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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

«Le Chili est une cocotte-minute»

Publié par Alencontre le 26 - décembre - 2011

Entretien avec Sebastián Farfan
de l’Université de Valparaiso

Le secrétaire général de la Fédération des étudiants de l’Université de Valparaiso, Sebastián Farfan Salinas, tire un bilan positif de la mobilisation étudiante. Il affirme que de nouvelles actions à venir en 2012 permettront de prendre le chemin d’une éducation publique, gratuite et de qualité, depuis la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur.

Farfan affirme que ce prochain été [celui de «l’autre» hémisphère] servira à reconstituer ses forces et à redonner un nouvel élan à la cause étudiante. Mais cette fois-ci, observe-t-il, ce sera avec une conscience plus grande sur le rapport existant entre les revendications propres au mouvement des étudiants et les autres revendications qui exigent un changement du modèle néolibéral et des institutions héritées de la dictature. Il reconnaît des différences au sein du mouvement qui ont trait à l’exigence de la gratuité de l’éducation et au le rôle que s’assigne le Parlement dans l’espace nécessaire à la résolution des revendications sociales. Farfan adopte une position critique à l’égard des dirigeants politiques et des parlementaires. Il prévoit que les étudiants interviendront lors des prochaines élections municipales en tant que groupe de pression en faveur de ceux qui s’engagent non seulement dans la transformation de l’éducation, mais aussi du pays.

Sebastián Farfan a vingt-trois ans. Il est né à Playa Ancha, une commune de Valparaiso, et il vit près de Quilpué. Il fait des études d’histoire à l’Université de Valparaiso. Il s’intéresse particulièrement à la recherche sur l’histoire du Chili. Il avoue que ses professeurs ont joué un rôle important dans sa formation politique et dans la compréhension des phénomènes sociaux. Il appartient au «Collectif d’Etudiants Mobilisés» qui regroupe un grand nombre de jeunes de gauche. Ce collectif qui travaille en silence a pour but de regrouper les étudiants et de gagner les élections aussi bien dans l’enseignement secondaire qu’universitaire dans tout le pays. «Je suis arrivé à ce poste, explique-t-il, suite à un long processus durant lequel il aura fallu déplacer les directions conciliatrices du Parti communiste et de la Concertation [alliance gouvernant de 1990 à 2010, composée du Parti socialiste, Démocratie chrétienne, Parti pour la démocratie, Pari radical social-démocrate].»

Que veut dire aujourd’hui, une gauche «révolutionnaire»?

Sebastián Farfan: Comme résultat de l’offensive néolibérale des années 1980, la gauche s’est dispersée créant un vide toujours non rempli. Nous sommes un collectif qui prétend occuper cet espace pour contribuer à une transformation radicale des conditions de vie actuelles que subissent les Chiliennes et les Chiliens.

Nous ne relevons pas tout de suite le défi d’affirmer une force pouvant, en tant que telle, faire référence, parce que nous pensons que c’est une construction à long terme, même si les délais se raccourcissent. Le terme révolution a été usé à mauvais escient et les groupes qui ont revendiqué ce terme sont plutôt marginaux. C’est pour cela que nous misons sur la création d’un projet d’ampleur qui puisse changer les institutions politiques et économiques. Programme, stratégie et tactiques sont des éléments à construire. Nous avons la volonté de produire un changement de fond, reconnaissant que ceux qui ont lutté auparavant ont été effacés de manière délibérée de la mémoire collective de notre peuple.

Cette gauche a une histoire de défaites. Quelle serait sa nouvelle physionomie?

Sebastián Farfan: Il y a des défaites, des expériences et de l’apprentissage. On ne peut pas enterrer les rêves de plus d’un siècle de lutte révolutionnaire. Nous avons la conviction que les expériences du siècle dernier ont été l’aube d’un changement. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il faut maintenant agir et dépasser des dogmatismes qui nous ont conduits à adopter des schémas étroits faisant obstacle à la saisie de la réalité. Aujourd’hui, la société est plus complexe avec un capitalisme ayant mué par rapport aux analyses faites par Marx et d’autres penseurs. Tout doit se construire et, à partir de ce constat, nous devons réfléchir à la façon de mettre fin à la bureaucratisation de la politique en apprenant à faire de la politique avec de nouvelles méthodes de travail et à comprendre ce qu’est la lutte sociale. Pour devenir dirigeant, il faut être lié à la base. Il est de même vital de renforcer la capacité d’organisation. Sans un peuple organisé et éduqué, le groupe dirigeant finit par se bureaucratiser et s’approprier le pouvoir pour ses propres fins.

Pour transformer la société, il n’y a pas des formules préétablies, même si nous nous nourrissons de différentes expériences. Notre défi est de faire une analyse concrète de la société chilienne et du monde actuel et, à partir de là, de dessiner une stratégie. Il y a des questions auxquelles nous pouvons apporter notre contribution, mais pour d’autres, nous devons apprendre des générations précédentes afin d’élaborer un projet qui permette de changer le Chili.

