
Par Valério Arcary
[Nous publions ici, avec l’appui d’Adriano Campos, une synthèse des éditoriaux publiés de juin à septembre par Valerio Arcary sur le site Esquerda Online. Dans cette présentation, nous avons tenu compte que ces éditoriaux s’adressaient logiquement à un public brésilien, ce qui nous a conduits à établir des notes et des précisions pour des lecteurs et lectrices francophones, pour l’essentiel d’Europe. – Réd.] À moins de deux semaines des élections présidentielles (premier tour le 4 octobre, deuxième tour le 25 octobre, le Brésil traverse une période de forte polarisation et de grande incertitude. La société reste profondément divisée. L’extrême droite et son candidat, Flávio Bolsonaro (fils de Jair Bolsonaro), conservent une base électorale importante. Lula, actuel président de la République et candidat du Parti des travailleurs (PT), bien qu’il occupe toujours des positions significatives dans les sondages – le 17 septembre il obtient 39% des intentions de vote contre 36% à son rival, cela dans la marge d’erreur technique de 2 points de pourcentage –, doit faire face à un combat électoral bien plus serré que ce qui était initialement prévu.
Ces dernières semaines, la campagne électorale a également été marquée par une crise institutionnelle impliquant la Cour suprême fédérale (STF), la plus haute instance du pouvoir judiciaire brésilien. Ce conflit, qui met en scène les juges Alexandre de Moraes[1] et André Mendonça,[2] ainsi que le scandale de la banque Master, a rapidement dépassé le cadre judiciaire pour influencer directement la lutte politique. (Voir l’article publié sur ce site le 12 septembre 2026.)
Parallèlement, la pression internationale, notamment de la part de l’administration de Donald Trump, avec Marco Rubio au cœur de l’action, a ajouté une dimension supplémentaire à cette crise. L’élection brésilienne se joue ainsi simultanément dans les urnes, au sein des institutions, dans la rue, dans les médias et au-delà des frontières.
1 – Une élection marquée par la polarisation et l’incertitude
La polarisation politique qui a marqué le Brésil au cours de la dernière décennie est toujours bien présente. La fracture sociale et idéologique qui a traversé les élections de 2022 n’a pas disparu et l’extrême droite conserve une base sociale importante, exerçant une influence au sein de certains secteurs du patronat, des classes moyennes et d’une partie significative de la classe laborieuse. Le contexte présente toutefois une différence importante par rapport à 2022: la mobilisation des secteurs de gauche semble aujourd’hui moins intense. Il y a quatre ans, la campagne de Lula s’était accompagnée d’une forte mobilisation militante, tant dans la rue que sur les réseaux sociaux, qui avait joué un rôle déterminant dans une élection remportée à une très faible majorité. C’est précisément cette capacité de mobilisation qui apparaît désormais comme l’une des inconnues de la campagne. Dans un contexte où les écarts électoraux sont faibles, la lutte ne se limite pas aux programmes ou aux arguments présentés par les candidats.
L’agenda électoral lui-même fait l’objet d’un conflit. Des questions telles que l’économie, les dépenses publiques, la sécurité et la corruption occupent une place centrale dans le débat, tandis que le gouvernement s’efforce de défendre les résultats de sa gestion et de présenter de nouvelles mesures destinées aux classes populaires. Parmi les propositions figurent la suppression de la journée de travail «6×1 »,[3] de nouvelles politiques sociales et des mesures visant à lutter contre des problèmes tels que l’endettement et la croissance incontrôlée de la dépendance aux paris en ligne. L’objectif est que la campagne ne se limite pas à la défense de l’héritage de Lula, mais qu’elle parvienne également à présenter une perspective d’avenir capable de mobiliser des segments de la population qui ne sont actuellement pas activement impliqués dans la campagne électorale.
C’est pourquoi, malgré l’avance dont Lula bénéficie dans certains segments de l’électorat, l’issue reste incertaine et tout peut arriver lors d’un second tour des élections présidentielles.
