
Par Maha Hussaini (Gaza, en Palestine occupée)
Om Siraj al-Muzeini préparait de la soupe pour son enfant malade lorsqu’elle a entendu du bruit à l’extérieur de sa tente, dans l’ouest de la ville de Gaza.
Les gens couraient et s’interpellaient, demandant sans cesse: «Combien de temps nous reste-t-il?»
Ce bruit lui était familier. Elle a prié en silence pour que ce ne soit pas le signe qu’elle redoutait.
«Un ordre d’évacuation pour tout le pâté de maisons», lui a dit un voisin déplacé, alors qu’elle rassemblait ses affaires et se préparait à fuir avec ses enfants.
Terrifiée et n’ayant pas le temps de choisir quoi emporter, la veuve a attrapé son fils et s’est précipitée hors de la tente.
«J’ai couru avec mon fils sans savoir où aller. Je ne savais pas où me rendre. Je n’étais pas préparée à cela, d’autant plus que le dernier ordre d’évacuation dans mon quartier avait été donné avant le cessez-le-feu», nous a déclaré Siraj al-Muzeini, originaire du quartier de Shujaiya, à l’est de la ville de Gaza.
«Tout le monde s’est enfui, y compris les habitants et les personnes déplacées vivant sous des tentes. Certains se sont réfugiés chez des proches. J’ai attendu avec mon fils dans un autre quartier jusqu’à ce que la zone menacée soit bombardée.»
Peu après la publication de l’ordre, un avion de chasse israélien a bombardé un immeuble du quartier.
L’évacuation forcée du quartier d’al-Abbas, à l’ouest de la ville de Gaza, le 8 septembre, s’inscrit dans une série d’ordres d’expulsion émis par l’armée israélienne, ces dernières semaines, à travers la bande de Gaza dévastée.
D’autres ordres ont été émis le même jour dans différents endroits.
De tels ordres étaient censés prendre fin en octobre dernier, lorsqu’un cessez-le-feu avait été conclu pour mettre un terme au génocide perpétré par Israël à Gaza, en arrêtant les attaques quotidiennes et en permettant l’acheminement de l’aide humanitaire vers Gaza.
Mais Israël a violé à maintes reprises cet accord négocié sous l’égide des Etats-Unis, menant des attaques quasi quotidiennes et restreignant l’entrée de l’aide humanitaire dont la population a cruellement besoin.
Près d’un an plus tard, les habitants affirment que le génocide se poursuit, bien qu’il bénéficie d’une couverture médiatique bien moindre.
«Revivre la guerre»
L’une des manifestations de cette guerre qui perdure est le recours aux ordres d’expulsion, qui perpétuent une crise des déplacements contraints et du logement alimentée par la destruction massive de logements par Israël pendant la guerre.
Ces ordres ne fixent généralement aucun délai précis aux habitants pour partir ou revenir. Ceux-ci ne disposent parfois que de quelques minutes ou heures pour fuir, sans aucune indication quant au moment où ils pourront revenir en «toute sécurité».
Pourtant, même les zones qui ne reçoivent aucun avertissement préalable sont fréquemment bombardées, tuant et blessant de nombreux civils d’un seul coup.
«Les ordres d’évacuation visent simplement à perturber nos vies et à nous maintenir dans un état constant d’insécurité, même pendant le cessez-le-feu», a déclaré Siraj al-Muzeini. «Ma sœur a été tuée lors d’une frappe israélienne près de sa tente, à l’est de Deir al-Balah, pendant le cessez-le-feu. «Ces ordres d’évacuation n’ont donc vraiment d’autre but que de perpétuer l’état de guerre. Honnêtement, j’ai l’impression que nous revivons la guerre une fois de plus.»
Cinq jours plus tôt, le 3 septembre, l’hôpital Kamal Adwan et ses environs, dans le nord de Gaza, avaient dû être évacués à la suite d’une incursion soudaine des forces israéliennes au-delà de la soi-disant «ligne jaune», au milieu d’intenses coups de feu. Au moins deux Palestiniens, dont un enfant, ont été tués lors de cette attaque et de nombreux autres ont été blessés.
Depuis la conclusion de l’accord de cessez-le-feu, 1381 Palestiniens ont été tués lors des attaques israéliennes qui se poursuivent, soit une moyenne d’environ quatre personnes par jour.
De plus, selon le ministère palestinien de la Santé à Gaza, 4757 Palestiniens et Palestiniennes (adultes et enfants) ont été blessés.