Comme beaucoup de jeunes, nous nous sommes lancés dans l’activité politique cette année. Nous avons la plus grande liberté afin de réfléchir sur des thèmes qui, jusqu’à présent, semblaient relever des préoccupations de personnes assez isolées. C’est cela dont on parle dans les occupations et les mobilisations étudiantes, idées sur lesquelles on n’échangeait pas auparavant. Devant la dispersion de la gauche et notre méfiance, il faut faire un pas en avant et nous sommes prêts à le faire.

Quel est l’avant et l’après du mouvement étudiant?

Sebastián Farfan: C’est important de faire un bilan et d’envisager son avenir. Il faut reconnaître à quel point ont changé les conditions mêmes du mouvement étudiant. Il se caractérisait antérieurement comme un mouvement de lutte pour des revendications corporatistes: pour quelques «pesos» ou un crédit de plus, etc. Actuellement, nous avons réussi à formuler nos revendications essentielles qui vont au-delà de ce corporatisme. Cela nous a permis, en tant qu’étudiants, de faire un saut qualitatif dans la conformation de nos mentalités.

Peu importe s’ils nous désignent comme des «ultras», nous insisterons sur la gratuité de l’éducation parce que rien que de se poser cette question nous oblige à savoir comment nous comptons le faire. Alors nous répondons: si le cuivre est aux mains d’entreprises étrangères, il faut les exproprier. Si les riches ne paient pas d’impôts, il faut effectuer une réforme fiscale. Et si la Constitution ne sert pas à démocratiser le pays, changeons-la.

En quelques mois, nous, les étudiants, avons compris que nous ne sommes pas les seuls agents du changement. Nous devons travailler avec d’autres acteurs sociaux. Sans les travailleurs, il n’y a pas de transformation sociale possible. Nous devons construire cette force commune. C’est la raison pour laquelle, à Valparaiso et dans d’autres régions du Chili, nous nous sommes liés aux travailleurs et aux habitants des quartiers, sous la forme d’Assemblées populaires. La mobilisation sociale a mis en question les institutions héritées de la dictature. Aujourd’hui, on débat ouvertement de la légitimité de la Constitution et de ses lois verrouillées. S’ouvre donc un horizon institutionnel démocratique similaire à celui que vivent d’autres pays de l’Amérique latine où les peuples s’autonomisent, s’attribuent un pouvoir et démarrent des processus de changements sociaux.

En ce moment au Chili, une crise d’hégémonie est en train de se développer et les conceptions propres à la classe dirigeante sur la démocratie et la croissance économique commencent à vaciller. Les citoyens les contestent et commencent à débattre de projets alternatifs.

Bien que les travailleurs ne se soient pas mobilisés massivement avec nous cette année, il y a eu quelques foyers. J’ai été frappé de voir sur les barricades du 4 août [2011] à Santiago, des habitants de quartiers de Nuñoa, Puente Alto et d’autres communes nous soutenant en frappant sur des casseroles et sous d’autres formes. Il y a un éveil social qui s’exprime dans la rue, soit contre la mauvaise qualité des transports publics, soit pour une amélioration des salaires, soit pour la reconstruction immobilière suite au tremblement de terre de 2010, soit pour la défense de l’environnement ou pour [la non-augmentation du prix] du gaz dans la région de Magellan. Ces foyers de conflit révèlent un malaise qui commence à s’exprimer dans différents secteurs de la société.

Quelle est l’incidence du facteur générationnel dans la lutte sociale?

Sebastián Farfan: Il y a une génération qui a subi une triple défaite: celle de 1973, de la transition négociée qui a écarté les acteurs du mouvement populaire réactivé entre 1983 et 1987 et enfin celle du choc émotionnel ressenti suite à l’implosion de l’Union soviétique et des pays du «socialisme réel». Les rêves de transformation sont partis en fumée et même il a été déclaré la «fin de l’Histoire».

La nouvelle génération fait irruption sur la scène avec une nouvelle manière de penser. Ce qui nous permet de dire que nous en avons assez de ce qui se passe au Chili. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de sortir dans la rue, sans trop savoir au début ce que nous étions en train de faire. Maintenant, il y a des milliers de jeunes qui discutent de politique dans les centres d’études et les réseaux sociaux. Ceux qui dirigent ce pays, enfermés entre quatre murs, devraient prendre note qu’il y a une nouvelle génération qui ne veut pas simplement changer l’éducation, mais qui a des objectifs plus ambitieux.

Quelles critiques vous faites à la vieille gauche?

Il y a une gauche à caractère révolutionnaire qui souffre d’une dispersion frappante, presque tragicomique. Il y a trop de dogmatisme, beaucoup des plaies ouvertes, beaucoup des divisions. Nous avons besoin d’unité et d’une alternative commune claire. A partir de la mobilisation sociale, nous croyons qu’il est nécessaire faire le pas et de récréer une alternative de gauche.