2.- La crise au sein du STF modifie le paysage de la campagne
À partir de fin août et début septembre, la crise impliquant la Cour suprême fédérale (STF-Supremo Tribunal Federal) est devenue l’un des principaux éléments de la conjoncture. Pour comprendre la portée politique de cette question, il faut rappeler le poids que la STF a acquis dans la politique brésilienne ces dernières années. La Cour suprême a été au cœur des décisions concernant les élections, le fonctionnement des institutions démocratiques et la tentative de rupture institutionnelle liée à la tentative de coup d’État (en janvier 2023) ourdie par le noyau dur des partisans de Bolsonaro.
Le conflit actuel implique principalement les juges Alexandre de Moraes et André Mendonça et est lié aux enquêtes sur le scandale de la banque Master et de son propriétaire, Daniel Vorcaro.[4] La divulgation de messages personnels, envoyés depuis le téléphone portable de Vorcaro, révèle des indices de corruption impliquant plusieurs membres de la Cour suprême, y compris Moraes lui-même. Ce qui relevait initialement du domaine judiciaire s’est retrouvé au cœur du débat électoral. La droite s’est mise à exploiter cette affaire comme une dénonciation de corruption et à associer politiquement Alexandre de Moraes au gouvernement Lula.
Une campagne axée sur la corruption et sur une prétendue crise des institutions peut modifier de manière significative les priorités de l’électorat et déplacer le débat des questions sociales et économiques vers la controverse autour de la légitimité du STF et de ses juges. C’est également dans ce contexte qu’ont eu lieu les manifestations bolsonaristes du 7 septembre, jour de la fête de l’Indépendance du Brésil. Ces rassemblements ont réuni des dizaines de milliers de personnes sur l’avenue Paulista, à São Paulo, et ont notamment donné lieu à des manifestations de soutien à André Mendonça et à des critiques visant Alexandre de Moraes.
3.- Une droite qui n’est pas homogène, mais qui peut converger
Pour comprendre la situation actuelle au Brésil, il est tout aussi important de ne pas considérer l’ensemble de l’opposition à Lula comme un bloc homogène.
Il existe des différences entre l’extrême droite bolsonariste et les secteurs libéraux de la droite économique et politique. Ces derniers ont leurs propres intérêts économiques, priorités et projets politiques, qui ne coïncident pas nécessairement avec le projet de pouvoir de l’extrême droite. Néanmoins, à certains moments, ils peuvent converger dans l’opposition au gouvernement Lula.[5]
C’est précisément cette convergence qui s’observe dans la crise actuelle autour du STF. Les grands médias et les secteurs économiques libéraux critiquent la politique économique du gouvernement Lula et sont favorables à une plus grande maîtrise des dépenses publiques. Dans le même temps, ils ne partagent pas nécessairement tous les objectifs du bolsonarisme, notamment la concentration des pouvoirs et la tendance au coup de force. La pression exercée sur le gouvernement revêt avant tout une dimension économique. L’une des exigences formulées est l’adoption d’une politique d’austérité accrue, avec des coupes dans les dépenses publiques et un effort plus soutenu pour réduire le déficit et le poids de la dette.
Il en résulte une situation apparemment paradoxale: des secteurs qui ne sont pas nécessairement des alliés stratégiques de l’extrême droite peuvent, par leurs actions et le programme qu’ils contribuent à placer au cœur du débat, contribuer à renforcer politiquement le camp bolsonariste. La question de la corruption en est un exemple. L’exploitation politique d’une enquête impliquant des institutions de l’État peut favoriser l’extrême droite, même lorsque divergent les intérêts et les objectifs des secteurs participant à cette offensive.
4.– De la crise institutionnelle au conflit international
La crise brésilienne ne se limite pas aux institutions nationales. Au cours des derniers mois, les relations entre le Brésil et la puissance impériale incarnée par Trump et Rubio sont devenues de plus en plus conflictuelles, l’administration états-unienne exerçant une pression politique, économique et diplomatique sur le gouvernement brésilien.
Le gouvernement Trump a imposé des droits de douane sur les produits brésiliens et ouvert des procédures commerciales concernant des secteurs tels que le marché numérique et les services de paiement électronique. Au cœur de ce conflit se trouve une question qui dépasse le cadre du commerce: jusqu’où l’État brésilien peut-il réglementer les entreprises et les plateformes numériques opérant dans le pays?
