dimanche
25
juin 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Fernando López D’Alesandro

Le 19 avril 2017, jour de l’indépendance au Venezuela, des manifestations massives se sont déroulées avec pour centre de gravité la capitale Caracas. La procureure générale de la République – qui avait déjà joué un rôle de relief dans la «dissolution» de l’expropriation complète du pouvoir législatif – a appelé à ce que les manifestations soient pacifiques. Le bras droit de Maduro, le capitaine Diosdado Cabello, promettait d’assurer l’ordre avec ses milliers de motards (militaires et policiers) contre les «putschistes».

L’opposition, qui n’est pas un bloc homogène, est d’autant plus mobilisée que le 7 avril a été prononcée une peine d’inéligibilité pour 15 ans contre Henrique Capriles, une de figures actives de l’opposition. Ce dernier appelle à nouveau à des manifestations, dans différents quartiers de la capitale, pour le 20 avril. Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson de l’administration Trump déclare: «Nous sommes préoccupés car le gouvernement de Maduro viole sa propre constitution, et ne permet pas à l’opposition de faire entendre sa voix. Il ne lui permet pas non plus de s’organiser pour faire entendre la voix du peuple vénézuélien. Oui nous sommes préoccupés par cette situation.» Il accompagne de la sorte les dénonciations des membres de l’OEA (Organisation des Etats américains).

Cette dernière est accusée par le gouvernement Maduro de «fomenter un coup d’Etat». L’actuel président de l’Assemblée nationale, Julio Borges, est considéré par le gouvernement comme «le responsable des violences de manifestants contre les forces de l’ordre». La bipolarisation a atteint un nouveau stade.

La chaîne Telesur, contrôlée par le pouvoir, répète: «Les dirigeants de la droite vénézuélienne ont annoncé la poursuite de leur programme de perturbation afin de pousser le président Nicolas Maduro à la sortie.» L’opposition dénonce «les bandes de voyous armés par le pouvoir», qui a encore une certaine base, à ne pas confondre avec une adhésion à Maduro.

Dans une capitale où les homicides crapuleux sont nombreux, des manifestants tués (deux selon les dernières informations) deviennent un élément catalyseur d’un affrontement dans le contexte d’une «crise nationale». Ses facettes ne se réduisent pas à des manifestations ennemies, à un comptage concurrent du nombre de personnes mobilisées ou, encore, à des manœuvres de l’impérialisme, qui certes existent. C’est, une fois de plus, le terreau de cette situation et des divers intérêts en jeu— parmi lesquels ceux de l’armée – qu’il faut prendre en compte et saisir pour aller à la racine de cette «fin du chavisme». (Rédaction A l’Encontre)

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Une fois échoué, il reste à expliquer les raisons d’un coup [la Cour suprême, réputée proche du pouvoir, est accusée de faire main basse sur la prérogative du parlement d’édicter des lois], tant annoncé et pourri de contradictions. Alors que la gauche orthodoxe latino-américaine perd le cap en justifiant par des arguties une tentative de coup d’Etat, la droite éructe en défense du système démo-libéral, oubliant qu’elle a récemment applaudi aux coups du Honduras, du Paraguay et du Brésil. Il convient de souligner que ni la gauche dure ni ses adversaires ne nomment les causes stratégiques et économiques du coup manqué, dont l’échec est dû aux divisions internes du gouvernement vénézuélien, ainsi qu’aux pressions internationales.

Le nom magique est: Arco Minero del Orinoco, une gigantesque superficie de 220’000 kilomètres carrés offerte en concession à des entreprises chinoises et russes, sans doute aussi à des compagnies des Etats-Unis et, sans aucun doute, à la canadienne Barrick Corporation pour l’exploitation du coltan [minerai qui est la source du tantale très prisé pour sa grande résistance à la corrosion, c’est un métal dit stratégique] et d’autres minerais. En parallèle à cette opération, le gouvernement, avec le soutien de secteurs de l’opposition, vend les passifs de la PDVSA [la compagnie pétrolière d’Etat] afin de créer des entreprises au capital mixte, public et privé. Voilà la clé pour comprendre.

