Etats-Unis dossier. «Le peuple américain vient de mettre une raclée à Donald Trump» (1)

[Dans ce dossier, nous présentons cinq articles représentant un éventail de premiers bilans des élections de mi-mandat. Leurs auteurs s’identifient à diverses nuances de la gauche états-unienne. Dans les conclusions de cet inventaire électoral, une interrogation surgit: quelle orientation politique doit emprunter, à l’avenir, «la gauche» qui se situe dans l’actuel camp électoral démocrate – plus exactement anti-Trump. Les choix et les pratiques politiques à développer sont-ils enchâssés dans la seule perspective de bousculer de manière transformatrice le Parti démocrate comme parti d’un secteur de la classe dominante, qu’il est et qu’il reste? Ou encore, l’existence, affirmée électoralement, d’un courant comme DSA (Democratic Socialists of America) – avec ses différentes composantes – peut-elle déboucher à terme sur l’émergence d’un troisième parti rompant avec l’emprise des deux partis bourgeois historiques? Cette interrogation a été présente dans diverses périodes politiques pour la gauche de classe aux Etats-Unis. Elle surgit de manière rénovée actuellement.

Ne sont pas abordées dans ces articles les probables initiatives de Trump et de secteurs susceptibles de radicaliser le trumpisme. – Réd. A l’Encontre]

1. «Le peuple américain vient de mettre une raclée à Donald Trump», par Jeet Heer 
2. «Les démocrates écrasent les républicains aux élections de mi-mandat», par Dan La Botz
3. «Lors des élections de mi-mandat d’hier soir, la gauche a prouvé qu’elle pouvait gagner», par Branko Marcetic
4. «Ne gâchons pas la déroute républicaine. L’avenir de la politique américaine est en jeu», par Eric Blanc
5. «Le “tsunami bleu” de 2026», par Lance Selfa

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Par Jeet Heer

Donald Trump tient à mettre une chose parfaitement au clair: la défaite historique subie par le Parti républicain lors des élections de mi-mandat de mardi n’était pas de sa faute.

Alors qu’il devenait évident que le Parti républicain perdait non seulement les deux chambres du Congrès, ainsi que d’innombrables élections locales, mais qu’il subissait une défaite d’une ampleur sans précédent depuis des générations, Trump a publié sur Truth Social: «Je ne figurais pas sur les bulletins de vote et si j’y avais figuré, nous aurions remporté une VICTOIRE ÉCRASANTE!»

Trump a passé une grande partie de la soirée ainsi, à chercher tout ce qui pourrait expliquer l’humiliation qu’il subissait. Il a reproché à Fox News d’inviter trop de démocrates. Il a reproché à des responsables politiques républicains d’extrême droite, comme le gouverneur du Texas Greg Abbott, battu à plate couture dans sa tentative d’obtenir un quatrième mandat, de s’être soi-disant écartés de la voie vertueuse du trumpisme. Il a déclaré à Fox News que ces résultats ne le concernaient pas réellement. «Je ne considère pas cela comme un revers personnel», a-t-il déclaré, ajoutant: «C’était un moment particulier. Je ne devrais pas me sentir coupable.»

Presque personne n’a cru cet homme qui, autrefois «colosse politique», s’est désormais transformé en canard boiteux [lame duck : un élu dont le mandat arrive à son terme, affaibli] largement détesté. (Comme pour souligner sa nouvelle insignifiance, la Maison Blanche a publié une photo de Trump mercredi matin, accompagnée d’une légende qui sonnait le désespoir: «Message d’intérêt public: TRUMP EST TOUJOURS VOTRE PRÉSIDENT.») C’est parce que le verdict du peuple américain était aussi sans équivoque que juste. Partout dans le pays, les électeurs et électrices ont tenu le même discours: l’ensemble du second mandat de Trump a été une catastrophe, et il mérite d’être sanctionné, tout comme le parti qui l’a soutenu et encouragé ces dix dernières années.

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Il n’est pas difficile de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Trump n’a remporté les élections de 2024 que parce qu’il était confronté à une opposition fatalement faible. Les démocrates ont désigné Joe Biden, qui présentait un déclin cognitif manifeste, s’était engagé à soutenir un génocide à Gaza – ce qui a révolté de nombreux électeurs et électrices démocrates – et faisait preuve d’une indifférence exaspérante face à la crise du pouvoir d’achat qui est ressortie dans le contexte dz Covid et de la guerre en Ukraine. Au moment où Biden a finalement mis fin à sa campagne, le mal était déjà fait (d’autant plus que la nouvelle candidate démocrate, Kamala Harris, n’était pas disposée à prendre ses distances avec Biden).

Trump a promis aux électeurs et électrices qu’il s’attacherait à réduire le coût de la vie et à maintenir les États-Unis à l’écart de nouvelles guerres à l’étranger. Cela a suffi pour lui assurer un second mandat au Bureau ovale. Mais au lieu de tenir les promesses qu’il avait faites, Trump a interprété à tort cette élection comme un mandat en faveur d’une présidence d’extrême droite, sans entraves, placée sous le slogan «Make America Great Again» (MAGA), avec lui-même comme un roi impérial et intouchable. Il a donné carte blanche à l’ICE (United States Immigration and Customs Enforcement, ICE) pour déployer des tactiques dignes de la Gestapo dans les rues américaines. Il s’est enrichi, lui et ses amis, grâce à une corruption qui a éclipsé celle de l’Âge d’or [Gilded Age, période dite de prospérité s’étendant de 1865 à 1901, avec l’affirmation des magnats financiers et industriels tels que les John. D. Rockfeller, Andrew Carnegie, J.P. Morgan qualifiés par ceux qui résistaient de «barons voleurs»]. Il a lancé une offensive tarifaire ruineuse. Pour couronner le tout, il a lancé une guerre illégale de son propre chef contre l’Iran, ce qui a déstabilisé l’économie mondiale et fait monter en flèche le prix de pratiquement tout.

Les électeurs et électrices en avaient assez, à juste titre. Ayant eu l’occasion de s’exprimer lors des élections de mi-mandat, ils ont infligé au Parti républicain une défaite véritablement historique. Les métaphores évoquant une «vague bleue» ou un «tsunami bleu» (blue-nami) ne rendent guère justice à ces élections de mi-mandat. L’ampleur de la victoire du Parti démocrate a été bien plus importante que celle des autres défaites subies lors d’élections de mi-mandat récentes, même comparée à la «raclée» subie par George W. Bush en 2006, à celle de Barack Obama (une «déroute») en 2010, ou à celle de Donald Trump en 2018.

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Au contraire, les élections de mi-mandat de 2026 ont constitué le genre de déroute qu’un parti subit une fois par génération. En termes d’ampleur, elles sont comparables aux élections de mi-mandat de 1974, lors desquelles le Parti républicain avait été anéanti par le scandale du Watergate et la démission de Richard Nixon.

Sean Trende, l’un des stratèges politiques républicains les plus brillants, a fait remarquer sur X: «Si vous suivez ces événements et que vous avez ne serait-ce qu’une connaissance superficielle des élections, sachez simplement que vous assistez à un événement exceptionnel, une catastrophe qui n’arrive qu’une fois tous les cent ans. C’est de loin la pire élection pour un parti depuis 1974.»

Les démocrates sont en passe de remporter le vote populaire aux élections à la Chambre des représentants avec 13 points de pourcentage d’avance. Comme le souligne sur X David Wallace Wells, chroniqueur au New York Times: «L’écart en 2010 était de 6,8 points, une élection restée dans les mémoires comme un véritable raz-de-marée générationnel. Ce soir, on s’attend à ce que cet écart soit presque doublé. En 2008, elle était de 10,5 et en 2006, de 8,0. Une victoire de treize points constituerait la plus grande marge au Congrès depuis cinquante ans.»

Plus impressionnant encore que l’ampleur de la victoire, ce sont les endroits où les démocrates l’ont emporté. Ils n’ont pas seulement balayé les États bascule, mais ont également réalisé des percées sans précédent dans les États «rouges» (républicains) – ou ce qu’il convient désormais de considérer comme d’anciens États «rouges». Le «Sud solide» n’est plus solidement républicain. Le Texas compte désormais un sénateur et une gouverneure [Gina Hinojosa] démocrates. La Géorgie compte deux sénateurs démocrates [John Ossoff, Raphael Warnock] et une gouverneure démocrate [noire, Keisha Lance Bottoms]. La Caroline du Sud compte une sénatrice démocrate [Annie Andrews]. Le résultat au Mississippi est encore trop serré pour être tranché, mais pourrait voir un sénateur démocrate élu. Angie Nixon, qui n’était pas soutenue par le Parti démocrate national, est passée à deux doigts de faire basculer la Floride.

