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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis: guerre de classes à Longview

Publié par Alencontre le 11 - décembre - 2011

Entretien avec les syndicalistes Dan Coffman et Jake Whiteside

Membre de l'ILWU face à un train de céréales qui se dirige vers le terminal d'EGT

La petite ville de Longview, au sud-ouest de l’Etat de Washington, situé au nord-ouest des Etats-Unis, est actuellement le phare de l’une des luttes de travailleurs les plus militantes aux Etats-Unis ces dernières décennies.

Depuis mai, le Local 21 [section] du syndicat International Longshore and Warehouse Union (ILWU – Union internationale des travailleurs des docks et des entrepôts) a intensifié sa lutte dans une bataille qui dure depuis plus de deux ans et qui vise à forcer le conglomérat transnational EGT Development [1]  à honorer son contrat et à employer des travailleurs syndiqués à l’ILWU lors de la construction d’un nouveau terminal pour les céréales à Longview, dont le coût d’investissement est évalué à 200 millions de dollars. C’est le dernier terminal édifié sur la côte Ouest au cours de ces 25 dernières années.

Au cours de leur combat à Longview, les membres de l’ILWU et leurs partisans ont bloqué des trains transportant des céréales vers le terminal et ont organisé des piquets de masse dans le but d’en perturber le fonctionnement. L’entreprise utilise toutefois la manière dure: le Local 21 fait face à plusieurs transnationales, à la police et à des entreprises de sécurité privées ainsi qu’au National Labor Relations Board. Le NLRB – Bureau national des relations de travail – a été mis sur pied en 1934 par Roosevelt. Cette agence gouvernementale, dont le conseil général est nommé par le président des Etats-Unis, est chargée de conduire les élections syndicales et fait aussi office «d’inspection du travail». Le Local 21 doit aussi affronter une autre «syndicat»: l’Operating Engineers Local 71, qui fournit des briseurs de grève.  Après une série de tentatives, EGT prévoit qu’à la mi-décembre 2011 un premier bateau pourra être chargé depuis ce nouveau terminal.

Par ailleurs, le mouvement Occupy – dont l’appel, dans la ville californienne d’Oakland, le 2 novembre dernier, à la grève générale et à une journée d’action de protestations contre les brutalités policières a entraîné la fermeture du gigantesque port de cette ville – appelle à des manifestations le 12 décembre 2011 dans les ports de toute la côte Ouest, en défense du mouvement et des syndicalistes des docks.

Face à cet appel à une action de solidarité le 12 décembre 2011, une partie de la direction de l’ILWU a manifesté son scepticisme, pour ne pas dire son opposition. En effet, le mouvement Occupy d’Oakland a réussi une action significative le 2 novembre 2011. De suite, la campagne du patronat, relayée par les médias, s’est accentuée contre le mouvement. Elle vise à opposer le mouvement Occupy et les organisations syndicales. Mais nombreux sont les membres de l’ILWU – par exemple, une personnalité de relief comme Clarence Thomas, un ancien de la section 10 de l’ILWU, ainsi que beaucoup d’autres activistes – qui appuient la convergence entre le mouvement Occupy et les initiatives des syndiqués. D’autres responsables des syndicats – par exemple dans le secteur de l’éducation – insistent sur la nécessité d’établir une jonction entre les diverses initiatives syndicales et le mouvement Occupy, surtout dans la phase présente.

La lutte de Longview est un test crucial pour le Travail face au Capital et pour l’ensemble du mouvement de la classe laborieuse. Fin novembre, Darrin Hoop s’est entretenu avec le président et le vice-président du Local 21, Dan Coffman et Jake Whiteside. Dans cet extrait, traduit ci-dessous, ils s’expriment sur ce qui constitue l’arrière-fond de cet affrontement et sur la signification de cette guerre de classes moderne pour l’ensemble des travailleurs de l’Etat de Washington et de tout le pays. (Rédaction A l’Encontre)

*****

Pouvez-vous nous dire comme cette lutte a-t-elle commencé?