La souveraineté sur les ressources stratégiques constitue un autre terrain de conflit. Le Brésil possède d’importantes réserves de minerais critiques, essentiels à des secteurs tels que l’industrie technologique, l’armement, la production d’équipements électroniques et la transition énergétique. Le conflit concernant l’accès, le traitement et le contrôle de ces ressources prend une dimension géopolitique de plus en plus importante, à un moment où les États-Unis et la Chine se livrent une concurrence acharnée pour l’accès aux matières premières stratégiques nécessaires aux nouvelles technologies.
La sécurité publique est également entrée en ligne de compte. Washington fait pression pour une réponse plus ferme contre les grandes organisations criminelles brésiliennes et cherche à faire converger la lutte contre le crime organisé avec sa politique de sécurité. Le gouvernement brésilien, quant à lui, rejette toute formulation susceptible d’ouvrir la voie à une intervention étrangère dans les affaires intérieures du pays.
C’est à ce carrefour entre institutions, économie, information, politique étrangère et lutte électorale que l’expression «guerre hybride» peut prendre tout son sens. Il ne s’agit pas nécessairement d’une tentative de rupture ouverte et immédiate de l’ordre institutionnel, mais d’une combinaison de pressions qui agissent simultanément sur différents fronts: sanctions et droits de douane, conflits judiciaires, lutte pour le contrôle des plateformes numériques, pression diplomatique, dispute autour des ressources stratégiques et bataille pour l’opinion publique.
La dimension internationale fait donc désormais partie intégrante de l’élection brésilienne elle-même. La question n’est plus seulement de savoir qui gouvernera le pays, mais aussi de quelle marge d’autonomie disposera le prochain gouvernement pour prendre la plus petite décision.
5.- Les dernières semaines pourraient encore modifier le rapport de forces
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les deux dernières semaines de campagne. L’élection reste suffisamment serrée pour que de nouveaux revirements de situation puissent avoir des conséquences importantes. La campagne de Lula cherche donc à reprendre l’initiative. La défense de l’héritage du gouvernement reste un élément important, notamment par contraste avec les années Bolsonaro.
Il est nécessaire de présenter de nouveaux engagements capables de répondre aux attentes sociales accumulées depuis des années et, surtout, capables de remobiliser la base militante et les couches populaires. La fin de la journée de travail de 6×1 (six jours de travail, 1 jour de «repos») apparaît comme l’une des propositions présentant le plus grand potentiel de mobilisation. À cette proposition s’ajoutent d’autres mesures, telles que la promotion de l’imposition des grandes fortunes, la gratuité des transports publics et le renforcement des politiques publiques. L’objectif est de construire une campagne qui ne repose pas uniquement sur la crainte d’un retour du bolsonarisme, mais aussi sur l’espoir de changements concrets.
Dans le même temps, la campagne contre le bolsonarisme continue de se heurter à une lutte difficile dans différents segments sociaux et régions du pays.
Les données ventilées les plus pertinentes montrent que Lula conserve la majorité parmi les plus pauvres (46% contre 29%), qui représentent 49% de l’électorat, dans la région du Nord-Est (56% contre 26%), dans le Sud-Est, où se concentre 42% de la population (35% contre 37%), ainsi que parmi les moins instruits (47% contre 30%), qui représentent 28% de la société, et chez les catholiques (43% contre 34%), qui constituent la moitié de la population.
Flávio Bolsonaro conserve son avance parmi les «classes moyennes» (41 % contre 33%), qui gagnent entre deux et cinq salaires minimums [250 euros pour 44 heures de travail par semaine] et représentent 34% de la classe ouvrière, et surtout au sein de la classe moyenne (44% contre 28%), qui représente 12% de l’électorat. Il conserve son avance dans le Sud (45% contre 27%), qui représente 15% des électeurs. L’extrême droite dispose d’une majorité parmi les Blancs [Branco: combinaison entre phénotype et auto-déclaration] et parmi les personnes ayant un niveau d’études moyen, tout en réduisant son retard auprès des femmes. [Voir ces statistiques un peu plus détaillées dans l’article de Valério Arcary publié dans la deuxième partie de ce dossier.]