Il y a aussi une gauche traditionnelle, essentiellement représentée par le Parti communiste, parti que nous respectons, mais il traîne avec lui beaucoup de tares du passé. Une conséquence de tout ça c’est que les gens ne trouvent pas dans le PC une alternative valable. Le stalinisme pèse encore et il y a dans son sein beaucoup de dogmatisme qui le conduit à s’auto-affirmer comme la seule alternative de la gauche chilienne. Cette gauche chilienne voue un culte aux institutions en vigueur. Même si nous n’écartons pas la possibilité de prendre des charges de maire, de député ou de sénateur, des tribunes importantes certes, nous ne tenons pas du tout à être la cinquième roue du carrosse des secteurs politiques que nous critiquons. Combien de critiques a fait le PC à la Concertation et maintenant il veut aboutir à des accords avec elle! Ils parlent même d’une candidature présidentielle conjointe!

C’est un signal très négatif. Ils disent qu’il s’agit d’un pas tactique, mais bien des fois ces pas définissent la stratégie. La stratégie du PC va dans une direction erronée et il perd ainsi la possibilité d’être à la tête d’une alternative réelle à ce système, ensemble avec d’autres acteurs de gauche.

Comment le mouvement étudiant gère-t-il la diversité?

Sebastián Farfan: Nous avons appris qu’il faut «protéger» les fédérations, les centres d’élèves du secondaire et les organisations sociales. Auparavant, quelques groupes de gauche misaient sur la création d’organisations parallèles. Nous formulons une stratégie différente. Si nous n’avons pas l’hégémonie, nous luttons pour l’atteindre. Nous avons mené la bataille des idées et nous avons notre influence au sein de la Confech [Confédération des étudiants du Chili]. Nous avons réussi à cohabiter avec des idées distinctes. Il y a des différences dans le mouvement des étudiants. Mais nous maintenons l’unité pour renforcer l’organisation comme un instrument utile à la lutte populaire.

Comment s’expriment ces différences et sur quels aspects se centrent-elles?

Sebastián Farfan: Il y en avait pour qui demander la gratuité de l’éducation consistait à placer la barre trop haut; nous étions pour faire de cette question un sujet à discuter. Nous avons réussi à imposer la position en faveur d’une éducation gratuite comme une revendication de fond afin de dépasser les simples demandes corporatistes des étudiants. Cela a été la base du débat entre les universités de Santiago et celles des régions.

De plus, il y avait aussi notre divergence avec les dirigeant·e·s étudiants qui obéissaient au PC ou à la Concertation. En plus, nous avons eu des différences sur les modalités de conduite de la mobilisation étudiante. Il y en avait qui n’étaient pas favorables aux occupations, ni aux mobilisations dans la rue. De surcroît, ils considéraient convenable d’arriver à des accords avec les recteurs des universités. Nous avons dit que la mobilisation au travers d’occupations était nécessaire, car elle permettrait d’affronter la pression du gouvernement et de la droite. Les occupations ont démarré dans les régions et ce n’est que bien après que les étudiants à Santiago se sont incorporés à ce type de lutte. C’est bel et bien la pression de la base qui a obligé des dirigeants à agir autrement.

Quelques parlementaires de la Concertation ont tenté de s’approcher de la Confech en disant: «Hé! Les jeunes, nous avons l’intention de changer les choses.» Nous avons répondu: «Il faut marquer clairement les différences. Nous ne pouvons pas donner aux citoyens le signal que la Concertation est une alternative viable, d’autant moins qu’elle a été l’une des responsables de ce qui se passe en matière d’éducation.»

Comment cela s’exprime-t-il dans la discussion du budget au Parlement?

Sebastián Farfan: Quelques dirigeants étudiants, comme Camila Vallejo et Giorgio Jackson, ont mis tout l’espoir sur le budget 2012 et sur la nécessité de parler avec la Concertation. Nous avons dit que l’Assemblée législative n’allait pas décider d’une réforme comme celle que nous cherchons et que nos camarades allaient nous reprocher d’avoir une attitude conciliatrice.

Nous sommes allés à l’Assemblée pour voir si on pouvait avancer, mais nous nous sommes rendu compte, d’une part, que la droite est dogmatique dans la défense de son modèle d’éducation et que, d’autre part, la Concertation a des intérêts [financiers] dans ce système d’éducation. Le résultat est là! Quelques camarades ont pensé qu’à partir de leur représentation parlementaire [au travers de leurs partis] ils pouvaient obtenir des changements. En réalité, ils n’ont rien obtenu!

Nous sommes partisans de changer toute configuration institutionnelle actuelle, parce qu’elle ne peut pas satisfaire aux revendications populaires. La seule option est de continuer à lutter pour en finir avec ce système structuré par la dictature et la Concertation. Le Chili est une cocotte-minute qui terminera par exploser. (Traduction par Ulises Urriola)

Cet entretien a été conduit par Ruben Andino Maldonado et publié dans la revue chilienne Punto Final. Source électronique: http://www.rebelion.org/noticia.php?id=141008

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