
Par Rime Allaf
«Le 11 août 2026, l’ancien dirigeant syrien Bachar al-Assad, son frère Maher et son cousin Atef Najib ont été condamnés à mort par le 4? tribunal de Damas. Ce procès aurait dû s’inscrire dans la mise en place d’une justice transitionnelle par le gouvernement d’Ahmed al-Chaara. Selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH): «La justice transitionnelle se compose de mécanismes judiciaires et non judiciaires, dont la recherche de la vérité, les initiatives pour engager des poursuites, les réparations et plusieurs autres mesures afin de prévenir la récurrence de nouvelles violations. Il peut s’agir de réformes constitutionnelles, juridiques et institutionnelles, du renforcement de la société civile, de commémorations, d’initiatives culturelles, de la préservation d’archives et de réformes des programmes d’histoire.» Or, «menées au terme de procédures parfois expéditives et sans véritable fondement juridique – le droit syrien ne reconnaissant pas les crimes contre l’humanité et la Syrie n’ayant pas ratifié le Statut de Rome – ces audiences sont considérées par certains comme une mise en scène politique, par opposition à un réel travail de mémoire» («Culture Monde», France Culture, 7 septembre 2026).
Les deux articles que nous publions ci-dessous traduisent la réflexion critique d’une Syrienne, Rime Allaf, et d’un militant syrien de longue date, Yassin al-Haj Saleh, sur les obstacles mis à l’instauration d’une justice transitionnelle dans un pays marqué par des «tensions communautaires», des choix sélectifs dans les procédures juridiques qui renvoient à des options politiques et au recyclage dans l’appareil d’Etat et économique de personnalités de l’ancien régime, sans mentionner le maintien de relations avec la Russie de Poutine qui a joué un rôle clé depuis 2015 dans la répression massive de la population. – Réd. A l’Encontre]
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Le verdict rendu à la hâte contre Bachar al-Assad représente une occasion manquée pour la justice. Un véritable procès aurait pu mettre en lumière toute l’étendue de ses crimes et offrir aux survivants une tribune pour
Des cris de joie ont suivi le verdict prononcé ce mois-ci [11 août] à charge d’Atef Najib. Quinze ans après avoir joué un rôle criminel dans la répression des manifestations de Deraa en 2011 [février, mars] – dont la répression a allumé la flamme de la révolution syrienne –, l’ancien chef de la sécurité politique du gouvernorat de Deraa a été mis en accusation, interrogé et jugé pendant plusieurs semaines en présence de survivants et des familles de nombreuses victimes. Le 11 août, à l’issue d’un procès très médiatisé, il a été reconnu coupable d’une longue série de crimes et condamné à mort par pendaison.
Ce à quoi personne ne s’attendait, c’était l’annonce par ce même tribunal de condamnations supplémentaires visant deux de ses cousins: Maher al-Assad et l’ancien président syrien, Bachar al-Assad. Tous deux ont été condamnés à mort par contumace.
Au milieu d’une vague de joie qui a déferlé sur toute la Syrie, certains, comme moi-même, n’ont pas vu de justice dans cette tournure inattendue des événements. Ce n’était pas simplement en raison de notre opposition à la peine capitale. Ceux qui connaissent bien les ravages qu’Assad a infligés à la Syrie comprendront sans doute qu’il sera difficile pour la société syrienne de tourner la page sans une sanction à la mesure de l’ampleur de ses crimes.
Les crimes d’Assad sont si monstrueux et d’une telle ampleur qu’ils ont détruit la vie des deux tiers de la population syrienne – et ce chiffre ne prend en compte que les Syriens qui ont perdu leur foyer à la suite des bombardements, des déplacements forcés et de l’offensive militaire bien documentée menée contre des centaines de communautés par les forces d’Assad et leurs alliés nationaux et étrangers.
Au cours de ces 14 années de guerre, les Syriens ont été détenus, torturés, massacrés, bombardés, gazés, brûlés, dépossédés et déplacés aux quatre coins du monde. Selon des estimations réalistes, jusqu’à un million de personnes auraient été tuées, et bien d’autres encore blessées ou handicapées. Environ 10 millions de personnes sont toujours réfugiées ou déplacées à l’intérieur du pays, quelque 200’000 personnes disparues aux mains du régime sont toujours portées disparues, et 90% des Syriens vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté.