Dan: C’était au début 2009. Il y a eu de fortes et nombreuses attentes lorsque nous avons entendu parler de la construction de ce silo dans notre région. Si vous lisez ce papier de novembre 2009, vous remarquerez qu’il y est écrit que 50 nouveaux emplois de dockers seront créés en lien avec ce silo. Le nouveau projet à 200 millions de dollars [quelque 185 millions de CHF] allait permettre à des ouvriers du bâtiment de la région de retrouver du travail, cela au moment où le taux de chômage augmentait pour approcher les 15%.

A peine les fondations de ce bâtiment étaient creusées que les gens ont réalisé que les travailleurs locaux ne bénéficieraient pas de cette construction. Nous avons découvert que Bunge faisait appel à des firmes qui ne reconnaissent pas les syndicats pour réaliser ce projet. Les espoirs se sont bientôt évaporés, comme un mirage.

Toutefois, l’ILWU restait encore confiante, parce que nous avons une convention de travail avec le port en vigueur depuis plus de 70 ans. Nous étions convaincus que l’on négocierait et que l’on trouverait un accord avec Bunge.

Vous mentionnez Bunge, qui est la plus importante des trois entreprises qui composent EGT, n’est-ce pas? Les deux autres sont Itochu, basée au Japon, et STX Pan Ocean, établie en Corée du Sud.

Dan: Durant les négociations, Bunge a expliqué comment elle a planifié tout cela pendant cinq ans. Le terminal, c’est EGT. Mais, si vous regardez de plus près, les 51% sont contrôlés par Bunge North America; le siège du groupe Bunge se trouve à New York. Nous avons négocié pendant près de 14 mois, et nous négocions toute l’affaire avec Bunge. Nous n’avons jamais vu un responsable d’Itochu ni de STX Pan Ocean à la table des négociations.

Bunge fait partie de ce que nous appelons un «cartel céréalier», que l’on peut comparer au cartel pétrolier. Il y a une poignée d’acteurs dans le cartel céréalier et Bunge est l’un d’entre eux – avec Cargill (le géant présent dans 66 pays, avec son siège central à Minneapolis dans l’Etat du Minnesota), Archer Daniels Midland (siège central à Decatur, Illinois), Louis Dreyfus (dont le siège international est établi à Rotterdam) et Gavalon (siège à Omaha, Nebraska). En fait, si vous y songez, ils ont probablement plus de pouvoir que le cartel pétrolier, parce que les gens doivent manger, et ils le savent!

Itochu est, hors du Japon, une entreprise de logistique qui a de nombreux intérêts dans les transports routiers et maritimes. La compagnie de navigation dont ils avaient besoin pour transporter leurs produits était Pan Ocean. Ils ont réalisé la «un accord triangulaire » de leurs entreprises afin de répondre à l’ensemble de leurs besoins, c’est ainsi qu’est né un partenariat entre elles.

Pourquoi ont-ils choisi Longview?

Dan: Nous sommes un petit port [la ville compte 37’000 habitant·e·s]. Je suppose qu’ils ont probablement pensé qu’ils pourraient faire d’un tel petit port ce qu’ils ont fait dans le monde entier, qu’ils pourraient arriver à gérer dans le détail non seulement nous, mais la région dans son ensemble.

Jack: Je pense que l’une des raisons principales dans le choix de Longview tient à son emplacement géographique. C’est le premier endroit que vous atteignez sur la rivière Columbia depuis l’océan Pacifique. Nous sommes desservis par le chemin de fer. L’autoroute I-5 est à proximité. Rien de cela n’est à un hasard. Tout cela a certainement été programmé, presque trop brillamment.

Quelles étaient les questions centrales lors des négociations?

Dan: Les deux points d’achoppement concernaient la rémunération à l’heure et qui aurait sa place dans la salle de contrôle. Ils voulaient deux équipes de 12 heures sur une période de 24 heures. En plus, ils considéraient ces 12 heures par jour comme une séquence de travail continue, ils ne voulaient qu’aucune d’entre elles puisse être en heures supplémentaires.

Le second point épineux était que, dans un silo à grains, ils ont ce qu’ils appellent la «console de commande». Elle contrôle le flux des grains dans l’ensemble de l’installation. Bunge voulait qu’aucun membre du syndicat ne soit présent dans cette salle de contrôle. Nous leur avons dit que l’on s’en fichait s’il y avait 50 surveillants là-dedans, mais il doit y avoir un docker. Nous ne prenons pas nos instructions d’un surveillant. Nous avions besoin de ce «tampon» entre la direction et les travailleurs.