Ces victoires dans le Sud marquent le début d’une nouvelle ère politique: si le Texas est un État indécis, alors les démocrates disposent de bien plus de voies pour remporter une victoire nationale lors des élections présidentielles.

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Il faudra encore quelques semaines pour obtenir le décompte complet des voix, mais les démocrates devraient remporter environ 255 sièges à la Chambre des représentants et 54 ou 55 sièges au Sénat.

La victoire démocrate est d’autant plus savoureuse que les républicains ont mené une campagne honteusement intolérante, jouant sur le racisme, l’islamophobie, la transphobie et l’homophobie. Malgré cela, Keisha Lance Bottoms, qui s’est imposée en Géorgie, deviendra la première femme noire gouverneure de l’histoire des États-Unis. Abdul El-Sayed, qui a remporté une victoire écrasante dans le Michigan, sera le premier sénateur musulman de l’histoire des États-Unis. Chris Pappas, qui s’est imposé dans le New Hampshire, sera le premier sénateur ouvertement gay de l’histoire des États-Unis.

Ces victoires sont également de bon augure pour l’avenir: si les démocrates parviennent à s’attaquer aux problèmes économiques qui ont alimenté la colère des électeurs et électrices, ils auront la possibilité de gouverner en tant que parti majoritaire multiracial, multiculturel et socialement libéral.

L’une des particularités étranges de cette élection a été l’attention particulière que Donald Trump a portée aux fesses. Il a à plusieurs reprises fait l’éloge du «cul» de Jon Husted, candidat au Sénat de l’Ohio (qui a perdu son élection), et de la chanteuse Nicki Minaj. Le stratège républicain Todd Gillman a déclaré à Politico: «Honnêtement, nous devons nous éloigner autant que possible de Trump. Je pense que les républicains pourraient être dans le pétrin jusqu’en 2030. Parler du gros cul de Nicki Minaj… Tout ça, ça use les gens.»

Le langage grossier de Trump nous offre peut-être la meilleure métaphore pour décrire ces élections de mi-mandat. Trump et le Parti républicain ont essuyé une raclée comme on en voit qu’une fois dans une vie. (Article publié dans The Nation, le 4 novembre 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

Jeet Heer est chargé des affaires nationales pour The Nation et animateur du podcast hebdomadaire de The Nation.

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«Les démocrates écrasent les républicains aux élections de mi-mandat» (2)

(Capture de vidéo)

Par Dan La Botz

Une vague bleue de votes démocrates a vaincu Trump et les républicains. Il s’agit désormais de construire des mouvements pour un véritable changement.

Le Parti démocrate a remporté une victoire spectaculaire et historique aux élections de mi-mandat, infligeant une défaite écrasante au président Donald Trump et aux républicains. Les démocrates ont pris le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat, remporté plusieurs postes de gouverneurs d’État, ainsi que des sièges au Sénat ou des postes de gouverneurs dans des États du Sud et du Midwest traditionnellement républicains, tels que le Texas, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, l’Ohio et le Kansas, redessinant ainsi la carte politique du pays. Dans le Michigan, le démocrate progressiste Abdul El-Sayed, que Trump et les républicains avaient qualifié de djihadiste et de terroriste, a facilement battu le républicain Mike Rogers.

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L’électorat a basculé vers la gauche de 13 points de pourcentage. Comme beaucoup l’ont dit, ce n’était pas simplement une vague bleue, mais un tsunami bleu.

James Talarico, candidat victorieux au Sénat, enseignant et séminariste presbytérien qui s’est imposé au Texas, a déclaré: «Nous venons de montrer qu’une politique de division ne fait pas le poids face à une politique d’amour. Et nous venons d’envoyer un message à tous les méga-donateurs milliardaires, à tous les méga-donateurs «trillionnaires»… le pouvoir appartient au peuple.»

Le peuple américain a rejeté Trump en raison des prix élevés du carburant, de la guerre en Iran, des rafles violentes contre les immigré·e·s (par l’ICE- Immigration and Customs Enforcement) et de la corruption endémique. Il a voté pour les démocrates qui promettaient de faire baisser les prix et d’améliorer les soins de santé, la garde d’enfants et le logement.

Dans le même temps, des candidats soutenus par les Socialistes démocrates d’Amérique (Democratic Socialists of America–DSA) ont remporté cinq sièges à la Chambre des représentants. Il y aura désormais sept membres du DSA parmi les 435 représentants au Congrès. Plusieurs autres progressistes ont également remporté des sièges. Des membres de DSA et d’autres progressistes espèrent faire évoluer le Parti démocrate vers la gauche, mais ils restent peu nombreux. Et il reste à voir quel impact ils pourront avoir.

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Trump a passé son second mandat à lutter contre la DEI (diversité, équité et inclusion), mais le peuple américain s’est prononcé en faveur de ces principes lors de cette élection.

Cette élection a été marquée par plusieurs premières en matière de DEI. La démocrate Keisha Lance Bottoms, ancienne maire d’Atlanta, a été élue gouverneure de Géorgie, devenant ainsi la première femme noire à occuper ce poste dans un État américain. Melat Kiros, 29 ans, membre des DSA du Colorado, a été élue à la Chambre des représentants, devenant ainsi la première femme de la génération Z à siéger au Congrès. Gina Hinojosa, qui a battu Greg Abbott au poste de gouverneur, est devenue la première personne d’origine hispanique à diriger cet État, dont la population est composée à 40% de Latino-Américains. Abdul El-Sayeed est devenu le premier sénateur musulman. Deb Haaland, issue du peuple Laguna Pueblo, a été élue gouverneure du Nouveau-Mexique, devenant ainsi la première femme amérindienne à occuper ce poste dans l’histoire des États-Unis. Et Peggy Flanagan, de la nation White Earth, est devenue la première femme amérindienne jamais élue au Sénat américain. Chris Pappas, du New Hampshire, est devenu le premier sénateur ouvertement gay de cet État.

Trump n’est pas intervenu dans le scrutin, contrairement à ce que beaucoup craignaient. Il n’a pas envoyé d’agents de l’ICE ni de troupes militaires dans les bureaux de vote, comme il l’avait menacé de le faire. Il n’a pas saisi de bulletins de vote ni intervenu d’aucune autre manière. En réalité, Trump a accepté les résultats sans protester et a attribué sa défaite au fait qu’il ne figurait pas sur les bulletins de vote. Bien qu’il ait répété à plusieurs reprises aux électeurs de voter comme s’il y figurait.

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Bien que Trump et les républicains aient essuyé une lourde défaite lors de ces élections, le président et l’ancien Congrès disposent toujours d’un pouvoir considérable. Les nouveaux membres du Congrès, qui réduiront considérablement ce pouvoir, n’entreront en fonction que le 3 janvier 2027. Au cours des deux prochaines années, Trump continuera à gouverner comme il l’a largement fait jusqu’à présent, par le biais de décrets présidentiels, en ignorant le Congrès. Et il reste le commandant en chef des forces armées américaines. Il se peut toutefois que les républicains soient désormais disposés à le critiquer et à lui résister, ce qu’ils n’ont pas fait par le passé.

Les démocrates disposent désormais d’un pouvoir politique considérablement accru, mais comment vont-ils l’utiliser?

Les démocrates au Congrès peuvent mener des enquêtes en recourant au pouvoir d’assignation, par exemple pour enquêter sur la corruption de Trump. Ils peuvent également bloquer les nominations judiciaires de Trump. Mais jusqu’à présent, la direction du Parti démocrate s’est montrée peu disposée à se battre pour changer le cap du pays ou à proposer un programme plus progressiste.

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Les personnes qui sont descendues dans la rue par millions lors des manifestations «No Kings» vont-elles désormais défiler pour réclamer une couverture santé pour tous, des structures d’accueil pour tous les enfants et une augmentation du parc de logements sociaux? Vont-elles désormais manifester pour exiger la fin de la guerre contre l’Iran ou pour mettre un terme au financement de la guerre génocidaire menée par Israël?

Le peuple américain a vaincu Trump et les républicains lors de cette élection. Peut-il désormais commencer à surmonter les inégalités économiques et à créer une société plus égalitaire, une société plus juste? Tel sera notre défi. (Publié dans New Politics, 4 novembre 2026; traduction rédaction par la rédaction de A l’Encontre)

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«Lors des élections de mi-mandat d’hier soir, la gauche a prouvé qu’elle pouvait gagner» (3)

(Capture de vidéo)

Par Branko Marcetic

Les électeurs et électrices démocrates se rangent depuis longtemps du côté des socialistes (DSA) sur le plan politique, mais craignaient que ceux-ci ne constituent un frein lors des élections. Les résultats d’hier soir ont enfin démontré que cette crainte était infondée.