C’est précisément pour cette raison que de nombreux Syriens ont estimé que même la peine de mort n’était pas suffisante pour Bachar al-Assad, d’autant plus qu’il pourrait ne jamais être extradé de son refuge à Moscou.
Un compte rendu sommaire d’une machine de guerre impitoyable
Nous ne savons pas comment ce verdict a été rendu. Les Syriens n’ont même pas été informés qu’Assad était jugé. Mais nous savons qu’un verdict annoncé aussi rapidement n’est pas à la mesure de l’ampleur de la souffrance collective des Syriens.
Il incombait à ce tribunal syrien de présenter, dans les moindres détails, les dates et le nombre des crimes, les armes utilisées et les méthodes d’abus, les lieux et les actes, ainsi que les noms et les histoires humaines qui se cachent derrière eux.
C’était l’occasion de documenter et de retracer une partie de l’histoire de la Syrie dont l’impact s’est étendu bien au-delà de ses frontières, créant une rupture nette avec le passé, un point de départ pour reconstruire la société et le pays, un moment cathartique et un prélude à la vérité et à la réconciliation qui nous échappent encore. Ce procès était l’occasion d’établir pourquoi les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre doivent être punis et le seront à l’avenir, quels qu’en soient les auteurs.
Mais contrairement au procès de Najib, la prétendue comparution de Bachar al-Assad devant la justice ne s’est pas déroulée dans le respect des garanties procédurales. Les crimes spécifiques, dans toute leur horrible diversité, n’ont pas été énumérés. Les témoignages n’ont pas été entendus. Les victimes n’ont pas été reconnues. Le verdict s’est fondé sur «l’assassinat prémédité et intentionnel de plusieurs personnes dont des enfants» ainsi que sur «la torture, les arrestations arbitraires et les crimes contre l’humanité», un résumé réducteur et abrupt d’une machine de guerre barbare et d’un traumatisme collectif syrien omniprésent.
Il peut sembler impossible de soumettre une personnalité telle qu’Assad à un procès exhaustif, mais les survivants auraient dû se voir offrir une tribune pour témoigner des épreuves subies par leurs proches, ne serait-ce que pour mettre en lumière un microcosme de la tragédie syrienne.
Pas de justice, ni transitionnelle ni d’aucune autre sorte
Un procès d’Assad aurait pu inclure le témoignage de la veuve de Ghiath Matar, un leader du mouvement non violent de jeunes militants de Darayya qui avait offert des bouteilles d’eau et des fleurs aux forces du régime chargées de les réprimer. Le corps torturé de Matar a été jeté devant son domicile quatre jours après son arrestation en 2011.
Le tribunal aurait pu entendre la famille de Bassel Shehadeh, ce jeune cinéaste qui avait renoncé à sa bourse Fulbright pour un master aux États-Unis et était rentré en Syrie afin d’enseigner à de jeunes révolutionnaires comment filmer et documenter le soulèvement et la répression dont il faisait l’objet. Il a été abattu par un tireur d’élite du régime en 2012.
Elle aurait pu entendre la famille d’Omar Aziz, décédé dans une prison de Damas en 2013 pour avoir dirigé la création des Comités de coordination locaux qui se sont répandus dans tout le pays, aidant les Syriens à mettre en place les structures d’autogestion de la société civile qui ont permis de maintenir leurs liens et leur ont offert des moyens de survie.
Il aurait fallu prévoir du temps pour les témoignages des survivants du massacre chimique de la Ghouta, si abondamment documenté par les très respectés «Quatre de Douma», défenseurs des droits de l’homme portés disparus depuis 2013; des survivants de massacres tels que ceux de Bayda ou de Houla; des victimes des bombes-barils qui ont décimé hôpitaux, écoles et marchés; d’anciens détenus ayant enduré des souffrances infernales; et des proches des dizaines de milliers de personnes assassinées sous la torture.
