mardi
19
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Nicolas Maduro et Diosdado Cabello, président de l'Assemblée nationale; les symboles de l'expropriation du «pouvoir populaire»

Nicolas Maduro et Diosdado Cabello, président de l’Assemblée nationale; les symboles de l’expropriation du «pouvoir populaire»

Par Roland Denis

• Nous venons de vivre une des grandes leçons que nous a données le peuple lui-même. De nombreuses années ont passé qui ont vu les avant-gardes et les petites directions qui se meuvent à l’intérieur des labyrinthes de la vie quotidienne se convertir dans leur quasi-totalité en lieux d’extension des logiques bureaucratiques de l’Etat. Se distanciant des luttes réelles que le peuple, pour une raison ou pour une autre, doit mener dans les conditions concrètes de sa vie, a cessé peu à peu d’avoir cours cette imbrication si belle qui avait existé, il y a dix ou vingt ans, entre organisation politisée de base et les ensembles communautaires et de classe. Les années ont passé et aucun avertissement n’a été écouté.

Conclusion: cette masse retenue de la classe travailleuse ne s’est plus sentie représentée, ou exprimée, au travers des noyaux d’organisation dans leur immense majorité chavistes. D’une façon ou d’une autre, ceux-ci se sont convertis en canaux d’une oppression plus que claire. Avec des millions de personnes de ce pays nous avons perçu cette oppression au travers de la corruption, et de l’entretien de cette corruption, par les groupes qui pendant longtemps ont monopolisé l’institution du pouvoir populaire. Onze années plus tard ­­– je me réfère au moment où toute l’impulsion révolutionnaire de base fut peu à peu absorbée par un jargon gouvernemental totalement corrompu (après le référendum de révocation de 2004 quand furent détruites les unités de bataille électorale que des millions de personnes avaient formées de manière largement autonome) – la masse du peuple n’a plus trouvé d’autre mécanisme pour exprimer son dégoût que de voter pour une opposition réactionnaire et totalement absente des communautés paupérisées [importantes non seulement à Caracas, mais dans diverses régions]. N’importe quelle personne dans la rue ou dans le métro de Caracas vous expliquera cela mieux que moi.

• Le vote pour la Meza de Unidad Democratica [voir à ce propos les articles sur ce site en date des 6, 8, 17, 21 décembre 2015] n’est pas un vote en faveur d’une alternative néolibérale et de droite, c’est le dégoût généralisé qu’avec n’importe qui dans ce peuple nous ressentons devant une des bureaucraties les plus corrompues et les plus menteuses qui aient jamais passé par le pouvoir d’Etat. Bien stupide sera celui qui croirait encore que ce peuple se laisse avilir par l’impérialisme et manipuler par lui avec le chantage de la «guerre économique».

Nous devons plutôt être fiers que le peuple que nous sommes, malgré les consignes arrogantes des arrivés exhibant leur nouvelle opulence et malgré le sentimentalisme des déguisés en Hugo Chávez, en plus de la fortune qu’ils ont déversée dans la rue durant le mois dernier [en vue des élections…perdues], ce peuple dégoûté a fait péter cette bureaucratie par le seul mécanisme qu’il avait à sa disposition: le droit de vote. Le peuple a voté pour les ennemis de ceux qui avaient fini par devenir ses ennemis directs: cette maudite bureaucratie et même pas bureaucratie, cette méchante bourgeoisie bolivarienne qui, acoquinée avec les anciens propriétaires de ce pays restés intouchés, a escroqué entièrement notre pays, notre terre. Il a voté pour quelqu’un [les candidats de la MUD] qu’il ne connaissait même pas parce que, au sein de ces communautés pauvres, personne ne connaissait les candidats de l’opposition, car elle n’y a même pas fait campagne. Ils leur ont juste donné leur vote tant ils étaient dégoûtés de ce gouvernement qui se fait appeler «chaviste».