Le jugement golpiste rédigé par les juges bolivariens présentait comme justification l’impossibilité de créer des entreprises mixtes pour la gestion du pétrole et des mines. L’opposition bloquait l’approbation d’une loi à cet égard. Certains législateurs le faisaient assurément dans le but de rendre la situation du gouvernement plus difficile, d’autres ne se satisfaisaient simplement pas du prix. Autant pour l’opposition conservatrice que pour le gouvernement de Nicolas Maduro, tout était question de pourcentages des gains [de la rente] à répartir. Il y a, cependant, dans cette bataille interne, un élément du pouvoir qui n’est pas disposé à en perdre une miette: les Forces armées.

Les militaires contrôlent depuis un certain temps l’Arco Minero del Orinoco et d’autres gisements. Pourchassant les populations indigènes et développant la répression au sein de zones géostratégiques, les Forces armées ne font rien d’autre que défendre leurs intérêts. En février 2016, ils ont créé la Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (Camimpeg), qui se chargerait de prendre en charge l’ensemble de l’activité d’extraction. Les Forces armées et les entreprises transnationales qui misent sur l’Arco del Orinoco sont les secteurs qui se répartissent le pouvoir et la capacité de décision dans le pays: celui qui contrôle les gisements aux mains de l’Etat. La rente pétrolière a été, est et sera la base des décisions en matière de politique vénézuélienne. Autant l’opposition que le gouvernement cherchent à en garder la part du lion. Aujourd’hui s’ajoutent les minerais.

L’armée est le pouvoir derrière le trône qui n’a pas avalisé l’aventure golpiste. Ainsi, c’est l’intervention de la procureure générale de la République, Luisa Ortega Díaz, qui a été le détonateur formel pour désactiver le coup («desgolpear»). Chaviste engagée, lorsqu’elle a déclaré le caractère inconstitutionnel de la mesure, Ortega Díaz a représenté la planche de salut devant la tempête internationale, à laquelle ni l’aile démocratique du parti au gouvernement, le Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV), ni l’armée ne souhaitaient s’exposer. [Voir les articles à ce sujet sur ce site sous l’onglet: Amériques, Amérique du Sud et Caraïbes: Venezuela.]

En effet, c’est l’armée qui s’est manifestée pour confirmer l’élection de 2015, remportée par l’opposition avec 75% des voix, obligeant ainsi le président Maduro à respecter le résultat. Aujourd’hui, les Forces armées – qui contrôlent le pétrole, les mines et la stratégie d’exploitation – ne veulent pas être atteintes par le discrédit de l’élite maduriste, dont les jours semblent comptés. L’armée et son ministre de la défense, le général Vladimir Padrino, occuperont peu à peu l’espace politique que le gouvernement décadent est incapable de conserver.

Actuellement les accords mixtes ou les mises en concession des entreprises sont viables car le retour des attributions au parlement «bafoué» s’est opéré de façon à ce que le pouvoir exécutif et le Tribunal suprême de justice conservent la faculté de légiférer sur le cadre des entreprises mixtes. Aujourd’hui, lorsque l’on dit pouvoir exécutif au Venezuela, on entend Forces armées. L’axe du pouvoir de la révolution porte aujourd’hui l’uniforme et les épaulettes, prenant le contrôle des minerais et du pétrole, transformant le président en une marionnette contrainte à désactiver le coup et à reconnaître les résultats électoraux.

Comme corollaire du coup, le Parti communiste du Venezuela a été le seul à dénoncer l’accord entre le gouvernement et l’opposition en faveur de la libération des prix, des privatisations et de la remise de terres récupérées. La répression dans les rues répond à la crise économique et sociale, sans aucun doute, mais l’origine des affrontements réside dans l’appropriation de la rente minéro-pétrolière par une élite. Le gouvernement, l’armée et l’opposition – qui n’ont aucun scrupule à libéraliser les prix, privatiser et rétablir l’ancien régime des propriétaires terriens – en sont les acteurs. Pendant ce temps, ceux qui ne possèdent rien dans le pays (qui dispose des plus grandes réserves pétrolières du monde) reçoivent les balles et les coups de matraque. (Article publié le 19 avril sur le site uruguayen La Diaria; traduction A l’Encontre)

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Fernando López D’Alesandro est professeur à la Regional Norte de l’Université de la République, Udelar [Uruguay]. Il est membre du Parti socialiste en Uruguay.

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