Rien de tout cela [ces témoignages] n’aurait pu se faire sans un véritable procès, qui aurait pu se dérouler même par contumace. Le problème ne réside pas seulement dans l’absence des accusés, mais dans l’absence de garanties procédurales et des victimes dans leur ensemble. Cette condamnation aurait tout aussi bien pu être prononcée le lendemain de la fuite d’Assad hors de Syrie, ou lors de la nomination d’Ahmad al-Charaa à la présidence. Il n’y a ni apaisement pour le peuple syrien, ni justice, qu’elle soit de transition ou autre.
La Yougoslavie et le Cambodge comme exemples
La Syrie n’est pas le seul pays à avoir subi des crimes de cette ampleur aux mains de tels criminels et aurait dû solliciter de l’aide. Pour Assad, il aurait fallu un tribunal spécial, tel que le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à La Haye, ou un tribunal hybride composé à la fois de juges locaux et de juges étrangers expérimentés, à l’image des Chambres extraordinaires au Cambodge qui ont jugé les hauts dirigeants des Khmers rouges. Les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dépassent les capacités de juges disposant d’une expérience limitée dans ce type d’affaires et d’un code pénal restreint qui ne les couvre pas.
Cette absence de procédure et le verdict rendu à la va-vite n’apportent aucune résolution, mais les autorités semblent se contenter de clore ce chapitre, laissant entendre que justice sera rendue le jour où l’extradition sera acceptée et où la peine sera exécutée. Faut-il y voir une tentative de tourner rapidement la page sur cette question épineuse consistant à demander des comptes aux responsables et aux proches de l’ère Assad?
À ce sujet, le gouvernement n’a fourni que peu d’informations ni de justifications expliquant pourquoi seuls certains crimes méritent des sanctions, ou pourquoi certains criminels sont arrêtés tandis que d’autres restent en liberté. Les Syriens ont droit à des explications.
Les démonstrations symboliques de justice n’ouvrent pas la voie à un État de droit tirant les leçons du passé, et 54 ans d’«assadisme» [Hafez al-Assad 1971-2000 et Bachar 2000-décembre 2024] ne peuvent pas simplement être classés et archivés. L’histoire nous a montré à maintes reprises qu’il ne peut y avoir de paix sans justice, ni de justice sans responsabilité. Si Assad mérite des millions de condamnations, une pour chaque victime, il est encore plus important pour la nation syrienne de bénéficier de tribunaux structurés qui apporteraient un sentiment de justice et de progrès. (Article publié sur Qantara.de le 25 août 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Rime Allaf est une écrivaine d’origine syrienne. Elle est l’auteure de l’ouvrage It Started in Damascus – How the Long Syrian Revolution Reshaped Our World », publié par Hurst Publishers en novembre 2025.
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«Le crime de Bachar el-Assad: l’impossible sanction. A la poursuite du spectre de la justice en Syrie» (2)

Par Yassin al-Haj Saleh
Il n’existe pas de juste peine qui puisse être infligée à Bachar al-Assad. Il est responsable des ravages qu’il a causés dans la vie d’innombrables Syriens et de tous ceux qu’il gouvernait au cours de ses vingt-quatre années de règne, et tout particulièrement après la révolution contre son régime en 2011. La condamnation à mort prononcée contre lui le 11 août dernier [1] à Damas ne suffira ni comme châtiment, ni à rendre justice à ses victimes, ni à garantir à tous les Syriens et Syriennes un système judiciaire et politique post-Assad plus juste. Les crimes de Bachar al-Assad ne peuvent être punis, car ils surpassent ce que n’importe quel système pénal peut accomplir en matière de justice.
Selon Hannah Arendt dont nous nous inspirons dans cette réflexion, les crimes qui ne peuvent être punis, ne peuvent pas non plus être pardonnés à leurs auteurs.
La condamnation à mort de Bachar prononcée par contumace nous invite à une réflexion radicale sur le pardon, la justice, le droit à la justice, le sens du crime et du châtiment, ainsi que sur les fondements politiques, institutionnels et intellectuels de ces valeurs.
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Mais quel est donc le crime – les crimes! – de Bachar al-Assad pour qu’ils soient à ce point impunissables?
La chaîne de commandement, et donc des ordres, remontait jusqu’à lui. Les hauts responsables comme les subalternes de son régime invoquent l’obligation d’exécuter ces ordres… Mais même le fait pour les subordonnés de se prévaloir d’exécution d’ordres – excuse classique des exécutants de crimes – ne saurait justifier leurs actes. Car avoir obéi aux ordres de tuer les a rendus «suffisamment dangereux» pour en être tenus responsables.