Au début, ils nous ont proposé un total de trois emplois pour toute l’installation. Nous avons finalement obtenu de porter ce nombre à quatre lorsque nous avons demandé un chef ou un contremaître général. De plus, on pouvait avoir besoin de deux mécaniciens et d’un électricien, soit un total de sept emplois.

Nous avons débuté nos négociations le 20 janvier 2010. à Portland, dans l’Etat d’Oregon. Nous avons rompu les négociations, je crois, à la fin du mois de février 2011. Lors des négociations, ils refusaient de bouger sur le plus petit élément. Je ne pouvais pas appeler cela des négociations. J’appelle cela plutôt un diktat, diktat formulé par trois conglomérats géants qui voulaient que tout soit fait à leur façon.

Quelle est la signification de ce nouveau terminal?

Dan: Ce nouveau silo sera jusqu’à 40% plus rapide que le dernier qui a été construit sur la côte Ouest et il faudra entre 30 et 40% de travailleurs en moins pour faire fonctionner cette installation.

Pouvez-vous imaginer un navire Panamax [ce terme désigne les dimensions utiles maximales – longueur, maître-bau soit sa plus grande largeur, tirant d’eau, tirant d’air – pour qu’un navire puisse franchir le canal de Panama] qui puisse être chargé dans une période d’environ 24 heures? C’est proprement du jamais vu! Nous sommes en train de parler de 50’000 à 60’000 tonnes de tout produit qui peut être chargé en une période de plus ou moins 24 heures. Il s’agit d’énormes volumes déplacés à des vitesses ultrarapides. Ces gens sont en train de recréer les règles du jeu pour l’industrie céréalière.

Ce nouveau silo va répondre à leurs besoins logistiques en leur fournissant une voie plus aisée pour acheminer leurs produits vers l’Asie du Sud-Est et le Japon. Ils ont dû mettre en place un silo sur la côte Ouest pour y parvenir.

Bunge figure à la 182e place de la liste de la revue Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales. Bunge est active sur cinq continents et quelque 40 pays. Ils ne souffrent pas de manque d’argent, n’est-ce pas?

Dan: Ils ont réalisé 2,5 milliards dollars de bénéfices, ici aux Etats-Unis, l’année dernière. En plus de cela, selon un article publié le 4 mai 2010 dans l’hebdomadaire Bloomberg Businessweek, le gouvernement a versé l’année dernière pour 15,4 milliards de dollars en subsides céréaliers. Sur cette masse, 75% est allé à seulement trois entreprises, Bunge étant l’une d’entre elles.

Ici aux Etats-Unis, ils parlent de programmes sociaux? Regardons plutôt «les programmes sociaux» pour les entreprises céréalières telles que Bunge!

Pouvez-vous parler de la militarisation de la ville et du harcèlement policier auquel vos membres sont confrontés ?

Dan: Nous avons été non violents dès le départ. Chaque confrontation qu’il y a eu est arrivée lorsque la police s’est approchée de nous. C’est alors que les choses deviennent hors contrôle.

Nous avons l’exemple d’un membre du Comité des relations de travail [Labor Relations Committee] qui a été traîné hors de sa voiture par cinq policiers. Une de nos femmes a été sortie de sa maison et tabassée… L’un de nos membres, qui est aussi pasteur dans une église, a été accueilli à sa porte par des policiers munis d’AK-47 [fusil-mitrailleur kalachnikov].

Un autre des nôtres, qui est un enseignant à l’école du dimanche, a été tellement humilié par les affrontements qui ont eu lieu qu’il a été contraint de démissionner. Je connais ce mec depuis 35 ans, et je ne l’ai jamais entendu dire une grossièreté, c’est un type bien. Notre vice-président a été poursuivi jusque dans son église, ses enfants ont été contrôlés. La nuit, des phares de police ou d’agences de sécurité balaient les maisons des gens jusqu’à 3 heures du matin. Et tout cela pourquoi ?

Tu veux dire de la lumière de torches?