La gauche a été tellement conditionnée, sous l’ère Trump, à considérer les résultats électoraux avec consternation et horreur qu’il est encore difficile aujourd’hui de croire pleinement à l’issue de ce scrutin. Pourtant, les événements historiques de la nuit dernière ont bel et bien eu lieu: Donald Trump et les républicains ont essuyé un revers historique de la part des électeurs et électrices, offrant aux démocrates des victoires à tous les niveaux électoraux à travers le pays, faisant basculer les deux chambres du Congrès (Sénat et Chambre des représentants) en leur faveur et leur conférant la plus large majorité au Congrès qu’ils aient eue depuis l’élection de Barack Obama.

À bien des égards, le résultat est simple. D’un sondage à l’autre avant l’élection, puis d’un sondage à la sortie des urnes à l’autre après celle-ci, le message des électeurs était le même: ils estiment que l’économie va mal, ils trouvent que les prix sont trop élevés, et ils sont en colère contre Trump, qu’ils tiennent pour seul responsable de toute cette situation. Pour faire passer ce message, les électeurs se sont rendus en masse aux urnes afin de confier le pouvoir à un Parti démocrate pour lequel, selon ces mêmes sondages, ils n’éprouvent guère d’affection, allant parfois jusqu’à avoir une opinion encore plus défavorable des démocrates que de Trump.

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On s’attendait à ce que les démocrates remportent la Chambre des représentants. On ne s’attendait pas à ce qu’ils y obtiennent une majorité de plus de 250 sièges, comme le laissent entrevoir les estimations actuelles. On ne s’attendait pas non plus à ce qu’ils remportent la majorité au Sénat, et encore moins une majorité d’au moins cinquante-quatre sièges. Et on ne s’attendait pas non plus à ce qu’ils renversent des circonscriptions farouchement républicaines à travers le pays, qu’ils chassent les républicains du pouvoir au Texas à presque tous les niveaux, et qu’ils remportent une majorité des postes de gouverneur du pays, en décrochant des victoires et des «trifectas» [poste de gouverneur et élus au Sénat ainsi qu’à la Chambre des représentants] dans des États dont ils avaient été pratiquement exclus, parfois depuis des décennies. Obama avait qualifié sa déroute aux élections de mi-mandat de 2010 de «raclée». Hier soir, ce fut un véritable anéantissement.

Ce n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les démocrates. Pour la gauche, qui opère au sein de ces majorités démocrates tant au niveau des États qu’au niveau fédéral, ces résultats constituent une occasion historique de transformer ses priorités politiques en réalité concrète à travers tout le pays, renforçant ainsi le pouvoir qu’elle a patiemment et, depuis longtemps, discrètement bâti à partir de zéro au cours de ces dix dernières années.

Cela vaut également au niveau fédéral. Même si Trump a encore deux ans à passer à la Maison Blanche et que les démocrates menacent d’exercer avec zèle leurs pouvoirs de contrôle sur le vaste bilan d’abus et de criminalité qu’il a accumulé pendant cette période, il existe une raison, extrêmement mince, de croire que quelque chose pourrait réellement être fait.

Trump a téléphoné au journal Politico hier soir pour indiquer clairement qu’il était ouvert à une collaboration avec les démocrates et qu’il ne «voulait pas rester là pendant deux ans à opposer son veto à tout». La dernière fois que Trump était à la Maison Blanche avec un Congrès démocrate, les États-Unis ont connu la plus grande expansion de «l’État-providence» depuis des décennies. La malléabilité idéologique de Trump et le fait qu’il soit actuellement confronté à un héritage marqué par un échec historique laissent entrevoir au moins la possibilité d’une ouverture permettant que quelque chose de mieux se produise.

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C’est une ouverture dont la gauche pourra également tirer parti. La gauche fera son entrée dans ce nouveau Congrès avec des effectifs bien plus importants que ceux dont elle a disposé depuis des décennies: au moins sept membres des Democratic Socialists of America (DSA), ce qui crée l’occasion historique de former pour la première fois un groupe parlementaire socialiste distinct au Congrès et un «bloc» progressiste à l’image du Squad [regroupement de gauche qui s’est élargi lors d’élections et comptait déjà Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Aynna Pressley, Rashida Tlaib, Jamal Bowman, Cori Bush, Greg Casar, Summer Lee et Delia Ramirez] qui pourrait compter jusqu’à vingt membres.

La majorité démocrate très forte à la Chambre des représentants signifie que «ce Bloc» ne disposera pas du poids escompté pour bloquer la candidature du chef de la minorité démocrate [depuis 2023] à la Chambre, Hakeem Jeffries, au poste de président de la Chambre, ni pour retarder l’adoption de lois à la manière du Freedom Caucus [regroupement ultra-conservateur créé en 2015 qui bloque des projets de loi considérés comme pas assez conservateurs]. Mais il aura de l’influence. Une grande partie des politiques généreuses mises en place en 2020 face à la pandémie, y compris les chèques de relance de Trump puis, plus tard, de Joe Biden, trouvent leur origine dans les revendications publiques des membres socialistes et progressistes du Congrès, qui ont ensuite été intégrées dans la législation grâce à leur caractère clairement nécessaire et à leur popularité auprès du public.

Cette fois-ci, la gauche fera valoir ces arguments dans un contexte où les socialistes ont déjà transformé la manière dont y compris les démocrates centristes parlent de politique. L’obsession de longue date du parti pour les «normes» et la protection de la démocratie s’est largement effacée au profit d’un discours axé sur les «prix abordables» (santé, logement, etc.) et contre le pouvoir des milliardaires, discours popularisé respectivement par le maire socialiste de New York, Zohran Mamdani, et le «duo socialiste» formé par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez lors de leur tournée «Fighting Oligarchy» («Combattre l’oligarchie»).

Tout aussi important, c’est un monde dans lequel la gauche, grâce à une série de victoires majeures hier soir, a complètement discrédité les arguments utilisés pour marginaliser et rejeter ses revendications fondamentales.

Un séisme au Michigan

Hier soir, aucune victoire de la gauche n’a été plus marquante que celle d’Abdul El-Sayed pour le siège du Sénat dans l’État du Michigan, où il a battu le républicain Mike Rogers avec une avance colossale de 7 points. C’est exactement l’écart considérable qu’El-Sayed lui-même avait promis de remporter en mai dernier, contredisant ainsi les prédictions incessantes selon lesquelles il finirait par obtenir des résultats bien inférieurs aux attentes.

On peut affirmer qu’aucune élection n’était plus importante cette année que celle pour le siège du Sénat de cet État «violet» (bascule): pour la gauche, qui cherchait à prouver que les progressistes pouvaient se présenter et gagner en dehors des bastions «bleus»; pour les démocrates pro-entreprises, dont une partie craignait de ne plus pouvoir semer la panique à propos de candidats de gauche qui présentent des «risques électoraux»; pour le lobby pro-israélien, qui redoutait que le succès d’un message farouchement pro-palestinien ne réduise à néant son argument selon lequel une allégeance aveugle à Israël constituait une « bonne stratégie politique »; pour Trump et le mouvement MAGA, dont la perte de cet État clé pourrait être le signe avant-coureur d’une défaite politique à venir encore plus cuisante.

La victoire d’El-Sayed a confirmé tout cela. Elle représente non seulement un échec pour le mouvement MAGA, incarné par Mike Rogers, désormais doublement battu et belliciste de longue date. C’est un désastre absolu pour le lobby pro-israélien et l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) en particulier, qui a dépensé des dizaines de millions de dollars au cours des primaires et de l’élection générale pour battre El-Sayed et a utilisé toutes les ruses possibles pour le diffamer et faire en sorte que les électeurs, notamment les électeurs juifs, le craignent.

Au contraire, tant les sondages à la sortie des urnes que les données électorales indiquent qu’El-Sayed a largement remporté le vote des électeurs juifs malgré cette campagne ignoble et islamophobe menée contre lui. Il a obtenu de meilleurs résultats que Kamala Harris dans le comté d’Oakland, à forte population juive, fief de sa rivale aux primaires démocrates, Haley Stevens, qui s’est ridiculisée en tentant de le mettre à genoux dans les derniers jours de la campagne.

Catastrophe pour le lobby pro-israélien, il a accompli tout cela tout en maintenant une opposition sans détour à la poursuite de l’aide étasunienne à Israël, prouvant sans ambiguïté que les critiques de gauche à l’égard de la politique israélienne sont non seulement largement partagées par les électeurs des États clés, mais qu’elles le sont également par les électeurs juifs.

Qu’il y soit parvenu est d’autant plus impressionnant que, contrairement à son collègue démocrate candidat au poste de gouverneur, Abdul El-Sayed a dû surmonter non seulement une avalanche de dizaines millions de dollars consacrés à une campagne de propagande les visant, mais aussi les membres de son propre parti qui travaillaient sans relâche pour le saboter, depuis le soutien de dernière minute apporté par Haley Stevens à Mikes Rogers jusqu’au soutien de la députée Hillary Scholten [3e district du Michigan] à une campagne de vote blanc contre le candidat démocrate dans les derniers jours.

