
Par Martín Lallana Santos
L’intervention publique est de nouveau à l’ordre du jour au plan politique. Ces dernières années, l’acquisition publique d’actions dans différents secteurs (énergie, eau, etc.), les politiques industrielles «vertes» et la création de fonds souverains sont devenues plus fréquentes. Comprendre les causes de ce phénomène, ses limites et ses potentialités est essentiel pour un projet écosocialiste.
Dans le Pays basque de l’Etat espagnol, l’histoire passée et présente de la propriété publique n’a répondu qu’aux intérêts des entreprises. La période actuelle ouvre de nouveaux espaces de lutte pour une transition écosocialiste menée par la classe laborieuse. Pour progresser vers la démocratie économique et la souveraineté, il faut s’emparer de la question de l’investissement et de la propriété publics à partir de conflits et de l’action citoyenne.
Démocratie économique
Adrienne Buller et Mathew Lawrence (voir Jacobin, 25 septembre 2022) soutiennent que tout programme de gauche doit inclure trois éléments: démocratiser la production, démarchandiser la reproduction de la vie et défendre les biens communs. Pour cela, ils considèrent qu’il est indispensable de transformer les rapports de propriété actuels.
Les chercheuses spécialisées dans la décroissance et la transition écosociale partagent cette approche. Julia Steinberger («Democratizing provisioning systems: a prerequisite for living well within limits») et Cédric Durand («Planning beyond growth: The case for economic democracy within ecological limits) soutiennent que la démocratie économique et la planification démocratique sont indispensables pour garantir des conditions de vie dignes à la classe laborieuse tout en réduisant la consommation d’énergie et de matières premières.
Ces revendications et ces programmes doivent être mis en dialogue avec le contexte politique et économique que nous traversons actuellement.
Ilias Alami et Adam Dixon (voir The Spectre of State Capitalism, Oxford University Press, juin 2024) expliquent comment, depuis la crise de 2008, l’intervention de l’État dans l’économie s’est accrue. Les États et les gouvernements régionaux assument de plus en plus le rôle de promoteur, de superviseur et de détenteur du capital. La multiplication des entités hybrides État-capital prend différentes formes: fonds souverains, entreprises publiques, fonds de retraite, sociétés publiques de gestion d’actifs, banques de développement, politiques industrielles ou restrictions commerciales.
Cependant, cela ne signifie pas pour autant un progrès de la démocratie économique. Cette intervention accrue répond à une conjoncture économique marquée par différentes tendances mondiales: crise écologique, stagnation économique, guerre commerciale et essor de l’industrie militaire. Les gouvernements cherchent à renforcer la position et la compétitivité de leurs entreprises privées sur le marché mondial.
Même s’ils recourent à la propriété publique, les outils choisis ne garantissent pas un contrôle démocratique accru. Daniela Gabor («The (Europan) Derisking State», Center for Open Science, 2023) décrit la formule utilisée par les États pour stimuler l’investissement privé comme une manière de réduire les risques. Les incitations, les subventions ou l’achat public d’actions visent à accompagner et à orienter le développement du secteur privé. Mais les décisions fondamentales restent sous le contrôle des conseils d’administration, qui privilégient la réalisation de profits et la distribution de dividendes.
Dans le même temps, les grandes entreprises publiques du secteur de l’énergie agissent comme n’importe quel autre acteur privé sur le marché mondial. La propriété publique fait également partie du capital fossile. Par exemple, l’entreprise publique norvégienne Equinor prévoit d’augmenter de 40% son extraction de gaz et de pétrole hors de Norvège entre 2024 et 2030 [voir aussi l’article du Financial Times du 27 août 2026, «“Drill, baby, drill” ring out in Norway»].
Un espace de contestation
Cela doit nous empêcher de considérer comme progressiste toute forme d’intervention publique. Mais ce serait également une erreur de rejeter en bloc toute initiative politique opérant dans ce sens.
