» représentant aux Nations Unies en 1974, serait réduite à la seule AP. Cette dernière ne représente que les Palestiniens de la Cisjordanie (environ 2 millions de personnes). C’est incidemment la conception mise en avant par les tristement célèbres «Accords de Genève» qui n’ont rien donné [dit aussi «Initiative de Genève», datant de 2003].

Le droit au retour des réfugiés palestiniens dans leur foyer et à des compensations, comme stipulé dans les résolutions de l’ONU, serait affaibli. L’AP ne représente pas les réfugiés, même si elle déclare représenter leur «espoir»  d’établir un Etat palestinien, alors qu’ils en font les frais. Certains experts juridiques internationaux craignent même que cela pourrait abroger totalement le droit de retour des Palestiniens. Cela compromettrait également les droits des citoyens palestiniens d’Israël; ils risqueraient de subir un nouveau racisme institutionnel et légal dans l’Etat israélien qui pourrait invoquer le fait accompli de l’existence d’un Etat palestinien (ce malgré le statut fantasmatique de celui-ci). Cela permettrait aux Israéliens de dire que si les citoyens palestiniens d’Israël sont mécontents – ou même s’ils sont satisfaits – de leur statut de troisième classe en Israël, ils n’ont qu’à quitter l’Etat juif et rejoindre l’Etat palestinien.

Peu après le vote à l’ONU en faveur d’un Etat palestinien, Israël pourrait ostensiblement se raviser, et informer l’AP que les territoires qu’elle contrôle actuellement (une petite partie de la Cisjordanie) sont tout ce que Israël concédera, et que ce sera donc la base territoriale de l’Etat de l’AP. Les Israéliens ne se lassent pas de rappeler à l’AP que les Palestiniens ne pourront pas jouir d’une souveraineté, d’une armée, du contrôle de leurs frontières, de leurs ressources en eau, du nombre de réfugiés dont ils pourraient permettre le retour ou même du pouvoir de juridiction sur les colons juifs. De fait, les Israéliens ont déjà obtenu de l’ONU des assurances concernant les droits de ces derniers de se «défendre» et de sauvegarder leur sécurité par tous les moyens qu’ils estiment être nécessaires pour assurer ces objectifs. En résumé, l’AP se retrouvera avec exactement cet Etat bantoustan qu’Israël et les Etats-Unis promettent de lui accorder depuis deux décennies!

Les Etats-Unis et Israël pourraient également, par l’intermédiaire de leurs nombreux alliés, injecter un langage de «compromis» dans la reconnaissance proposée de l’Etat de l’AP, en stipulant qu’un tel Etat devrait coexister pacifiquement avec l’«Etat juif» d’Israël. Cela entraînerait à son tour une précieuse reconnaissance par l’ONU du «droit» d’Israël à être un Etat juif, chose que l’ONU et la communauté internationale, à l’exception des Etats-Unis, ont refusée jusqu’à maintenant. Cela établirait un lien direct entre la reconnaissance par l’ONU d’un Etat palestinien fantasmatique et non existant et sa reconnaissance de l’Etat réellement existant d’Israël, qui, en tant qu’Etat «juif», exerce une discrimination légale et institutionnelle contre les non-Juifs.

Si le vote était positif, les Etats-Unis et Israël pourraient insister sur le fait que si en tant qu’Etat l’AP a le droit d’avancer certaines revendications politiques, elle doit également abroger son récent accord de réconciliation avec le Hamas. En outre, l’Etat de l’AP pourrait encourir des sanctions pour s’être associé avec le Hamas que les Etats-Unis et Israël considèrent comme une «organisation terroristes». Le Congrès états-unien a déjà menacé de punir l’AP. Il n’hésitera pas à encourager l’administration Obama à ajouter la Palestine à la liste des «Etats qui soutiennent le terrorisme», aux côtés de Cuba, l’Iran, le Soudan et la Syrie!

Chacun de ces six possibles résultats représenterait une avancée considérable pour les intérêts israéliens. Leur seul inconvénient serait le fait que l’AP aurait la compétence de demander que la loi et la juridiction internationales soient appliquées à Israël pour pouvoir lui arracher d’autres concessions. Mais dans les cas de figure, à chaque pas, les Etats-Unis bloqueront et protégeront Israël de ces éventuelles conséquences. En résumé, les intérêts d’Israël continueraient à être favorisés, malgré quelques inconvénients sérieux mais qui ne sont pas fort dangereux.