Les transfuges démocrates vers le Parti républicain avaient des motivations diverses, mais au moins certains d’entre eux ont clairement indiqué publiquement qu’ils espéraient que la défaite d’El-Sayed étoufferait dans l’œuf l’opposition démocrate croissante à l’aide américaine à Israël – une cause pour laquelle ils étaient prêts à élire un candidat qui comptait de véritables antisémites dans sa campagne, ainsi qu’à donner du pouvoir à une administration faisant cause commune avec de véritables néonazis et suprémacistes blancs. Au lieu de cela, ils ont perdu et se sont discrédités «pour rien».

Abdul El-Sayed s’est également imposé grâce à un programme progressiste prônant l’assurance maladie universelle et la taxation des riches, deux idées qui, lorsque Bernie Sanders les avait popularisées pour la première fois en 2016, avaient été présentées au public comme trop controversées auprès des électeurs indécis et trop risquées pour être inscrites au programme électoral. Une décennie plus tard, ces idées bénéficient d’un soutien populaire si largement compris que les républicains n’ont même pas pris la peine de les attaquer. Au lieu de cela, ils ont tout misé sur la carte du racisme, faisant de l’origine arabe et de la foi musulmane d’El-Sayed la cible principale de leurs attaques, dans ce qui s’est avéré être l’une des campagnes électorales les plus choquantes et racistes de ce siècle – et un nouvel échec honteux.

Victoires et défaites

La victoire d’El-Sayed n’a pas été la seule lueur d’espoir pour la gauche hier soir. Il y a également eu la victoire de Troy Jackson dans le Maine, qui a réussi là où quatre autres candidats avaient échoué: détrôner Susan Collins, sénatrice républicaine sortante depuis trente ans et apparemment intouchable. Bien que Jackson, député à l’échelle de l’État (Maine) depuis dix-huit ans, ancien président du Sénat de l’État et leader de la fraction parlementaire démocrate, fût loin de correspondre à l’image typique d’un insurgé de gauche, il a rapidement consolidé le soutien des socialistes et des progressistes après que les scandales personnels frappant l’ancien candidat Graham Platner l’eurent contraint à se retirer de la campagne électorale.

Bien qu’il ne soit pas socialiste, les origines authentiquement ouvrières de Jackson – issu d’une famille de bûcherons depuis cinq générations, il s’est lancé en politique pour obtenir le droit à la négociation collective pour ses collègues du secteur du bois – ainsi que son solide bilan progressiste l’ont rapproché du type de candidats que la gauche espère voir au pouvoir. Au final, Jackson a réussi à remporter la victoire en neutralisant la capacité de Susan Collins à obtenir des scores élevés dans des circonscriptions traditionnellement acquises aux démocrates.

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L’autre grande victoire progressiste a été remportée par James Talarico, qui est devenu le premier démocrate à remporter un siège au Texas depuis trente-huit ans, s’inscrivant dans un raz-de-marée historique des démocrates à travers le Texas qui a vu ces derniers mettre fin à près de trois décennies de domination républicaine dans l’État. James Talarico n’est pas socialiste, malgré d’anciens propos critiquant le capitalisme qui ont brièvement fait l’objet d’un débat de campagne, et, à l’instar d’Abdul El-Sayed, il s’est donné beaucoup de mal pour insister sur le fait qu’il était partisan du capitalisme. Malgré tout, il a été soutenu par des groupes tels que More Perfect Union et le Progressive Change Campaign Committee, et il a bénéficié du soutien de socialistes de premier plan comme Hasan Piker [il se revendique de DSA] qui a déclaré que la gauche était «la force qui l’avait soutenu dès le début» et «lui avait permis de gagner».

Mais ce qui est peut-être plus important encore, c’est que Talarico a mené une campagne fondée sur un discours de classe dénonçant les «mégadoneurs milliardaires» – dont l’un, Elon Musk, a gaspillé une grande partie de ses 450 millions [selon la BBC] en cherchant, sans succès, à le faire battre – et en insistant sur le fait que le clivage politique fondamental aux États-Unis opposait «le sommet à la base» [une formule qui peut être interprétée avec une tonalité de gauche ou de droite; on le retrouve avec la dénonciation de la caste – réd.], un message plus progressiste que celui défendu par de nombreux démocrates, même dans des États traditionnellement «bleus» [démocrates]. Sa victoire écrasante, avec 12 points d’avance, face à Ken Paxton, miné par les scandales, est donc une victoire pour le type de message populiste que la gauche défend depuis longtemps, même si Talarico a pris des positions telles que le refus de soutenir le système de santé universel («Medicare for All») et le refus de faire campagne aux côtés de Bernie Sanders lors de la visite de ce dernier dans l’État.

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En parlant de Sanders, au moment où nous écrivons ces lignes, dix-sept des vingt et un candidats soutenus par le sénateur socialiste ont remporté leur élection, tandis que seuls deux ont perdu et que deux autres sont encore en lice dans des scrutins dont le résultat n’est pas encore connu. Les soutiens apportés par Sanders étaient moins clairement de gauche que ceux d’organisations telles que le DSA ou les Justice Democrats. Elles comprenaient des candidats comme El-Sayed et Jackson, mais aussi des candidats plus proches de l’establishment, comme la sénatrice élue du Minnesota Peggy Flanagan, qui a battu des rivaux favorables aux grandes entreprises lors des primaires. Elles couvraient tout l’éventail, depuis des candidats du DSA comme Claire Valdez à New York et Melat Kiros au Colorado, jusqu’à des candidats comme Rebecca Cooke, la candidate la moins progressiste de sa primaire, mais qui a renversé la tendance dans une circonscription rurale du Wisconsin.

On y trouvait également William Lawrence, le cofondateur du Sunrise Movement, qui a renversé la tendance dans une circonscription indécise de l’État bascule du Michigan, bien qu’il ait l’un des parcours les plus à gauche de tous les candidats démocrates – ce qui, à l’instar d’El-Sayed, devait selon les pronostics lui garantir la défaite. Le fait que William Lawrence ait quitté les DSA en cours de campagne et ait dû prendre ses distances par rapport à d’anciens tweets appelant notamment à la nationalisation de l’industrie des énergies fossiles ne doit pas conduire à minimiser l’ampleur de sa victoire. Fort d’une campagne populiste progressiste prônant un moratoire sur les centres de données et Medicare for All, William Lawrence a remporté une circonscription indécise qui appartenait auparavant à la «sainte patronne» du centrisme chez les démocrates, l’ancienne analyste de la CIA Elissa Slotkin.

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Même certaines défaites se sont révélées étonnamment honorables pour la gauche. En Floride, un État d’un rouge vif – où les républicains surpassent les démocrates de 1,5 million et où aucun démocrate n’a remporté de mandat à l’échelle de l’État depuis 2012 –, Angie Nixon, membre de DSA, a perdu avec moins de 3 points d’écart… [de plus elle n’a reçu aucune aide financière du Parti démocrate national].

Qu’un membre de DSA puisse ne serait-ce qu’être candidat en Floride – bastion de l’extrémisme cubain de droite et fief de Marco Rubio ainsi que, désormais, des deux fils de Bolsonaro – aurait semblé risible il y a cinq ans, voire il y a cinq mois. Le fait qu’Angie Nixon ait pu obtenir un tel résultat avec si peu d’aide, conjugué à la victoire d’Abdul El-Sayed, rendra d’autant plus difficile d’affirmer que l’étiquette «socialiste» constitue un handicap électoral incontournable.

Cela devrait inciter l’establishment démocrate à faire son examen de conscience quant à sa décision de considérer d’emblée une telle élection comme une défaite annoncée. Mais cela suscitera sans aucun doute également un débat au sein du mouvement socialiste, étant donné que le résultat d’Angie Nixon repose en partie sur le fait qu’elle s’est distanciée de positions controversées telles que la suppression du financement de la police et la suppression des prisons. Sa bonne performance, ainsi que le succès d’autres candidats de gauche qui ont de la même manière modéré ou écarté la doctrine actuelle de la gauche sur certaines questions, met en évidence les avantages pour les candidats du DSA de disposer de la flexibilité nécessaire pour adapter leurs campagnes aux électorats locaux.

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La gauche a également essuyé une sorte de défaite au Nebraska, où l’indépendant Dan Osborn a échoué lors de sa deuxième tentative pour remporter un siège au Sénat, dans un État où aucun démocrate n’a remporté d’élection à l’échelle de l’État depuis vingt ans. Dan Osborn, un dirigeant syndical qui a mené en 2021 une grève victorieuse contre Kellogg’s suite à des projets de réduction des allocations sociales [versées par la firme], incarnait en quelque sorte une «preuve de concept» pour la gauche: selon une étude du Center for Working-Class Politics, la clé de la victoire dans de tels États consiste à présenter de véritables candidats issus de la classe ouvrière, porteurs de programmes populistes, en dehors de la bannière du Parti démocrate.