Dan: Non, nous sommes en train de parler de faisceaux de projecteurs. Les flics arrêtaient un véhicule et, de là, projetaient de la lumière dans les chambres à coucher des gens jusqu’à 3 heures. Beaucoup de nos membres ont vu des voitures de flics stationnant devant leurs maisons, attendant seulement qu’ils entrent ou sortent.

Ce type de comportement est tout simplement déplacé. Ils nous traquent comme si nous étions des criminels ou des scélérats ou quelque chose comme cela. C’est du jamais vu! Toutefois, lorsque nous avons déposé plainte contre le shérif pour ces abus, il semble que, durant la nuit, ces tactiques aient changé.

Au sein du mouvement Occupy, il y a un débat sur le rôle de la police et sur la question de savoir si elle fait partie ou non des 99%. Quelle est votre opinion à ce sujet?

Dan: Ils prétendent qu’ils sont membres d’un syndicat [de policiers], ce qu’ils doivent probablement être. Mais, comment un syndicat peut-il utiliser une telle brutalité contre un autre groupe de syndiqués? Ou de non-syndiqués, d’ailleurs, ou de toute personne qui travaille pour vivre?

Pour moi la question est la suivante: qui protègent-ils? Sont-ils en train de protéger les riches qui écrivent les règles et élaborent les lois de ce pays? Sont-ils en train de protéger les intérêts des entreprises, lesquelles ne font ici qu’une seule chose: le plus d’argent possible et tenter de faire en sorte que les travailleurs et les travailleuses demeurent le plus possible incapables de faire quoi que ce soit? En fait, ils travaillent ensemble.

Quelle est votre opinion au sujet de rôle que le National Labor Relations Board a joué dans votre lutte?

Dan: J’ai l’impression que la perception qui existe dans ce pays au sujet du NLRB est qu’il est pour les travailleurs. Ce n’est pas le cas. Il existe pour les entreprises, les employeurs et les riches.

EGT a déposé des plaintes contre nous. Ils ont aussi loué les services d’une agence de Pinkerton [fondé en 1850, cette compagnie de détectives, qui est également active dans la «sécurité privée» a été à de multiples reprises au cours de l’histoire syndicale américaine utilisée pour aider les briseurs de grèves, monter des accusations contre des syndicalistes, etc.; cette compagnie est aujourd’hui rattachée à la firme suédoise bien connue Securitas]. Pinkerton existe depuis longtemps et nous savons tous très bien pour qui ses agents travaillent. Ils travaillent pour les entreprises ou pour les riches. Ils sont ici pour essayer de créer autant de motifs d’accusations que possible contre nous; puis les déposent auprès du NLRB, ce qui augmente les accusations portées contre nous. Ils jettent tellement de boue contre les murs avec l’espoir que peut-être une partie restera collée.

Leur objectif final est d’obtenir une condamnation du syndicat de telle sorte que les employeurs pourront agir sans qu’il y ait de résistances.

Quels types d’amendes ou d’accusations ont été perçus et quels étaient les termes de la condamnation?

Dan: Une chose que le juge fédéral de Tacoma a faite pour nous est qu’il ne nous a pas empêchés de maintenir nos piquets. Il a déclaré que nous pouvions les faire. Sur le fond, le nombre de piquets a été convenu entre le syndicat et les autorités portuaires, avec de nombreuses pressions de l’office du shériff afin d’en limiter le nombre. Nous avons commencé avec 16 piquets, chiffre qui a été baissé à 8, ce que nous avons maintenu.

Pour ce qui a trait à nos pénalités et amendes, elles atteignent probablement un montant de 250’000 dollars [231’000 de CHF] pour les premières infractions. Et je crois que le juge en a diminué la somme à 230’000 dollars [213’000 CHF]. Pour le jour durant lequel nous avons pacifiquement manifesté sur les voies du chemin de fer [le 21 septembre], je pense que nous avons été frappés d’une amende supplémentaire de 65’000 dollars [60’000 francs].

En ce qui concerne les plaintes contre nos membres, quelque 75 de nos membres font l’objet d’une citation devant un juge ou d’une amende. Je crois qu’il y a un peu plus de 220 citations délivrées contre des membres de mon syndicat. Certains ont été arrêtés, d’autres ont juste reçu des citations à comparaître par la poste. La majorité de celles-ci concerne l’occupation des voies, le retardement ou le blocage de trains.