Le fait que les gouvernements agissent de manière aussi directe et visible en faveur des intérêts des firmes estompe la séparation artificielle entre économie et politique. Cela repolitise l’économie. Cela ouvre un espace de débat sur la finalité et le contrôle de l’investissement et de la propriété publiques. Cela offre l’occasion d’exiger que cette intervention publique réponde aux revendications de la classe laborieuse par le biais du conflit et de l’action populaire. Qu’elle serve à discipliner le capital privé, et non l’inverse.
Renforcer ce conflit et cette action populaire est une tâche autour de laquelle peuvent se rallier les mouvements sociaux, les syndicats, les expériences institutionnelles et les organisations de l’économie sociale et solidaire transformatrice.
Pour contribuer à cette démarche, nous proposons un bref retour sur le passé, le présent et l’avenir de l’intervention publique au Pays basque.
Ce dont nous disposons
Les gouvernements de Navarre et de la Communauté autonome basque (CAB) ont encouragé le développement des énergies renouvelables, des télécommunications et de la recharge des véhicules électriques par le biais de la propriété publique. Une fois l’activité consolidée, ils ont vendu leur participation à des entreprises privées.
En 1989, EHN (Energía Hidroeléctrica de Navarra) a été créée, avec une participation de 38% de l’organisme public SODENA (Sociedad de Desarrollo de Navarra) et de 10% de Caja Navarra (caisse d’épargne). Entre sa création et 2004, l’entreprise a mené à bien 80 projets dans différents territoires. Grâce à ces investissements, la Navarre disposait cette année-là de 849 MW (mégawatt) d’énergie éolienne et s’imposait comme une référence européenne.
Cependant, fin 2004, le gouvernement de Navarre a décidé de céder sa participation publique. Ainsi, la société énergétique privée Acciona a acquis 100% d’EHN, mettant fin à la propriété publique.
Une situation similaire s’est produite au Pays basque. En 1996, la société Eólicas de Euskadi a été créée, détenue à 50% par l’Ente Vasco de la Energía (EVE) et à 50% par Iberdrola [transnationale espagnole spécialisée dans la production, la distribution et la commercialisation de gaz et d’électricité]. L’entreprise a lancé son premier projet en 2000, puis deux autres ont porté la capacité éolienne à 170 MW. En 2007, l’EVE a vendu toutes ses actions, et Iberdrola a pris le contrôle à 100% de la firme.
L’histoire se répète dans le secteur des télécommunications. En 1995, Euskaltel a été créée, avec une participation de 40% détenue par le gouvernement basque et de 60% par les trois caisses d’épargne. C’est dans ce cadre que s’est développée l’infrastructure destinée aux services de télévision, d’Internet et de téléphonie. En 2012, le gouvernement basque s’est séparé d’une partie de ses actions dans le cadre d’une opération qui a laissé 48% de l’opérateur téléphonique entre les mains de fonds d’investissement. La privatisation s’est consolidée en 2021, avec le rachat de 100% de la société par MásMovil [opérateur de télécommunications fusionné dès 2022 avec Orange] par le biais d’une OPA (offre publique d’achat).
Un troisième exemple concerne l’infrastructure de recharge des véhicules électriques. En 2010, la société Ibil a été créée, détenue à parts égales (50%) par l’EVE et Repsol [transnationale active dans tous les segments de l’extraction, transformation et distribution du pétrole et de ses sous-produits]. Depuis lors, l’entreprise est devenue leader dans le développement et l’exploitation de bornes de recharge. Jusqu’en 2023, elle a enregistré des résultats déficitaires en raison du caractère embryonnaire du secteur, mais à partir de cette année-là, son chiffre d’affaires a doublé. En 2024, ils ont vendu les 5000 bornes de recharge d’Ibil à une filiale propriété exclusive de Repsol.
Ces trois cas illustrent une utilisation de la propriété publique qui ne sert que les intérêts privés. Au lieu de s’en servir pour renforcer la démocratie économique dans le cadre de la transition écosociale, on s’en sert pour faire émerger de nouveaux secteurs et les privatiser dès qu’ils commencent à générer des profits.