Dans une certaine mesure, les deux campagnes de Dan Osborn ont confirmé cette thèse. Les quatre derniers scores impliquant la défaite des candidats démocrates aux élections sénatoriales du Nebraska étaient respectivement de 41 points de pourcentage, 19 points, 24 points et 16 points; en revanche, Osborn a échoué avec à peu une différence à un chiffre, soit de 7 points lors de ses deux campagnes. Il est clair que si des candidats favorables à la classe ouvrière doivent renverser la tendance dans un État profondément républicain comme le Nebraska, la campagne d’Osborn est un modèle à suivre.

Mais un tel écart de voix reste une défaite. Bien qu’il ait combiné des politiques populistes de gauche, comme le «droit à la réparation» [pour promouvoir la circularité et étendre la durée de vie des produits, contre l’obsolescence programmée], avec un discours centriste sur des questions telles que l’immigration – Dan Osborn s’est notamment illustré par des publicités déclarant qu’il soutenait le mur frontalier de Trump –, l’ancien dirigeant syndical n’a pas réussi à se débarrasser des attaques selon lesquelles il serait un démocrate camouflé [sous l’uniforme syndical]. Une série particulièrement préjudiciable de «scandales» a révélé des enregistrements dans lesquels Dan Osborn fustigeait le mur frontalier et d’autres politiques de Trump, tout en tenant des propos insultants à l’égard de ses électeurs. Ajouté à une avalanche de dépenses extérieures dirigées contre lui, cela s’est avéré un peu trop difficile à surmonter.

Ces résultats s’ajoutent à quelques autres défaites cruelles pour la gauche, notamment la défaite de justesse de Justin Pearson, soutenu par les Justice Democrats, dans la 9e circonscription du Tennessee. Il semblait pourtant en mesure de surmonter un découpage électoral favorable aux républicains grâce à une forte mobilisation des électeurs noirs.

Les socialistes pourraient en revanche se réjouir de la victoire de Scott Houldieson face à un candidat soutenu par Trump dans la première circonscription sénatoriale de l’Indiana, détenue par les républicains. Scott Houldieson – un ouvrier syndiqué de l’automobile qui a cofondé et dirigé le courant de réforme de l’United Auto Workers (UAW) ayant abouti à mettre Shawn Fain à la direction du syndicat – a facilement renversé la tendance en remportant le siège avec 14 points de pourcentage d’avance, grâce à une campagne axée sur la capacité de faire face aux dépenses de santé, de logement, de déplacement, d’achat de biens essentiels. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une élection soutenue par le DSA ni d’une élection à l’échelle de l’État, cela constitue dans une certaine mesure une validation du type d’approche que la gauche estimait susceptible de réussir au Nebraska.

La bataille locale se poursuit

Pendant ce temps, comme à l’accoutumée, les socialistes et les progressistes ont continué à accumuler régulièrement des mandats électifs aux niveaux des États et des collectivités locales.

Au moment où nous écrivons ces lignes, le DSA a enregistré 130 victoires dans des domaines allant des assemblées législatives d’État et des conseils municipaux aux mairies ainsi que lors de référendums, avec quarante-deux défaites et cinquante-huit scrutins encore à déchiffrer.

Si Angie Nixon n’a pas réussi à se faire élire au Sénat, l’écologiste Ashley Herrmann est devenue la deuxième socialiste seulement à remporter un mandat électif en Floride et la première à être élue à l’assemblée législative de cet État depuis plus d’un siècle, renversant ainsi un bastion que le candidat républicain sortant avait remporté avec 58 % des voix deux ans plus tôt. Parmi les autres victoires socialistes notables, citons l’élection de Robert LeVertis Bell à la Chambre des représentants de l’État du Kentucky et l’élection de Mathewos Samson à l’Assemblée générale de Géorgie, ce qui, avec la réélection de Gabriel Sanchez, fait de ce dernier l’un des deux socialistes de l’assemblée législative de l’État.

Il convient de noter tout particulièrement plusieurs élections municipales dont l’issue était courue d’avance dès les primaires. Janeese Lewis George est désormais officiellement la première maire socialiste de Washington, DC, après avoir remporté le scrutin grâce à un programme de logements abordables combinant des réformes inspirées du modèle de l’«abondance»  [approche qui se réfère à la thèse développée par Ezra Klein et Derek Thompson dans leur ouvrage Abundance qui implique de construire un futur avec un logement de qualité abordable, des transports publics efficace et un système de santé adéquat…] et, dans l’immédiat, un renforcement de la stabilisation du montant des loyers.

À Providence, dans le Rhode Island, le socialiste David Morales a lui aussi remporté sans difficulté une victoire attendue et, aux côtés d’un conseil municipal à majorité socialiste, s’attachera désormais à faire adopter une mesure solide de contrôle des loyers dans cette ville frappée par la crise du logement – une mesure à laquelle le maire sortant, qu’il a battu lors des primaires, avait opposé son veto.

La course à la mairie de Los Angeles s’avère plus compliquée: la conseillère municipale socialiste Nithya Raman est actuellement en passe de détrôner Karen Bass au poste de maire de Los Angeles. La candidature de Nithya Raman a fait l’objet de certaines controverses, après qu’elle eut reçu le soutien de la section locale de la DSA bien qu’elle n’adhère pas pleinement au mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) contre Israël et qu’elle n’ait pas été interrogée à ce sujet, ce qui a conduit le Comité politique national de la DSA à faillir lui retirer son soutien, une tentative qui a échoué à une voix près. Si Nithya Raman l’emporte, elle sera la première candidate à détrôner un maire sortant de Los Angeles depuis vingt et un ans.

Cela s’ajoute à une multitude de mesures référendaires progressistes adoptées par une majorité d’électeurs à l’échelle nationale: le rejet d’une mesure référendaire visant à interdire l’avortement dans le Missouri, l’interdiction effective des financements occultes lors des élections dans le Montana, et le désinvestissement vis-à-vis d’Israël à Providence (Rhode Island), pour n’en citer que quelques-unes.

Mais ce qui est peut-être le plus remarquable, c’est que les référendums limitant la construction de centres de données ont jusqu’à présent remporté une victoire écrasante à travers le pays, à trente-huit contre un, huit résultats restant encore à dépouiller – une validation claire par le public d’une position défendue et popularisée par l’ensemble de la gauche.

Ce qui est intelligent, c’est ce qui est juste

Au cours de la dernière décennie, les socialistes et les progressistes ont souvent connu de bonnes soirées électorales même lorsque le Parti démocrate était en difficulté, et ils ont connu de mauvaises soirées alors que les démocrates faisaient la fête. La nuit dernière est peut-être la première où la gauche et l’establishment centriste du parti ont remporté de concert des victoires historiques.

Au cours des deux dernières années, la gauche a montré qu’elle était la force la plus disposée à lutter contre l’offensive de droite de Trump et à proposer un argumentaire efficace – l’«accessibilité financière» [capacité d’un ménage ou d’une entreprise de payer le coût d’un bien et d’un service par rapport à ses revenus disponibles] et la lutte contre l’oligarchie – pour y parvenir. La nuit dernière a enfin prouvé que les politiques et le discours de gauche ne constituent pas le handicap électoral que l’on fait croire depuis des décennies aux électeurs et électrices démocrates.

Pendant des décennies, les électeurs démocrates ont dû prendre, à chaque élection, la décision déchirante de choisir entre «leur raison» et «leur cœur». La gauche vient peut-être de les libérer de ce dilemme. (Article publié sans Jacobin, 4 novembre 2026; traduction par rédaction de A l’Encontre)

Branko Marcetic est rédacteur auprès du magazine Jacobin et auteur de Yesterday’s Man: The Case Against Joe Biden, Verso Books, 2020.

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«Ne gâchons pas la déroute républicaine. L’avenir de la politique américaine est en jeu» (4)

Par Eric Blanc

Les résultats d’hier soir constituent une victoire historique pour les travailleurs et un coup dévastateur porté au trumpisme. Savourez ce moment! Après tant de cruauté et de ténèbres, des millions de personnes ont pu goûter à la joie de vaincre l’extrême droite.
Nous entrons dans une période politique exceptionnellement instable, marquée par d’énormes opportunités, des adversaires redoutables et l’absence de feuille de route toute faite. Voici mes premières réflexions sur la manière dont nous en sommes arrivés là et sur ce que nous devrions faire maintenant.