• Bien sûr, après cet acte électoral, tout devient plus compliqué car les élus ne sont pas précisément des amants des causes justes et égalitaires. Depuis l’année 2002, l’opposition est hégémonisée par les segments les plus réactionnaires de notre personnel politique. «L’Adieu au Chavisme» – pour citer un texte très lu – de la part de cette immense masse populaire nous met aujourd’hui au bord de la perte complète de la cause révolutionnaire, qui n’a rien à voir avec l’Etat, ni avec les mythes flatteurs mais avec l’espoir de la construction d’une vie libre et digne… La réaction «élue représentante du peuple» va chercher à juger et démettre du pouvoir ceux qui – au point où nous en sommes – sont honnis. A partir de là, elle va chercher à imposer ses stratégies impériales et conservatrices propres à une poignée de célébrités médiatiques qui a reçu la bénédiction des maîtres du monde et grâce à cela cherche à établir son hégémonie politique nationale.

• L’équation politique, par conséquent, devient limpide: la seule façon de sauver la cause révolutionnaire, c’est que ceux qui sont ses acteurs véridiques, dans la vie réelle, dans les villages, les communautés, dans les usines et les champs, revendiquent pour eux l’immense rébellion du vote. Qu’ils jettent à la poubelle ce que beaucoup vont vouloir reproduire encore pour appuyer désespérément un gouvernement qui ne favorise que ses ouailles. Un geste afin de permettre, pour la première fois depuis des années, la naissance d’un authentique pouvoir populaire.

Roland Denis, en février 2014, affirmant:  «Les idées sont les armes du peuple, mais doit disposer d'une défense réelle».

Roland Denis, en février 2014, affirmant:
«Les idées sont les armes du peuple, mais doit disposer d’une défense réelle»

• C’est là une vision pour le moment que nous vivons, un moment qui comme d’autres dans des conditions semblables est décisif pour le destin d’un peuple. Malheureusement nous avons pu percevoir déjà que de telles conditions se multiplient, sans avoir encore d’horizons clairs. Pour ne pas allonger le présent texte, nous formulons simplement cinq propositions à débattre dans des prochaines assemblées sur tout le territoire national.

1° Dissolution de toutes les équipes gouvernementales nationales et régionales: formation de nouveaux gouvernements de large représentation progressiste sur la base de l’approbation par les secteurs populaires organisés des politiques à mener et des personnalités à élire.

2° Mise en jugement de tous les principaux personnages qui sont responsables des politiques monétaires et de change, de la « réforme agraire», de l’industrie, du Cadivi [institution attribuant aux personnes qui résident au Venezuela l’accès aux devises étrangères, en priorité aux dollars], de la Banque Centrale, PDVSA [la société pétrolière], sans oublier les parents et familles des dirigeants, et en général de tous et toutes les grand·e·s responsables, publics et privés, de l’escroquerie nationale.

3° Constitution du Conseil National de Gouvernement Populaire qui prépare un programme de gouvernement pour l’exercice direct de l’auto-gouvernement par le peuple, en créant les conditions politiques nécessaires afin qu’existe une dualité équivalente de pouvoirs [une forme de contre-pouvoir ou de dualité de facto de pouvoir suite à la victoire législative de la droite et non pas une structure aux mains des sommets du chavisme], quels que soient les nouveaux gouvernants de l’Etat.

4° Maintenir l’élan en faveur d’un Audit public citoyen de toutes les institutions de l’Etat.

5° Assumer pleinement qu’il est nécessaire de recourir à la révocation du mandat présidentiel, en exigeant l’effacement de la direction nationale du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela] de la scène politique nationale, en la remplaçant par une nouvelle plateforme d’unité révolutionnaire qui propose un candidat ou une candidate à la présidence de la République. Que se vayan todos! Tous dehors! (Article publié sur le site populaire Aporrea, le 10 décembre 2015; traduction A l’Encontre)

___

Roland Denis, formé à l’Université centrale du Venezuela, a été ministre de la planification et du développement en 2002-2003. C’est un militant révolutionnaire de longue date, dès le début des années 1980. Il fut un des animateurs du Proyecto Nuestramerica/Movimiento 13 de Abril. Il est l’auteur La Tres Republicas (2012).

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