Ensuite, nous avons environ cinq personnes qui sont mises en cause par des accusations plus graves, comme l’agression. Elles sont très contestables. Il y a une fameuse photo où l’on voit la police avec l’un de nos membres immobilisé par une chaîne lui serrant la gorge – ce gamin est prévenu d’agression… Je suppose que c’est parce que son cou se trouvait devant la main du policier.

Cela fait très longtemps que nous n’avons pas vu aux Etats-Unis une action directe d’ampleur des travailleurs à une échelle telle qu’on le voit à Longview. Où, par exemple, des centaines de travailleurs bloquent des voies de chemin de fer. Comment cela est-il arrivé et pourquoi cela était-il important?

Dan: Ce qui est arrivé est ce que nous appelons une «grève sauvage» qui a été conduite par les membres de la base. Il n’y avait d’ailleurs pas que des membres de l’ILWU sur les voies. Il s’y trouvait un grand nombre de membres d’autres syndicats de notre région qui étaient côte à côte avec nous.

Notre ville est bien connue pour être depuis longtemps une ville où les syndicats sont bien implantés. Les personnes de la région savent ce que sont des emplois répondant à des critères syndicaux, des salaires définis syndicalement et les bienfaits qu’apporte le syndicalisme à une région. Il contribue à une vie meilleure. Lorsque vous commencez à laisser partir ces choses, vous pouvez voir comment la vie d’une région commence à s’éroder.

Beaucoup de gens étaient présents la toute première nuit. Nous étions probablement environ 700 personnes: étudiant·e·s, enfants, chefs d’entreprise et d’autres syndicats.

C’était un mouvement spontané provoqué par des membres de nombreux syndicats différents. Les syndiqués et les gens de cette région savent que nous avons besoin de faire face tous et toutes ensemble; ils peuvent voir ce que ces grandes entreprises font lorsqu’elles arrivent dans une petite région. Elles la divisent. Elles la déchirent. Notre région n’a jamais vu des troubles comme ceux-ci depuis qu’elle existe.

Jake: Nous n’avons jamais éprouvé qu’il était moralement condamnable d’aller et de rester sur les voies de chemin de fer en solidarité avec un tas de gens qui croient en la même chose. Les lois ont été écrites contre cela.

Dan a dit quelque chose à propos d’une citation de Martin Luther King, lorsqu’il se trouvait à la prison de Birmingham, selon laquelle il y avait deux types de lois. Il y a des lois justes et des lois injustes. Nous avons une responsabilité morale de nous battre contre les lois injustes. Nous n’avions pas d’armes. Nous nous tenions simplement sur ces voies de chemin de fer et ils sont arrivés avec leurs fusils. Ils ont apporté la bagarre avec eux. Nous n’étions pas là-bas pour attaquer une seule personne.

Quel genre de liens voyez-vous entre ce qui se passe ici et le mouvement national Occupy? Considérez-vous que vous faites partie du 99%?

Dan: Nous faisons entièrement partie des 99%. Regardez la chute du nombre de syndiqués dans ce pays. Lorsque le pays était fort, le nombre de syndiqués était élevé. Les gens dans ce pays payent la facture pour les trente dernières années. Nous avons tiré d’affaire Wall Street et ce renflouement a été le plus grand hold-up de toute l’histoire humaine!

Pendant ce temps, il y a des gens dans ce pays qui se battent pour leur droit constitutionnel: se réunir librement. Vous avez des étudiant·e·s assis pacifiquement sur les campus de leurs universités et qui sont aspergés de spray au poivre.

Des membres de notre syndicat cumulent plus de 220 citations à comparaître. Et pourquoi cela, je vous le demande? Fondamentalement parce que nous défendons nos droits, parmi lesquels: nous réunir librement, manifester pacifiquement, avoir des emplois auxquels nous croyons et sur lesquels nous exerçons un contrôle et pour nos conditions d’existence. Mais vous avez pourtant des banquiers de Wall Street qui sont en train de nous arnaquer pour des milliers de milliards de dollars. Et, eux, ils descendent tranquillement la rue, impunément!