Où le score de Lula pourrait-il progresser? Ce que l’histoire des dix dernières années nous suggère, c’est que cette progression pourrait se produire parmi les travailleurs et travailleuses, les Noirs et les femmes, étant donné que, dans la classe moyenne, un anti-lulisme empreint de ressentiment s’est consolidé.
Le premier tour des élections présidentielles brésiliennes aura lieu le 4 octobre, avec 158 millions d’électeurs appelés aux urnes. Un second tour probable se tiendra le 25 octobre, dans un contexte de polarisation et d’incertitude considérables. (Traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Alexandre de Moraes est ministre de la Cour suprême fédérale (STF) depuis 2017, nommé par le président de l’époque, Michel Temer, après avoir été ministre de la Justice dans son gouvernement. Il est devenu l’une des principales figures institutionnelles de la défense de l’ordre démocratique face aux initiatives putschistes et a présidé d’importantes procédures liées à la tentative de rupture institutionnelle et aux réseaux de désinformation. En juillet 2025, il a fait l’objet de sanctions de la part du gouvernement de Donald Trump en vertu de la loi Magnitsky, que le gouvernement américain a justifiées par des accusations de violations des droits de l’homme et de restrictions à la liberté d’expression; ces sanctions ont ensuite été levées, en décembre de la même année.
[2] André Mendonça est membre de la Cour suprême (STF) depuis 2021, nommé par Jair Bolsonaro, dont il avait été ministre de la Justice et de la Sécurité publique ainsi que procureur général de la Fédération brésilienne. Il entretient des liens étroits avec les dirigeants des Églises évangéliques. Mendonça a été présenté par Bolsonaro comme son candidat au STF et est devenu l’une des figures associées à l’aile conservatrice de la Cour suprême.
[3] Le «système 6×1» est un régime de travail dans lequel le salarié·e ne bénéficiait que d’un seul jour de repos après six jours consécutifs de travail. Son abolition réduit la durée maximale du temps de travail à 40 heures hebdomadaires et garanti deux jours de repos par semaine, sans réduction de salaire.
[4] En 2024, Daniel Vorcaro, principal actionnaire de la banque Master, était une figure influente dans les principaux cercles du pouvoir à Brasília. Son action ne se limitait pas au financement de campagnes électorales ni au parasitisme financier traditionnel. Vorcaro menait la grande vie, organisant des événements exclusifs et des fêtes somptueuses, mettant son jet privé à la disposition des responsables politiques pour leurs déplacements, corrompant des fonctionnaires et facilitant le trafic d’influence à une échelle sans précédent. Tout cela était financé par des fonds publics provenant d’un stratagème frauduleux. Selon l’enquête, la banque Master levait des fonds auprès des caisses de retraite régionales et municipales, en proposant des titres à haut rendement qui ne disposaient pas de garanties suffisantes et ne reflétaient pas la situation financière réelle de l’établissement bancaire. Après l’arrestation de Daniel Vorcaro, le renflouement public de la banque a été estimé à sept milliards de dollars, ce qui en a fait l’un des plus grands scandales financiers du pays.
[5] Lors des élections présidentielles de 2026, outre Flávio Bolsonaro (Parti libéral), d’autres candidats de droite aux profils et projets politiques variés se présentent, notamment Ronaldo Caiado, figure de proue du secteur de l’agroalimentaire; Romeu Zema, ancien gouverneur de l’État du Minas Gerais; et Renan Santos, figure de proue d’une droite qui cherche à disputer au bolsonarisme certains segments de la jeunesse. Bien que ces candidatures recueillent moins de suffrages que celle de Bolsonaro, leur présence met en évidence l’existence de différents courants au sein de la droite.