1) Les États-Unis ne sont pas un pays profondément de droite

Vous vous souvenez quand les commentateurs centristes affirmaient que la victoire de Trump en 2024 signifiait que les États-Unis étaient devenus définitivement conservateurs? Ce discours n’a pas bien vieilli. Environ 70% des jeunes électeurs ont soutenu les démocrates lors de cette élection, l’écart parmi les jeunes ayant basculé d’environ 32 points depuis 2024. Des millions d’Américains sont en colère contre un système économique et politique qui ne cesse de les décevoir. Il existe un immense potentiel pour une alternative capable de tenir ses promesses.

2) Le «populisme économique» occupe une place de plus en plus centrale chez les démocrates

Des démocrates de tous horizons politiques ont remporté la victoire; il serait donc absurde qu’une faction quelconque revendique un mandat national pour l’ensemble de son programme. Mais une caractéristique frappante et inédite de cette élection à l’échelle nationale a été l’accent croissant mis par les démocrates sur la cupidité des entreprises, le pouvoir des milliardaires et un système économique truqué. Il ne s’agit pas seulement d’accessibilité financière, mais de la lutte contre ceux qui rendent nos vies inabordables. L’ancienne hypothèse de la «troisième voie», selon laquelle les démocrates ne peuvent gagner qu’en «se positionnant au centre», est de plus en plus en décalage avec les campagnes du parti lui-même, du moins en matière d’économie.

Comme l’a souligné un observateur, le message de clôture des démocrates dans les États et circonscriptions indécis s’est concentré sur «la lutte contre la cupidité des entreprises, la guerre sans fin et le contrôle de la politique par les milliardaires» – le genre de programme que Bernie Sanders a popularisé en 2016 et Zohran Mamdani en 2025. Ce changement reste très inégal, et on ne sait pas jusqu’où les hommes politiques démocrates traditionnels iront pour s’opposer réellement aux grandes entreprises, à moins d’y être contraints par une pression organisée venant de la base. Mais leurs promesses suscitent néanmoins des attentes, et les travailleurs organisés peuvent se battre pour les obliger à tenir ces promesses.

3) Tirer les leçons du Texas

Talarico a battu le républicain Ken Paxton dans un État où Trump l’avait emporté avec près de quatorze points d’avance en 2024. Il s’est présenté avec un programme économique essentiellement inspiré de celui de Bernie Sanders, en affirmant que «les républicains comme les démocrates ont vendu le faux évangile de la théorie du ruissellement». Comme il l’a déclaré dans son discours de victoire: «Nous venons d’envoyer un message à chaque milliardaire donateur, à chaque trillionnaire donateur, à chaque défenseur corrompu de ce système politique défaillant: dans cet État, dans ce pays, le pouvoir appartient au peuple.»

La nouvelle gouverneure démocrate du Texas, Gina Hinojosa, s’est exprimée de manière tout aussi explicite: «Le seul combat dans ce pays concerne le pouvoir économique, et le populisme concerne le pouvoir économique.» Et elle a raison de dire que mettre l’accent sur les revendications de base et mener de vastes luttes contre l’élite économique est la condition préalable à notre capacité à défendre et à étendre les droits des plus marginalisés.

4) Les socialistes ont prouvé leur viabilité électorale

Abdul El-Sayed a facilement remporté la course au Sénat du Michigan malgré une campagne violemment raciste menée contre lui et la trahison de Haley Stevens.

5) On ne peut dissocier les résultats de l’argent

Il est vrai que les démocrates modérés bénéficient d’un avantage à court terme dans certaines élections d’État relativement conservatrices, en particulier lors d’élections marquées par un retour de bâton après des décennies de néolibéralisme bipartisan (républicain et démocrate). Mais une partie de leur avantage électoral apparent dans ces régions reflète les énormes différences en matière de dépenses de campagne et de soutien institutionnel. J’ai constaté que les campagnes sénatoriales populistes-économiques de 2026 avaient tendance à faire face à un avantage financier républicain bien plus important que leurs homologues démocrates plus modérés.

Chuck Schumer et le DSCC ont injecté des millions dans des candidats de l’establishment démocrate qui ont essuyé de lourdes défaites, tandis qu’Angie Nixon (Democratic Socialist of America, syndicaliste, noire, 47,99%), qui n’a bénéficié d’aucun soutien comparable, a failli l’emporter en Floride. Toute comparaison sérieuse des résultats électoraux doit tenir compte de ces disparités.

Et il y a ici un enjeu stratégique plus profond: notre camp doit se présenter pour gagner, mais nous devons aussi nous présenter pour obtenir des résultats significatifs. Cela nécessite de promouvoir de manière générale des hommes politiques prêts à mettre en œuvre des réformes ambitieuses, comme Zohran Mamdani à New York, même si prendre certains risques électoraux est parfois nécessaire dans ce processus. Ainsi, si les bonnes campagnes doivent analyser le contexte local et s’adapter en conséquence, le plus grand risque global reste de s’en tenir à la même politique démocrate qui nous a mis dans cette situation difficile au départ.

6) L’AIPAC et Israël ont essuyé une défaite politique majeure

Abdul El-Sayed (épidémiologiste, élu au Sénat pour le Michigan) a remporté la victoire malgré des dépenses extraordinaires engagées contre lui, dont près de 30 millions de dollars versés par l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee, nom adopté en 1959; de 1954 à cette date le nom était American Israel Public Affairs Committee, le lobby parmi les plus puissants des Etats-Unis) lors de la primaire démocrate. Talarico et d’autres démocrates partageant les mêmes idées ont également rejeté publiquement les fonds de l’AIPAC. L’ancienne idée reçue selon laquelle les candidats démocrates doivent soutenir docilement Israël pour rester viables sur le plan électoral s’effrite enfin.

7) Un mouvement de plus en plus important s’élève contre les oligarques de l’IA

Partout dans le pays, les électeurs et électrices ont soutenu des mesures visant à restreindre ou à bloquer le développement des centres de données. Les électeurs se sont prononcés contre les centres de données dans 43 cas sur 44, y compris six mesures adoptées plus tôt dans l’année. Les milliardaires propriétaires de ces entreprises figuraient parmi les «élites» qui se sont empressées de s’aligner sur Trump; nous devons faire de la remise en cause de leur pouvoir un élément central de notre programme.

8) Cette élection a été un rejet de Trump, pas une validation de Chuck Schumer (dirigeant du groupe démocrate au Sénat) et Hakeem Jeffries (dirigeant du groupe démocrate à la Chambre des représentants)

Les mêmes dirigeants démocrates qui n’ont pas su mener une lutte sérieuse contre l’offensive autoritaire de Trump tentent aujourd’hui de s’attribuer le mérite de sa défaite. Leur timidité politique, leurs liens avec les milliardaires et leur manque d’ambition les rendent profondément inaptes à mener les combats à venir. Les démocrates ont besoin d’une nouvelle direction au Congrès, prête à affronter Trump et à défendre un changement transformateur. Et les résultats serrés dans des États supposés perdus d’avance devraient convaincre le parti de cesser de faire l’impasse sur de vastes régions du pays. Pour y mener une campagne cohérente, il faudra un programme audacieux et une organisation bien plus importante entre les élections.

9) L’avenir du Parti démocrate est exceptionnellement incertain

Ce qu’il y a de plus significatif dans le soutien honteux apporté par Haley Stevens (démocrate du Michigan) au républicain Mike Rogers, c’est qu’une grande partie de l’establishment démocrate a continué à soutenir El-Sayed, même à contrecœur. Certains cercles de l’entourage politique de Barack Obama tentent clairement de faire des concessions à la gauche – l’équilibre des pouvoirs au sein du parti démocrate est en train de changer, et son orientation future est encore à déterminer. Les socialistes devraient tirer parti de chaque opportunité de coopération tout en continuant à renforcer leur autonomie.

10) Nous avons besoin d’un nouveau New Deal

Sans nous faire d’illusions sur la capacité des démocrates à agir seuls dans le bon sens, nous devons également reconnaître qu’il n’existe pas de recettes intemporelles pour l’avenir. Les indices que l’histoire peut nous fournir se trouvent probablement dans les années 1930.

FDR (Franklin Delano Roosevelt), à l’instar de certains des hommes politiques démocrates modérés les plus avisés d’aujourd’hui, était fondamentalement un opportuniste politique, mais il savait sentir dans quel sens soufflait le vent. La Grande Dépression, les grèves militantes, la pression de la gauche et la montée en puissance des syndicats ont contribué à pousser son administration et une aile des démocrates de l’establishment vers la Sécurité sociale, la loi Wagner et une posture plus conflictuelle vis-à-vis des grandes entreprises. Il est essentiel de noter que ces victoires transformatrices ont reposé à la fois sur une mobilisation indépendante de la classe ouvrière et sur des alliances avec des réformateurs au sein du Parti démocrate. Les leçons des années 1930 ne peuvent guère se résumer à une règle interdisant toute collaboration avec les démocrates libéraux.