Nous faisons partie du monde du Travail, nous faisons partie de toutes celles et tous ceux qui travaillent pour vivre. En ce qui me concerne, le mouvement Occupy qui se déroule en ce moment aurait dû arriver il y a longtemps. Je pense que les gens commencent enfin à se réveiller. Les gens commencent à dire: «Vous savez quoi? Nous en avons assez avec tout cela!»

Quelle est la prochaine étape de votre lutte?

Dan: Je pense qu’il y a encore deux étapes. La première étape sera lorsqu’arrivera un remorqueur avec une péniche pour être déchargée. La seconde étape sera lorsqu’ils amèneront un grand bateau et qu’ils essayeront de le charger et de l’expédier. Il y a ici sept trains-blocs et un jour arrivera où ce bateau sera ici. Lorsque cela arrivera – dans deux, trois semaines, un mois, n’importe quand, nous devrons être prêts au combat.

Tout ce que je sais c’est que l’ILWU doit être pris en compte pour tout ce qui concerne le chargement et le déchargement des bateaux ou tout ce qui relève du domaine conctractuel de l’ILWU. Dans notre port, cela est vrai depuis 1927. La convention du nord-ouest portant sur l’acheminement des céréales [northwest grain agreement http://www.ilwu.org/?p=3169] a été promulgué en 1934, juste après les grandes luttes de cette époque.

Par conséquent, s’ils comptent charger cette péniche et ce bateau sans nous, il va y avoir des problèmes. Ils le savent, nous le savons, la police le sait, le corps de garde-côtes le sait également.

Mais lorsque vous avez affaire à des gens très riches et à de très puissantes entreprises, ils pensent qu’ils peuvent venir dans notre région et faire tout ce qu’ils veulent. Ils vont devoir y penser à deux fois car l’ILWU ne va pas disparaître au cours de cette bataille. Nous nous battrons jusqu’au bout.

Souhaitez-vous que d’autres personnes viennent à Longview pour vous soutenir lorsque cela arrivera?

Dan: Nous avons été approchés par tous les syndicats qui existent sous le soleil et une chose qu’ils nous disent toujours c’est : «si vous avez besoin d’aide, appelez-nous, nous serons là». Voilà ce que c’est que la fraternité. C’est ce que font les syndiqués. Tout le monde est ensemble autour de cette question et tout le monde a quelqu’un derrière lui pour le soutenir.

Donc, lorsque le jour viendra où nous aurons besoin d’aide et que notre lancerons notre appel, je m’attends à voir beaucoup de syndiqués venir faire ce qu’ils peuvent pour soutenir notre lutte.

Soutenez-vous l’idée avancée par certains de mettre sur pied des comités de solidarité pour vous apporter de l’aide ou d’organiser une tournée de débats, d’informations afin de construire la solidarité avec le Local 21?

Dan: Je suis convaincu que le besoin d’une renaissance du mouvement des travailleuses et travailleurs se fait sentir dans ce pays. Il semble que c’est toujours le Travail qui a montré la voie. Je m’en fiche si vous êtes syndiqué ou non, presque tous doivent travailler pour vivre… nous devons rester ensemble dans cette histoire.

Je suis convaincu que nous devons utiliser tous les outils disponibles pour atteindre cet objectif ultime. Parce que si les travailleuses et travailleurs ne gagnent pas contre les entreprises et les riches, qui le fera? Cela doit être un mouvement collectif. Ainsi que je l’ai dit, les syndicats se doivent d’exister pour défendre tout le monde.

Chaque fois que vous pouvez diffuser la solidarité syndicale avec d’autres salariés, je pense que les gens veulent entendre cela. Je sais que l’ILWU semble toujours se trouver à l’avant-garde pour éduquer les travailleurs et travailleuses et qu’il est vu comme un phare pour l’ensemble des travailleurs et travailleuses. Nous avons toujours eu ce rôle de leadership. Chaque fois que vous pouvez aller dans un endroit et éduquer les personnes, communiquer ce qu’est la lutte et à quels types de solutions elle peut conduire, je crois que c’est une excellente chose.