C’est accepter de tuer autrui pour ne pas être punis soi-même: certains ont effectivement refusé d’exécuter ces ordres et ont fait défection, d’autres l’ont payé de leur vie.
Ceux des responsables de la sécurité et de l’armée du régime de Bachar al-Assad qui n’ont pas fait défection ont commis dès le commencement des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Rien ne permet de penser que l’un d’entre eux ait proposé une autre manière de répondre aux manifestations populaires.
Parmi les civils, Farouk al-Charaa [2] (alors vice-président de la République) a essayé de le faire; il a été destitué, mais pas tué.
Quant à Bachar lui-même, il ne peut invoquer aucune excuse. On ne lui connaît d’ailleurs aucune réserve à l’égard des exactions commises au cours des années de conflit. Il était pleinement libre de choisir la manière de faire face à la révolte de «ses sujets». Et puisqu’il disposait de cette liberté, il porte en conséquence l’entière responsabilité des crimes commis par son régime: au moins un demi-million de victimes, peut-être jusqu’à un quart de million de personnes victimes de disparitions forcées, le déplacement et l’exil d’au moins la moitié de la population à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, la destruction de villes, de quartiers, de bourgs et de villages, ainsi que des coûts de reconstruction pouvant atteindre un demi-billion de dollars.
Bachar n’a pas tué tous les Syriens – seulement environ 3% d’entre eux! – et il n’a pas détruit toute la Syrie, peut-être un quart ou un tiers du pays «seulement». Mais jamais il ne semble que le nombre des victimes ou l’ampleur des destructions aient constitué une préoccupation qui l’ait tourmenté, lui ou son régime, ni qu’il ait fixé des limites à sa guerre. Il a mené une guerre absolue, sans contrainte ni frontière.
De ce point de vue, son châtiment devrait lui aussi être absolu. Un châtiment souverain et fondateur, qui rendrait justice aux Syriens, et ferait entrer le pays dans le règne du droit, l’Etat de droit.
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Le mal incarné par Bachar al-Assad n’est pas un «mal banal», au sens où Arendt l’a défini à propos du responsable nazi Adolf Eichmann: un mal sans véritable criminel particulier, ou le «mal de personne», à l’image de la bureaucratie qui est selon elle le «gouvernement de personne». Ce n’est pas non plus le mal commis par des «gens ordinaires», à l’instar des volontaires du 101e bataillon de la police militaire de réserve de l’armée nazie, étudiés par Christopher Browning [3]dans un ouvrage majeur.
Certes, les conceptions d’Arendt et de Browning font l’objet de réserves. Mais même celui qui se sent proche de l’approche fonctionnaliste et situationnelle – c’est-à-dire fondée sur les situations historiques spécifiques dont elles sont issues, comme l’auteur de ces lignes – éprouve de grandes difficultés à l’appliquer à des personnages comme Bachar al-Assad.
Bachar occupait dans son régime la position qu’occupaient Hitler dans le régime nazi et Pol Pot dans le régime des Khmers rouges, et non celle d’Eichmann par exemple, qu’Arendt a étudié, ni celle d’Atif Najib [4], qui a reçu la même sentence [peine de mort] dans la même procédure judiciaire.
Si le «mal banal» peut, dans une certaine mesure, s’appliquer aux fonctionnaires et aux exécutants, il ne s’applique pas à ceux qui décident et commandent. C’est une objection à l’encontre d’Arendt que Karl Jaspers avait formulée à propos d’Hitler au moment de la publication de son livre sur Eichmann. Elle vaut également pour Bachar al-Assad.
Bachar est le criminel libre, souverain, qui a choisi le crime comme mode de gouvernement. Il était sans doute trop futile pour réfléchir à ses crimes – peut-être même incapable de penser comme Eichmann – mais, contrairement à Eichmann, il était le décideur ultime de son régime. Il ne peut donc avoir aucune excuse, si tant est que quiconque puisse en avoir une.
C’est précisément ce qui rend sa condamnation à mort, à l’instar de celle d’Atif Najib, de Talal al-Aïssami, voire de son frère Maher [5], problématique: elle efface la distinction sur laquelle repose la justice. Il n’est pas juste que des crimes différents reçoivent la même peine.La question n’est pas de savoir si les trois derniers méritent ou non la peine de mort.