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La campagne de Lula doit garder l’initiative (2)

Par Valerio Arcary
1.- Tout se jouera dans deux semaines. Mais celui qui fait preuve d’initiative tactique prendra l’avantage. Le sentiment d’une urgence absolue face à une élection dont le résultat reste incertain a finalement prévalu au sein de la direction de la campagne Lula. Les décisions d’augmenter le montant du programme Bolsa-Família[1], de garantir l’accès gratuit aux stylos amaigrissants par le biais du SUS (système de santé publique) et de traiter l’épidémie d’endettement lié aux paris sportifs en ligne comme une tragédie de santé publique sont arrivées tardivement, mais encore à temps pour influencer le débat électoral, aux côtés de la suppression de la journée de travail 6×1. La présentation de la biographie de Lula [le deuxième volume de la biographie de Lula, écrite par le journaliste Fernando Morais, est paru en fin mars 2026, aux éditions Companhia das Letras] et, surtout, la défense de l’héritage du gouvernement, en particulier face à la comparaison inévitable avec les calamités du mandat de Bolsonaro, se sont avérées nécessaires au cours des premières semaines de campagne. C’était également une décision juste que de défendre la souveraineté, face à l’ingérence de Trump, et la démocratie, face au danger autoritaire que représente le retour du bolsonarisme au pouvoir, qui entend obtenir une majorité absolue au Congrès, en particulier au Sénat, et prendre le contrôle du STF (Cour suprême fédérale) grâce à la nomination de juges «terriblement» réactionnaires.
2.- Mais la dynamique de la campagne exigeait un repositionnement d’urgence, en prenant de nouveaux engagements pour l’avenir, car cette élection est différente de la campagne de 2022. Un revirement était nécessaire, et espérons qu’il perdure. Qui n’avance pas recule. Des propositions telles que la défense d’une réforme fiscale visant les grandes fortunes et la gratuité des transports, à titre d’exemples d’engagements pour le quatrième mandat de Lula [les deux premiers janvier 2003-janvier 2011, le troisième janvier 2023-janvier 2027, le quatrième ?], mériteraient également d’être prises en considération. Non seulement elles trouvent un écho auprès du grand public et peuvent dynamiser la mobilisation des militant·e·s, qui sera indispensable, mais elles répondent à des aspirations populaires reportées depuis des décennies, susceptibles de faire la différence dans une élection qui se jouera sur une différence de voix dramatiquement faible. La réponse à la peur doit être de susciter l’espoir que des jours meilleurs viendront.
3.- La séance de la Cour suprême du 15 septembre a été un véritable cirque, confirmant qu’il n’existait aucun recours juridique contre un procès politique. Mais cette décision de session [selon décision du président du STF, Edson Fachin] a permis de gagner du temps. On a ainsi évité que les deux dernières semaines de campagne électorale ne soient dominées par le thème de la corruption. Nous devons garder le sens de la mesure compte tenu du rapport de forces au sein du STF et dans la société. La situation aurait été pire si l’enquête n’avait été ouverte que contre Xandão [surnom populaire et satirique signifant «Grand Alexandre» pour représenter Alexandre de Moraes], car cette issue aurait galvanisé le noyau dur des partisans de Bolsonaro en associant Lula à Alexandre de Moraes dans un amalgame manipulateur et malhonnête. Il aurait évidemment été préférable que la motion d’ordre présentée par le juge Gilmar Mendes soit acceptée et que tous les juges soupçonnés d’être impliqués dans les faveurs accordées par le banquier Daniel Vorcaro, sans exception, fassent l’objet d’une enquête. Mais cela était impossible. La sortie de l’impasse grâce à la demande d’examen du dossier formulée par le juge Flavio Dino a constitué un moindre mal. Une situation d’impasse vaut bien mieux qu’une défaite. L’objectif d’Edson Fachin était d’ouvrir l’enquête contre Alexandre de Moraes avant le premier tour des élections, ce qui aurait inévitablement donné un coup de fouet à la campagne «Dehors Xandão, Dehors Lula». Mais il est bon de rappeler que cela s’est joué à un cheveu. Heureusement, les informations découvertes sur le téléphone portable de Daniel Vorcaro, la veille et sous une pression intense, ont semé la panique chez Nunes Marques, juge au STF, qui s’est déclaré incompétent. Mais ceux qui, à gauche, se sont joints aux louanges adressées à Carmem Lúcia [juge qui avait voté la condamnation de Bolsonaro en 2025] en se laissant «hypnotiser» par la défense de la «dignité» de la Cour suprême [elle s’est excusée pour ne pas avoir disposé du pouvoir «pour calmer les choses»] ont tort. Son vote contre un jugement unifié de toutes les personnes impliquées dans des relations suspectes avec Vorcaro a favorisé la manœuvre d’André Mendonça et a révélé une incompréhension totale du danger néofasciste que représente un éventuel retour du bolsonarisme au pouvoir.