Nous avons besoin d’analyses concrètes de situations concrètes pour évaluer quels compromis sont nécessaires, quels combats mener et quelles alliances conclure ou rompre. Un nouveau New Deal est possible et nécessaire. Et le remporter est la condition préalable à toute avancée supplémentaire vers la démocratie économique.

11) Célébrer la défaite de MAGA, ce n’est pas «se laisser aller au libéralisme» [gauche du Parti démocrate]

Hier j’ai vu de nombreuses plaisanteries de la part de radicaux sur Internet selon lesquelles il était acceptable, le temps d’une nuit, de «se laisser aller au libéralisme», mais cela passe à côté d’un point crucial: les socialistes doivent sans complexe prendre part à la lutte globale contre le mouvement MAGA, y compris dans les batailles électorales. Ce n’est pas du libéralisme! Et contrairement à ce que certains dirigeants d’extrême gauche du DSA semblent croire, si les démocrates ne tiennent pas leurs promesses, le principal bénéficiaire sera probablement une extrême droite enhardie. Notre tâche la plus immédiate est d’organiser suffisamment de force indépendante issue de la classe ouvrière pour permettre à la coalition anti-MAGA (c’est-à-dire démocrate) de réussir à répondre aux besoins urgents des travailleurs, plutôt que de poster des critiques depuis les coulisses sur le caractère inévitable de la trahison et de la déception.

12) Le plus grand danger est de répéter la désastreuse occasion manquée de 2006–2008

Comme hier soir, la colère suscitée par la présidence de George W. Bush a propulsé les démocrates à la majorité au Congrès en 2006, aboutissant à la victoire historique et écrasante d’Obama en 2008. Les démocrates disposaient d’un mandat massif et d’une large majorité au Congrès.

Mais le centrisme de Barak Obama et la démobilisation de sa base ont transformé en fumée une grande partie de cette opportunité. Des millions de personnes qui avaient espéré un changement de fond ont rapidement été désillusionnées. Les républicains ont remporté 63 sièges à la Chambre des représentants en 2010, et huit ans après la première victoire d’Obama, Trump est entré à la Maison Blanche.

Les enjeux sont aujourd’hui encore plus importants, et notre crise bien plus profonde. Tout dépend de notre capacité à briser le cercle vicieux destructeur des victoires démocrates, des espoirs déçus et des retours en force de plus en plus réactionnaires des républicains. La bonne nouvelle, c’est que l’establishment démocrate est bien plus délégitimé qu’en 2008, et que la gauche est bien plus forte. L’histoire n’est pas condamnée à se répéter.

13) Le Congrès doit passer immédiatement à l’offensive

Ro Khanna (député démocrate, 17e district, Californie) a vu juste hier soir:

«Lorsque nous gagnerons, nous aurons besoin du prochain New Deal américain.
Medicare pour tous.
Un salaire minimum vital de 25 dollars.
Mettre fin à la guerre contre l’Iran.
Aucune aide à Israël.
Taxer les milliardaires.
Faire de Trump un Herbert Hoover s’il oppose son veto.»

Les démocrates devraient polariser le pays autour d’une législation populaire qui améliorerait concrètement la vie des gens. Ils devraient se battre pour annuler les quelque 900 milliards de dollars de coupes imminentes dans Medicaid [assurance assurant une aide aux personnes et aux familles à faibles revenus ou disposant de ressources limitées], protéger l’accessibilité financière de l’ACA (Patient Protection and Affordable Care Act, plus connu sous le nom Obamacare) et sauver les hôpitaux ruraux menacés. Ils devraient réaffecter les fonds destinés à l’ICE et aux guerres sans fin vers l’emploi, les soins de santé et les investissements publics. Et ils doivent commencer dès maintenant à se battre pour mettre fin à l’obstruction parlementaire – dans le cadre d’une lutte plus large contre les droits de veto minoritaires qui devra à terme s’attaquer à la Cour suprême, au statut d’État pour Porto Rico et le District de Columbia (territoire autonome fédéral), ainsi qu’à d’autres réformes démocratiques attendues depuis longtemps. Nous ne pouvons pas laisser les appels au bipartisme ou aux normes institutionnelles devenir une nouvelle excuse pour une inaction suicidaire. Il est bon d’enquêter et de poursuivre Trump, ses sbires et ses amis milliardaires corrompus, mais la pièce maîtresse de ce Congrès devrait être un programme économique ambitieux qui clarifie les enjeux de 2028.

14) AOC (Alexandria Ocasio-Cortez) doit se présenter à la présidence en 2028

Les victoires d’El-Sayed et d’autres populistes de gauche montrent qu’il existe une véritable voie vers la victoire. Tout aussi important, sans AOC dans la course, un programme ambitieux anti-milliardaires a bien moins de chances de dominer les primaires démocrates. Bien sûr, il existe des risques réels, mais le plus grand risque est de désigner un autre centriste dépourvu de la détermination ou du mandat nécessaires pour transformer le pays. Même si AOC perdait les primaires démocrates, sa campagne générerait une formidable dynamique popualire et contribuerait à orienter l’ensemble du parti vers un programme capable de répondre aux enjeux du moment.

15) Nous avons besoin d’une mobilisation de grande envergure

Toutes nos organisations – des syndicats à Sunrise, en passant par Indivisible, DSA et bien d’autres encore – ont devant elles une possibilité historique de croissance si nous parvenons à sortir de nos routines, de notre auto-sélection en ligne et de nos objectifs excessivement modestes. Nous avons l’occasion de mener une mobilisation de gauche sur le terrain à une échelle sans précédent dans l’Amérique contemporaine.

D’ici 2028, nos syndicats devront passer à l’offensive contre les entreprises qui se sont pliées aux exigences de Trump. Ils devront se fixer l’objectif ambitieux de syndiquer un million de nouveaux travailleurs et travailleuses chaque année sous une nouvelle administration démocrate, tout en imposant une réforme du droit du travail. DSA devrait viser à devenir une organisation de masse comptant au moins un demi-million de membres, bien plus profondément enracinée dans l’ensemble de la classe laborieuse. Cela implique de dépasser une politique repliée sur elle-même et qui se marginalise, pour se tourner vers le développement de campagnes de masse capables d’impliquer nos voisins, collègues et amis non militants.

Les obstacles à surmonter restent énormes: les milliardaires, les démocrates au service des grandes entreprises, une Cour suprême hostile et un Parti républicain déterminé à saboter tout programme de transformation. Nous avons besoin de mouvements organisés capables de forcer les démocrates récalcitrants à se battre, de remporter et de défendre les réformes face à la résistance des élites, et de maintenir la pression bien au-delà du jour des élections.
Il reste encore énormément de travail à accomplir. Mais, pour l’instant, réjouissons-nous. Après deux sombres années, nous avons remporté une victoire extraordinaire. L’avenir n’est pas encore écrit. Tirons-en le meilleur parti. (Publié sur Labor Politics le 4 novembre 2026; Eric Blanc est professeur assistant auprès de Rutgers University; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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«Le “tsunami bleu” de 2026» (5)

(Capture de vidéo)

Par Lance Selfa

Les résultats des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026 ont constitué un camouflet retentissant pour le président Trump et le Parti républicain.

Au moment où nous écrivons ces lignes, le dépouillement des votes se poursuit dans tout le pays. Mais l’ampleur de la victoire du Parti démocrate commence à se dessiner. Au niveau du Congrès, les démocrates prendront leurs fonctions en janvier 2027 avec, dans les deux chambres, des majorités qui se situent dans le haut de la fourchette des prévisions avant l’élection.

En effet, l’écart au niveau du vote populaire national en faveur des démocrates est le plus important depuis l’époque du Watergate, au milieu des années 1970, et les démocrates pourraient se retrouver avec jusqu’à 56 sénateurs (sur 100), contre 47 actuellement. Il s’agirait de la plus grande majorité au Sénat pour l’un ou l’autre des partis depuis 2009. Les estimations des médias prévoient une majorité d’au moins 250 démocrates à la Chambre des représentants (sur un total de 435 membres). Ce serait la plus grande majorité à la Chambre pour l’un ou l’autre des partis depuis le début des années 1990.

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Les démocrates ont remporté des sièges au Sénat dans des bastions républicains conservateurs de longue date comme le Kansas (qui n’avait pas élu de sénateur démocrate depuis 1932), le Texas et la Caroline du Sud. Les démocrates ont progressé dans tous les groupes démographiques et toutes les régions, par rapport aux résultats obtenus par Kamala Harris lors de l’élection présidentielle de 2024.

En 2024, Harris avait perdu de justesse face à Trump, en grande partie parce qu’en tant que vice-présidente sortante elle avait dû assumer la responsabilité de l’incapacité de l’administration Biden à lutter contre l’inflation qui érodait le niveau de vie de la classe laborieuse. La clé de la victoire de Trump avait résidé dans sa capacité à ajouter à sa «base» – composée de conservateurs chrétiens blancs de la classe moyenne – un nombre restreint, mais significatif, d’électeurs touchés par l’inflation parmi les jeunes et les personnes de couleur (en particulier les Latinos).