Au cours de l’année 2025, le gouvernement basque a adopté plusieurs mesures qui renforcent cette tendance. Il a relevé le plafond d’augmentation de l’endettement à 1 milliard d’euros€. Il a créé l’Alliance financière basque, dotée de capitaux publics et de neuf établissements financiers (ce que l’on appelle le fonds souverain basque). Il a approuvé le Plan industriel Euskadi 2030 et le programme d’investissements Euskadi Eraldatuz. Et il a alloué 663 millions d’euros et 500 millions d’euros aux fonds à capitaux publics Finkatuz et Indartuz dans le budget 2026.
Ces investissements visent l’acquisition publique d’actions et des aides directes destinées à financer la transformation technologique, énergétique et industrielle des entreprises. Sous le couvert de la réindustrialisation, de la transition énergétique et de la compétitivité, le gouvernement basque étend ses aides directes aux grandes entreprises privées. Il n’existe en aucun cas des conditionnalités en matière d’emploi, de sorte que les entreprises sont libres de procéder à des licenciements ou de précariser l’emploi. De plus, rien n’empêche que ces investissements soient affectés à la promotion de l’industrie militaire, comme en témoigne la participation publique de 6% dans ITP Aero [propulsion aéronautique civile et militaire] par l’intermédiaire de Finkatuz [fonds public d’investissement du gouvernement basque].
En Navarre, le projet de loi régionale sur l’industrie revêt un caractère clairement favorable aux entreprises. Au cours du processus législatif, la plupart des amendements du syndicat LAB (Langile Abertzaleen Batzordeak, en français-Commissions ouvrières patriotes) ont été rejetés. Ceux-ci exigeaient une planification des transitions et la propriété publique des projets industriels. Dans le domaine énergétique, la création de l’ATENA (Agence de transition énergétique de Navarre) ouvre la voie à la mise en place d’une véritable entreprise énergétique publique. Cependant, le budget 2026 ne lui alloue que 400 000 euros, ce qui limite sa capacité à développer un volume significatif de projets d’énergies renouvelables à propriété publique et publique-communautaire.
Ce à quoi nous pourrions aspirer
Le débat sur le contrôle de la propriété publique jette un pont entre le moment présent et les horizons de transformation auxquels nous aspirons. Il évite les actes de confiance aveugle et trace une ligne en pointillé qui part de notre contexte actuel. Il permet d’exiger une propriété publique qui serve à encadrer le capital privé.

Kai Heron, Keir Milburn et Bertie Russell (Radical Abundance. How to win a green, democratic future, Verso Press, septembre 2025) défendent la construction d’alliances de propriété publique-communautaire comme outil de transition écosocialiste. Ils considèrent cette approche comme appropriée pour répondre stratégiquement à la conjoncture actuelle. Au lieu de réduire les risques liés à l’investissement privé, ils exigent que l’investissement et la propriété publics soient utilisés pour créer des institutions cityoennes capables de répondre aux besoins sociaux. Ils affirment que l’implication citoyenne est essentiel pour garantir un contrôle démocratique de l’excédent et écarter les pressions concurrentielles qui pèsent sur toute coopérative.
Ces outils publics et public-communautaires qui répondent aux besoins sociaux ne sont pas quelque chose d’abstrait et de lointain. Ils constituent quelque chose de tangible et de réalisable, sur lequel les forces organisatrices peuvent se concentrer. Examinons quelle forme ces outils pourraient prendre dans différents secteurs.
Le secteur des soins payés en est un exemple clair. Seules 9% des maisons de retraite de la Communauté autonome du Pays basque sont publiques, et moins d’un tiers des places se trouvent dans des établissements publics de Navarre. Cela représente un coût élevé pour les personnes dépendantes et une précarisation des travailleuses d’un secteur majoritairement féminisé et racialisé.
De plus, les projections démographiques indiquent une augmentation de 28 à 33% de la population âgée de plus de 65 ans au cours de la prochaine décennie. L’engagement du mouvement féministe d’Euskal Herria en faveur de l’évolution vers un système de soins public et communautaire trace une voie claire d’organisation et de lutte.