Quelles sont les leçons centrales que vous tirez de votre lutte et dont vous pensez qu’elles peuvent être utiles à diffuser ailleurs, à d’autres travailleurs, travailleuses?

Dan: Je pense que la nécessité d’être unis, la force qui réside dans le nombre et dans le fait de faire quelque chose toutes et tous ensemble a été enseigné tout au long de l’histoire. Une chose que vous pouvez faire avec tous les membres du syndicat ainsi que toutes les autres sections de l’ILWU le long de la côte Ouest. Nous sommes donc unis dans ce combat et nous nous soutenons mutuellement, qu’il s’agisse des sections du syndicat à Los Angeles ou à San Francisco, en Alaska ou au Canada, partout où cela est possible.

Il y a deux choses très importantes qui nous rendent très forts. La première est notre local d’embauche. C’est un endroit qui est à nous. C’est un endroit où nous sommes ensemble, où nous venons chercher notre travail, et cela est très important. La seconde chose très importante est que l’ILWU dispose d’une convention collective valable tout le long de la côte Ouest, de l’Alaska à San Diego. Nous travaillons tous avec les mêmes conditions. C’est très important. Cela nous rend forts et les employeurs le savent.

Pourquoi cette lutte est-elle importante pour l’ensemble des travailleurs?

Dan: C’est très important pour nous parce que nous avons une longue histoire dans le travail lié aux silos à céréales, particulièrement dans le Pacifique du Nord-Ouest. Nous sommes actifs sur toutes les installations d’exportations présentes sur la côte Ouest. La région du Nord-Ouest est celle où se trouve la majorité des silos à céréales. Ce qui est en train de se passer constitue pour nous le commencement de l’érosion de ce que nous avons réalisé historiquement. Il s’agit fondamentalement d’une tentative des firmes d’essayer de briser la force de l’ILWU.

Dans l’ensemble, l’ILWU représente tous les travailleurs, tout autour du monde. Cela est plus clair lorsque vous allez hors des Etats-Unis et que vous voyez comment l’ILWU est considérée. Nous sommes regardés comme un syndicat puissant et une voix et une voie fortes pour la classe laborieuse et nous devons continuer à l’être.

Nous avons été fondés autour de ces principes, pour lesquels nous nous battons et en lesquels nous croyons. C’est tout l’enjeu de ce qui se passe aujourd’hui à Longview. (Traduction A l’Encontre)

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[1] EGT Development est une joint-venture de trois entreprises : Itochu Corporation, STX Pan Ocean et Bunge North America. Pour la construction du terminal de Longview, EGT a bénéficié d’exemptions d’impôts et d’un bail en or, ainsi que de terres expropriées par l’Etat.

Illustratif de ces conglomérats gigantesques qui existent à travers le monde, il est utile d’en présenter la composition :

• Itochu Corporation, filiale du groupe financier Mizuho depuis 2000, est l’une des plus importantes entreprises commerciales du Japon, basée à Osaka. Elle est présente dans 68 pays et compte 4300 salarié·e·s. Elle est active dans l’import-export et le trading de nombreux produits qui vont du textile aux machines, aux technologies de l’information et de la comunication, en passant par l’énergie, la chimie, les minerais, l’alimentaire.

• STX Pan Ocean est une firme basée en Corée du Sud qui utilise une flotte de navires conteneurs de 86 unités et qui en affrète 300 autres. Cette flotte compte un équipage de près de 2000 marins et un peu moins de 800 employés «à terre».

• Le céréalier Bunge North America, basé à Saint-Louis (Missouri), est présent également au Canada et au Mexique. Il y compte plus de 4000 salarié·e·s. Il se présente comme un lien direct entre «le producteur de céréales et le consommateur» sous le slogan «le chemin le plus court des moissons aux consommateurs», l’entreprise se charge de collecter des céréales, de les transformer – autant en produits alimentaires qu’en huiles et biocarburants – et de les distribuer. Elle produit également des engrais. Bunge est aussi très présent en Argentine, au Brésil, au Paraguay. La transnationale se développe en Asie et est présente dans quelque 40 pays. (Réd. A l’Encontre)

Cet entretien a été publié le 30 novembre 2011 sur le site de socialistworker.org. Ce site est celui de l’ISO aux Etats-Unis.

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