Mais les politiques de Trump, qu’il s’agisse de ses droits de douane erratiques, de la guerre contre l’Iran, des coupes massives dans l’aide médicale ou encore des baisses d’impôts sur les carburants au profit des riches, ont aggravé les difficultés à subvenir aux besoins essentiels. De plus, le fait que l’administration ait lâché des voyous déguisés (ICE) pour arrêter, emprisonner et expulser des centaines de milliers d’immigré·e·s a indigné des millions de personnes. Les démocrates ont également su tirer parti du dégoût suscité par la corruption flagrante de Trump et de ses acolytes, ainsi que de leur mépris pour les difficultés des gens ordinaires.

L’impact des actions de Trump a rebuté tous les groupes qui avaient misé sur lui en 2024. À l’approche des élections de mi-mandat de 2026, les sondages d’opinion montraient que Trump était le président le plus impopulaire depuis Harry S. Truman en 1946. Ainsi, une «vague» électorale en faveur des démocrates ne faisait pas vraiment de doute. La question était de savoir quelle serait l’amplitude de cette onde lorsqu’elle atteindrait son apogée.

Comme cela s’est produit par le passé, les gains démocrates ont surfé sur une poussée d’électeurs noirs (et, plus récemment, latino-américains). Après que la Cour suprême eut vidé de sa substance la loi sur les droits de vote l’été dernier, de nombreux défenseurs des droits civiques craignaient un retour au «Jim Crow» politique [qui implique une ségrégation] et un renforcement de la domination républicaine dans les États du Sud. Mais l’indignation des électeurs et électrices noirs, exprimée le 3 novembre, a eu pour effet de briser la domination républicaine dans des États comme la Caroline du Nord, la Géorgie, la Caroline du Sud et même le Mississippi.

Au Texas, les électeurs latino-américains ont imposé un changement générationnel et un bouleversement à l’échelle de l’État qui était devenu le berceau de la politique républicaine de l’ère post-droits civiques. Si les républicains, tels qu’ils sont actuellement configurés, «perdent» le Texas, ils perdront toute viabilité politique nationale pendant une génération.

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Les résultats du 3 novembre ne remettent en aucun cas en cause la nécessité de nouvelles protections des droits civiques et du droit de vote pour réparer les dégâts que Trump et la Cour suprême ont infligés aux acquis du mouvement des droits civiques des années 1960. Mais ils montrent qu’il est possible de briser ce que l’ancien directeur politique de l’AFL-CIO, Michael Podhorzer [dès 2011 il a organisé une stratégie syndicale pour les élections], appelle la «Grande Confédération» (voir son article du 2 novembre 2026 intitulé «The Confederate Realignement. Why Republican midterm losses will leave MAGA stronger, and how Roberts Court made that possible» – «Pourquoi les défaites des républicains aux élections de mi-mandat renforceront le mouvement MAGA, et comment la Cour suprême a rendu cela possible», dans Weekend Reading).

Trump et les républicains n’avaient rien de positif à offrir aux électeurs et électrices. Et, avec l’aide de leurs donateurs fortunés, ils ont dépensé des milliards pour tenter de mobiliser leur base à coups de messages incessants, transphobes et racistes, dirigés contre leurs adversaires démocrates. Abdul el-Sayed, le sénateur démocrate élu du Michigan, a essuyé de plein fouet une campagne islamophobe menée contre lui – non seulement par son adversaire républicain, mais aussi par des hommes politiques et militants pro-sionistes au sein du Parti démocrate.

Mais tout cela n’a pas suffi à sauver les républicains, même dans leurs bastions de longue date. La majorité des électeurs a rejeté ces appels à la «guerre culturelle», voyant en eux des tentatives délibérées de détourner l’attention des malversations des républicains et de leur favoritisme envers les riches. En fin de compte, Elon Musk aura, au sens figuré, jeté par la fenêtre un demi-milliard de dollars.

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Il est important de comprendre que cette élection constitue un rejet de Trump et du régime républicain, mais pas un soutien à tout ce que le Parti démocrate défend. À bien des égards, et dans de nombreuses régions du pays, l’électorat a voté en faveur de mesures progressistes soumises au scrutin. Les électeurs et électrices du Missouri et de Virginie ont inscrit l’avortement comme un droit constitutionnel de l’État. Les électeurs de Virginie ont mis fin à la privation à vie du droit de vote pour les personnes condamnées pour crime et ont confirmé le mariage entre personnes de même sexe. Dans presque toutes les localités où un moratoire ou une réglementation sur les centres de données d’IA – symboles honnis des oligarques des géants de la tech – figurait sur le bulletin de vote, la mesure a été adoptée.

Mais si la vague progressiste concernant les référendums était indéniable, elle n’était pas universelle. Par exemple, certaines mesures anti-trans ont été adoptées, l’interdiction de l’avortement en Idaho reste en vigueur, et l’Oklahoma a élu un gouverneur qui souhaite emprisonner les patientes ayant recours à l’avortement. La proposition d’«impôt sur les milliardaires» a été rejetée en Californie, principalement parce que de nombreux responsables politiques démocrates s’y sont opposés.

Et on ne peut nier les politiques réactionnaires de certains hommes politiques démocrates, comme le sénateur élu du Texas James Talarico ou le sénateur élu de l’Iowa Josh Turek, qui ont opportunistement sacrifié les personnes transgenres, ou qui ont insisté sur leur engagement en faveur de la «sécurité aux frontières». Cela nous rappelle que si les démocrates constituent peut-être l’alternative au Parti républicain sur la plupart des bulletins de vote, ils ne sont pas pour autant un parti d’opposition. Le Parti démocrate est une entité soutenue par les grandes entreprises, qui se consacre à favoriser le succès du capitalisme états-unien et de l’empire.

Les démocrates ont mené campagne sur des promesses vagues visant à garantir l’«accessibilité financière» pour les Américains ordinaires et à faire en sorte que les criminels de l’administration Trump «rendent des comptes». Mais maintenant qu’ils ont remporté la majorité au Congrès, les électeurs et électrices qui ont rendu cette majorité possible voudront voir des actions concrètes. Des mesures timides conçues pour contourner un veto de Trump ne suffiront pas.

Le député démocrate pro-entreprises Hakeem Jeffries, qui devrait devenir président de la Chambre des représentants en janvier, tente déjà d’édulcorer ses promesses de demander des comptes à Trump et à ses acolytes pour corruption et violations de la loi. Les démocrates subiront également des pressions pour ne pas «prendre les jambes à leur cou» du Moyen-Orient si les majorités au Congrès décident de couper les vivres à la guerre de Trump. Déjà, les géants de la tech cherchent à engager des lobbyistes proches des démocrates pour défendre leurs intérêts au Capitole.

Les électeurs et électrices ont rejeté un statu quo corrompu, truqué en faveur d’une poignée de milliardaires et d’oligarques. Ils n’attendent pas des démocrates qu’ils reconstruisent ce statu quo sous des traits légèrement plus courtois. Si les démocrates ne s’en rendent pas compte, ils courent à une défaite encore plus cuisante que celle de 2024.

Un dernier point. Lorsque Trump est arrivé au pouvoir en prônant un mandat visant à réorganiser la société selon des principes d’extrême droite et ethnonationalistes, pratiquement toutes les grandes institutions «libérales» ont capitulé devant lui. Les cabinets d’avocats. Les universités. Des entreprises qui avaient vanté leur engagement en faveur de la diversité. Même certains syndicats, comme les Teamsters. Un nombre considérable de démocrates ont voté en faveur du programme de Trump prévoyant des arrestations et des expulsions massives. Pendant quelques mois, le trumpisme a semblé être une force imparable.

Mais les gens ordinaires ne se sont pas laissés intimider. Leur courage, notamment lorsqu’ils se sont organisés pour défendre les immigré·e·s contre les rafles à Los Angeles, Chicago et, surtout, Minneapolis, a redonné confiance à des millions de personnes. Les syndicats et les militants de Minneapolis ont organisé une grève politique massive en janvier de cette année. Sans ces efforts pour riposter aux exactions de Trump, l’effondrement de son soutien n’aurait pas été aussi rapide ni aussi complet qu’il l’a été. Aucun homme politique n’a fait cela.

Ce sera une leçon importante à retenir dans ce qui restera une longue lutte pour reléguer le trumpisme aux oubliettes de l’histoire. (Publié sur le site International Socialist Project le 5 novembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Lance Selfa est l’auteur de The Democrats: A Critical History (Haymarket, 2012) and éditeur de U.S. Politics in an Age of Uncertainty: Essays on a New Reality (Haymarket, 2017).

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