Dans le secteur du logement, on observe des victoires stratégiques en Allemagne et en Catalogne. Depuis 2018, plusieurs associations de locataires berlinoises mènent la campagne «Exproprier Deutsche Wohnen & Co.». En 2021, un référendum a été organisé dans la ville, et 59% des votant·e·s se sont prononcés en faveur de l’expropriation [contre indemnisation] et de la socialisation des grandes sociétés immobilières [soit les firmes qui possèdent plus de 3000 logements] qui font grimper les loyers.
Cela ouvre la voie à un deuxième référendum en 2026 ou 2027, qui pourrait permettre de transférer plus de 250 000 logements vers un modèle de propriété et de gouvernance démocratique. En Catalogne, le Sindicat de Llogateres a obtenu, grâce à la grève des loyers, que 1700 logements de la Fondation La Caixa [grande fondation issue la caisse d’épargne catalane] deviennent publics et protégés. Il explore également la voie de la transformation en coopératives des logements en lutte pour éviter les expulsions.
Dans le secteur de l’énergie, la propriété publique joue un rôle clé pour garantir une transition énergétique démocratique, juste et rapide. Elle contribue également à renforcer les projets énergétiques locaux et communautaires. Dans une étude à venir, nous évaluons l’investissement lié à la transition énergétique au Pays basque. En partant d’une réduction très significative de la consommation énergétique, la mise en place de nouvelles installations renouvelables nécessiterait de l’ordre de 15 000 millions d’euros. Si les deux tiers de ces projets sont développés selon des modèles de propriété publique et publique-communautaire, le volume d’investissement s’élèverait à 400 millions d’euros par an jusqu’en 2050.
Pour donner une idée de l’ordre de grandeur: la municipalité d’Hernani (Guipuscoa) a signé un accord de collaboration avec la communauté énergétique Enherkom, qui prévoit la concession de 13 sites publics pendant 25 ans et une contribution financière annuelle de 3 millions d’euros jusqu’en 2049. Il est urgent et stratégique de développer ce type d’initiatives à plus grande échelle et de multiplier leur capacité d’investissement.
Dans le secteur alimentaire, les supermarchés publics apparaissent comme un moyen de maîtriser la hausse des prix des denrées alimentaires et de renforcer une production locale et agroécologique. En 2007, le gouvernement bolivien a créé une entreprise publique qui compte aujourd’hui 100 supermarchés dans tout le pays.
Le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, propose de créer des supermarchés publics gérés par la municipalité, avec des prix réglementés et un approvisionnement direct auprès des producteurs locaux. La propriété publique et communautaire peut multiplier et renforcer les projets d’alimentation agroécologique du Pays basque, tels que ceux de Biziola (Lazkao), Landare (Pampelune), Elikagunea (Azpeitia) et Labore (Oiartzun), entre autres.
Dans le secteur industriel, les luttes pour la reconversion écologique des usines placent la propriété publique au cœur du débat. Après trois ans de conflit et de mobilisation à l’usine GKN de Florence, une loi régionale a été adoptée pour créer un consortium industriel alliant propriété publique et gestion coopérative.
Lors de la fermeture de Mecaner en 2024 [entreprise de fabrication de matrices et d’outillage pour l’automobile], le gouvernement basque a répondu qu’il n’apporterait un soutien technique ou financier au plan de transition écosociale que si un investisseur privé se présentait pour diriger le projet. Après la fermeture, on a exigé un rachat par les pouvoirs publics afin de garantir un projet industriel permettant de rétablir les emplois supprimés par Stellantis. Il n’y a pas eu de réponse.
Soins, logement, énergie, alimentation et industrie. Besoins sociaux et espaces de lutte. Un projet écosocialiste autour duquel peuvent se rassembler les municipalités, les syndicats, les mouvements sociaux et les coopératives. Des domaines dans lesquels faire avancer la démocratie économique à partir de conflits et de l’action citoyenne. Des enjeux stratégiques et concrets dans le contexte actuel. Des luttes pour remettre en cause le modèle actuel d’intervention publique. En définitive, voilà des tâches organisationnelles pour faire valoir la propriété publique. (Publié sur le site du quotidien El Salto le 14 décembre 2025; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Martín Lallana Santos est responsable de la transition écologique au sein du LAB

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