4.- La fraction libérale de la classe dominante a soutenu, de manière irresponsable, la manœuvre d’André Mendonça visant à manipuler l’élection en associant Lula au juge Alexandre de Moraes, sous prétexte de dénoncer un «système pourri par la corruption». Elle a facilité la tentative de détourner l’objet du débat électoral afin d’élever le niveau des exigences imposées à la candidature de Lula. Elle ne dispose pas de beaucoup de voix en dehors de la classe moyenne aisée, mais elle a un poids politico-social. Personne ne peut ignorer que le thème de la corruption favorise l’extrême droite. Ce paradoxe est scandaleux car il est indéniable que le candidat Flávio Bolsonaro a entretenu des relations indéfendables avec le banquier emprisonné Daniel Vorcaro. Mais les grands groupes capitalistes qui s’expriment par le biais de la Rede Globo et de la Folha de São Paulo, ainsi que d’autres médias, lancent sans vergogne un ultimatum pour que Lula s’engage à mettre en œuvre un ajustement budgétaire garantissant au moins un excédent budgétaire[2] compris entre 2% et 3%.
Ils ont trouvé un écho au sein de certains secteurs du gouvernement, comme chez le ministre des Finances Dario Durigan, qui a même laissé entrevoir la suppression du lien entre le salaire minimum et le seuil de calcul des prestations de sécurité sociale. Les grands médias commerciaux flirtent avec la catastrophe: le danger d’une neuvième victoire de l’extrême droite (en Argentine, au Salvador, en Équateur, au Chili, en Bolivie, au Honduras, en Colombie et au Pérou), depuis le retour au pouvoir de Trump, est réel et immédiat. Le chantage de la Maison Blanche va s’intensifier au cours des deux prochaines semaines, sous prétexte du discours de Lula à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies[3]. Il a déjà été démontré que l’agitation autour de représailles contre le Brésil visant à semer la peur est efficace. Nous devons être conscients que l’ingérence des États-Unis, qui a commencé il y a un an, en juillet 2025, avec l’imposition de droits de douane exorbitants, peut s’avérer décisive.
5.- L’issue de la campagne électorale est imprévisible. Nous pouvons aussi bien gagner que perdre. Le dernier sondage Datafolha a révélé, pour la troisième semaine consécutive, malgré les remous au sein du STF, qu’un ex aequo technique persiste au second tour entre Lula (46%) et Flávio Bolsonaro (44%), avec un taux de rejet de 47% pour les deux candidats. Ce sondage a également confirmé qu’un second tour est très probable et que l’avance de Lula au premier tour ne cesse de s’amenuiser. Mais il indique une hausse de la cote de popularité du gouvernement Lula, et c’est là l’information la plus encourageante. Toutes les fluctuations se situent dans les limites de la marge d’erreur. Les données détaillées les plus significatives montrent que Lula conserve la majorité parmi les plus pauvres (46% contre 29%), qui représentent pas moins de 49% de l’électorat, dans le Nord-Est (56% contre 26%), qui correspond à 27% de l’électorat; le sondage fait état d’un ex aequo technique, bien qu’en termes numériques il soit en retrait, dans le Sud-Est, qui concentre 42% de la population (35% contre 37%), et qu’il bénéficie d’un avantage parmi les moins instruits (47% contre 30%), qui représentent 28% de la société, ainsi que parmi les catholiques (43% contre 34%), qui constituent la moitié de la population.