Autre conséquence possible: un veto états-unien et/ou le fait que les Etats-Unis pourraient faire pression sur des dizaines de pays dans le monde afin de faire rejeter la demande de l’AP à l’Assemblée générale de l’ONU, alors l’échec de la reconnaissance de l’AP en tant qu’Etat serait également favorable à Israël. L’interminable «processus de paix» se poursuivrait dans des conditions encore plus rigoureuses. Les Etats-Unis seraient en colère suite au défi de l’AP et cette dernière continuerait à être exactement ce qu’elle est actuellement, mais dans une position encore plus faible. Le président Obama et les administrations états-uniennes suivantes continueront à pousser l’AP et les pays arabes à reconnaître Israël en tant qu’«Etat juif» ayant le droit de discriminer légalement les non-Juifs en échange d’une reconnaissance – sans cesse repoussée – d’un Etat bantoustan palestinien prétendument «économiquement viable»; c’est-à-dire un lieu où les hommes d’affaires palestiniens néolibéraux pourraient engranger des profits grâce à l’aide et aux investissements internationaux.

Tous ces résultats vont dans le sens d’une poursuite de la colonisation, de la discrimination, de l’oppression et de l’exil du peuple palestinien. Tout ce bruit autour d’un vote à l’ONU se réduit finalement à savoir lequel des deux scénarios est plus favorable aux intérêts israéliens.

La question que va devoir résoudre l’ONU n’est pas celle de savoir si elle devrait reconnaître le droit du peuple palestinien à un Etat en accord avec le Plan de partition des Nations Unies de 1947, qui leur attribuait 45% de la Palestine historique, ni celle d’un Etat palestinien dans les frontières du 5 juin 1967, le long de la ligne verte, qui leur attribuait 22% de la Palestine historique. Une reconnaissance de l’ONU signifierait en fin de compte la négation des droits d’une majorité du peuple palestinien en Israël, dans la diaspora, à Jérusalem-Est et même à Gaza, et la reconnaissance des droits de quelques Palestiniens de la Cisjordanie à un Bantoustan sur une fraction du territoire de la Cisjordanie qui ne dépasse pas 10% de la Palestine historique. Israël pourra célébrer une victoire quelle que soit l’issue du vote. (Traduction A l’Encontre, texte publié sur le site d’Al-Jazeera)

____

Joseph Massad et professeur associé de Politique arabe moderne et d’Histoire intellectuelle à l’Université de Columbia à New York.

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1 commentaire

  1. Karl Grünberg dit:

    La contribution de Joseph Massad expose les pièges tendus sous les pas de la Palestine et la duplicité diplomatique. Il n’a même pas besoin d’exposer la conclusion qui s’impose : c’est le rapport de force établis sur le terrain qui fera bouger les lignes en faveur du peuple palestinien. Mais ce rapport de force comment l’améliorer?
    Israël déploierait donc tant d’énergie pour empêcher une reconnaissance qu’elle souhaiterait? pour faire croire à l’importance de l’enjeu?
    Après la dernière guerre du Liban, l’opération Plomb durci, la tuerie sur le bateau turc et dans le contexte actuel des mobilisations révolutionnaires démocratiques qui animent la région arabe et l’Afrique du Nord, la reconnaissance de la Palestine par l’Assemblée générale des Nations Unies ne sera-t-elle pas comprise par les peuples du monde comme l’expression légitime d’une évidence utile aux Palestiniens et aux mouvements qui leur sont solidaires ?
    Bien sûr, le corset que les puissances impérialistes, et notamment occidentales, cherchent à imposer aux peuples du monde s’exprime aussi dans le mépris des principes fondateurs de l’ONU. On peut le voir ces jours dans le boycott de Durban III assumé par Israël et l’occident au nom de la lutte contre l’antisémitisme, .
    En même temps que le vote sur la Palestine, l’ONU commémore en effet les dix ans de la Conférence mondiale contre le racisme de 2001. On se rappelle que cele-ci vit enfin reconnaître la colonisation, la traite négrière, la discrimination des migrants et le mépris des réfugiés comme des manifestations du racisme qui doit être combattu.

    Ecrit le 19 septembre, 2011 à 2011-09-19T19:48:01+00:000000000130201109

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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