La menace constante des déplacements forcés
Mais les bombardements ne constituent qu’un des «trois pires aspects du génocide que nous avons subi», nous a déclaré Ahmed Jendiya, un habitant de l’est de la ville de Gaza.
«Les deux autres aspects continuent: les raids incessants et les déplacements forcés, ainsi que la famine qui continue de nous hanter chaque jour.»
Ahmed Jendiya, 31 ans, a perdu son logement dans l’est de Gaza au cours de la première année du génocide. Depuis lors, il vit avec sa famille dans une tente installée à côté des décombres de sa maison.
Il y a environ deux mois, il a préparé un sac d’évacuation d’urgence au cas où les blocs jaunes utilisés par l’armée israélienne pour marquer sa «ligne jaune» seraient soudainement placés dans son quartier. «Lorsque nous sommes revenus du sud de la Bande, à la suite de l’accord de cessez-le-feu, la ligne jaune se trouvait à environ un kilomètre de nous. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’à environ 200 mètres. Chaque nuit, on a l’impression que la guerre est de retour. Les forces d’occupation israéliennes ouvrent un feu nourri sur nos quartiers, et nous survivons de justesse aux balles. Tout le quartier se transforme terrain de tir, et tout ce que nous pouvons faire, c’est nous allonger par terre et protéger la tête de nos enfants.»
Jendiya a expliqué que les conversations du soir dans le quartier tournent désormais autour de la question de savoir où les gens pourraient aller si la «ligne jaune» atteignait leur quartier. «Chaque soir, les hommes du quartier se rassemblent pour discuter et échanger sur les affaires courantes. Au cours des premières semaines du cessez-le-feu, nos conversations portaient sur la question de savoir si nos maisons seraient reconstruites, et si nous les reconstruirions nous-mêmes. Depuis six mois, nos discussions tournent autour de la question de savoir si nous avons un endroit où aller et quand nous devrions décider de partir. Ce sont exactement les mêmes discussions que celles que nous avions pendant le génocide, avant le cessez-le-feu, exactement les mêmes.»
L’ombre de la famine
La «ligne jaune» est une frontière militaire établie unilatéralement et marquée par les forces israéliennes à l’intérieur de Gaza à la suite du cessez-le-feu négocié par les États-Unis en octobre. Elle délimite de fait une zone interdite aux «habitants» de Gaza, restreignant donc l’accès des Palestiniens à de vastes zones du nord, du sud et de l’est de Gaza sous la menace d’un recours à la force meurtrière.
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, la ligne s’est progressivement déplacée vers l’ouest, empiétant sur des quartiers civils et s’étendant sur environ 70% de la bande de Gaza.
Les forces israéliennes marquent chaque nouvelle avancée en plaçant des blocs de béton jaunes au sein de zones civiles peuplées. Mais pour Ahmed Jendiya, la plus grande crainte n’est pas le déplacement. C’est de ne plus pouvoir nourrir ses enfants.
Bien que les autorités israéliennes aient partiellement rouvert les points de passage pour permettre l’entrée de marchandises et de l’aide internationale à Gaza à la suite du cessez-le-feu, environ 1,4 million de personnes – soit 64% de la population – sont toujours confrontées à une insécurité alimentaire aiguë de niveau «crise» ou pire, classée en phase 3 ou au-delà selon le système de classification intégrée des phases de sécurité alimentaire (IPC).
Avant l’accord de cessez-le-feu, au moins 453 Palestiniens, dont 150 enfants, sont morts de malnutrition sévère à Gaza, selon le ministère palestinien de la Santé. Des centaines d’habitants continuaient de souffrir de problèmes de santé liés à la malnutrition après le cessez-le-feu.
«De nombreux produits alimentaires ont été interdits puis autorisés à plusieurs reprises au cours des derniers mois. Cela nous plonge dans un état d’incertitude permanent. Aujourd’hui, chaque fois que nous mangeons quelque chose, nous craignons de ne plus pouvoir en trouver demain»,nous a déclaré Ahmed Jendiya.
«La plupart des terres agricoles ont déjà été détruites et il ne reste plus de bétail. Nous dépendons entièrement de l’aide et des marchandises autorisées par les forces d’occupation. Nous savons que si les frontières sont à nouveau fermées, nous sombrerons dans la famine encore plus rapidement cette fois-ci.» (Publié par Middle East Eye le 17 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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