Bolsonaro conserve son avance parmi les personnes aux revenus moyens (41% contre 33%), qui gagnent entre 2 et 5 salaires minimums, et représentent 34% de la classe ouvrière, et surtout au sein de la classe moyenne gagnant plus de 7 500,00 réaux (44% contre 28%), qui constituent 12% de l’électorat, bien que la marge d’erreur du sondage dans ces deux segments soit de 6 points. Il conserve son avance dans le Sud (45% contre 27%), qui représente 15% des électeurs. L’extrême droite est majoritaire chez les Blancs et les personnes ayant un niveau d’études moyen, tout en réduisant son retard auprès des femmes. Mais Lula recueille 35% dans le sondage spontané, soit 4% de moins que dans le sondage stimulé, et Flávio 26%, soit 10% de moins que dans le sondage suggéré, ce qui témoigne d’un soutien moins consolidé, dans un contexte où 21% des électeurs n’ont pas encore fait leur choix. Cela signifie qu’il reste encore une marge importante pour la lutte électorale. Où le score de Lula pourrait-il progresser? Ce que l’histoire des dix dernières années nous suggère, c’est que ce sera parmi les travailleurs, les Noirs et les femmes, étant donné que s’est consolidé au sein de la classe moyenne un anti-lulisme empreint de ressentiment. Il faut également s’attendre à ce qu’une partie des 15% de préférences réparties entre Cury, Caiado, Renan et Zema se reporte sur Bolsonaro dès le premier tour [voir note 5 du premier article du dossier]. (Publié sur le site Esquerda Online le 19 septembre 2026; site de la tendance Resistencia du PSOL; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Allocation mensuelle aux familles vivant dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté. Elle est conditionnée à des obligations d’éducation des enfants et sanitaires (vaccination, par exemple). Les bénéficiaires sont inscrits sur un registre national qui est à jour. Un réajustement doit intervenir en octobre 2026 pour compenser l’inflation. Le montant moyen se situe aux alentours de 133 euros. Quelque 20 millions de familles sont concernées. (Réd.)
[2] Le superávit orçamentário se produit lorsque les recettes publiques de l’État (impôts, taxes, taxes douanières) sont supérieures à ses dépenses sur une période donnée (généralement un an). Ce qui implique des mesures d’austérité. (Réd.)
[3] Selon l’AFP, ce mardi 22 septembre à l’ONU, «le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a durement critiqué mardi l’ONU et son Conseil de sécurité, déplorant leur échec dans leur mission essentielle d’éradiquer «le fléau de la guerre». «L’ONU échoue dans l’une de ses missions les plus importantes: débarrasser l’humanité du fléau de la guerre, sa crédibilité n’a jamais été aussi faible», a-t-il lancé dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU. «Nous sommes tous pris en otage par l’inaction du Conseil de sécurité, qui ne remplit pas le rôle qui lui a été confié », a-t-il ajouté. Face à ce qu’il décrit comme «la paralysie des Nations unies», il a appelé à «retrouver la volonté politique» afin que l’organisation redevienne «le temple de la paix».
Il a par ailleurs évoqué la situation intérieure du Brésil où les citoyens sont appelés à élire un nouveau président dans moins de deux semaines avec en toile de fond des craintes d’ingérences étrangères notamment de la sphère trumpiste aux Etats-Unis, favorable au camp Bolsonaro.
«Le 4 octobre, des millions de Brésiliens se rendront aux urnes pour dessiner leur avenir», a-t-il souligné. «Ils ne vont pas seulement voter pour un président de la République, des gouverneurs d’Etat, et des représentants au Congrès», a-t-il dit. «Ils vont décider entre la démocratie et le déni» de démocratie, a-t-il souligné.
Luiz Inacio Lula da Silva s’est engagé mardi à empêcher les «ennemis de la démocratie, qu’ils soient nationaux ou étrangers, de porter atteinte à la volonté populaire». «Nous disposons d’un système électoral moderne et solide, sous l’oeil vigilant d’une société pluraliste et d’une presse libre», a-t-il souligné. Selon lui, les Brésiliens ont le choix entre aller vers l’avenir ou revenir en arrière en choisissant son principal adversaire, Flavio Bolsonaro. Si le désir de changement est «légitime», celui-ci ne doit pas signifier régression, a-t-il argumenté. «Le changement signifie aller vers un avenir plus participatif (…) Il s’agit de créer et de partager des solutions publiques efficaces aux défis du développement, au sein d’un cadre démocratique, solide, efficace et capable.» (Réd.)

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