Bachar mérite une punition qui ne soit pas juste «un châtiment». Il mérite LE châtiment qui fasse la différence, qui repose sur la disparité entre son crime – le meurtre de centaines de milliers de Syriens et, potentiellement, de tous – et les crimes des autres, c’est-à-dire le meurtre effectif d’une partie des Syriens.
Comment rendre justice contre le meurtrier total, libre et souverain? Tuer Bachar al-Assad pourrait constituer une partie du châtiment juste, son noyau dur. Mais le châtiment d’hommes comme lui ne devrait pas être un événement qui survient puis s’achève. Il devrait être un processus continu, sur lequel se construirait la justice dans la Syrie post-Assad.
Si le crime de Bachar consiste en la destruction potentielle de tous les Syriens – au sens de la destruction de leur monde commun, de leur lien unificateur – alors la restauration de ce lien, de ce monde commun, exige de faire de son exécution une partie d’un ensemble plus vaste. L’exécution de Bachar ne pourrait garantir la naissance de la justice en Syrie que dans la mesure où elle participerait à la construction d’une Syrie plus juste.
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Les obstacles à cette perspective sont clairs. Le premier obstacle étant que Bachar al-Assad se trouve en sécurité à Moscou et pourrait ne jamais être extradé. Il ne semble d’ailleurs même pas que le gouvernement actuel ait demandé son extradition. Il ne semble pas davantage que celui-ci ait pleinement conscience de l’importance de la condamnation de Bachar al-Assad comme point de départ fondateur pour la justice et l’État de droit.
Le deuxième obstacle est que le système judiciaire syrien actuel ne jouit ni de l’indépendance ni de la crédibilité nécessaires pour faire de la condamnation de Bachar un événement fondateur. Même d’un point de vue strictement juridique, il ne semble pas exister de lois capables de traiter adéquatement le cas de Bachar al-Assad, ni même ceux des principaux responsables de son régime.
Le troisième concerne la politisation du crime et du châtiment. Non pas au sens où le jugement de Bachar et de ses partisans serait politiquement chargé – comment pourrait-il en être autrement pour des hommes comme eux? – mais au sens où il ne s’inscrit pas dans un processus global de justice, qui punirait également d’autres criminels ne relevant pas du régime Assad, dont certains sont plus proches du pouvoir actuel et dont les crimes sont plus récents.
La pire forme de politisation de la justice consiste à la confessionnaliser: punir «leurs» criminels et protéger «les nôtres». Cela introduit une relativité dans tous les crimes, ce qui sert finalement les criminels les plus endurcis, et détruit chez les Syriens le sens de la justice en faisant dépendre la définition du crime par l’identité de son auteur plutôt que par la nature de ses actes.
Il existe également un obstacle qui semble structurel: le caractère généralement banal, dépourvu d’imagination et manquant de sérieux, de toutes les procédures du pouvoir actuel, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui.
Lors du procès d’Atif Najib, nous avons vu se conjuguer la banalité et la confessionnalisation. Le procureur général de Damas, tenant un microphone dans sa main droite et levant l’index de sa main gauche en direction du condamné dans sa cage, lui a dit: «Nous avons effectivement trouvé ce que notre Seigneur nous avait promis. Et toi, as-tu vraiment trouvé ce que ton Seigneur, Bachar al-Assad, t’avait promis?»
Cela est d’une misère absolue. Rien n’évoque ici, de près ou de loin, l’État de droit. Atif Najib est jugé pour les crimes qu’il a commis contre les Syriens, et non pour ce en quoi il croit ou ne croit pas! Le procureur général ne peut incarner le droit de l’ensemble des Syriens à la justice lorsqu’il s’exprime dans le langage d’une foi religieuse particulière.
Mais le pouvoir actuel souhaite-t-il réellement récupérer Bachar al-Assad et l’exécuter? Souhaite-t-il en faire le symbole de l’exécution du pouvoir absolu, sectaire et non élu?
Un événement fondateur de cette nature diviserait «l’histoire de la justice et des droits de l’homme» en Syrie entre un «avant» et un «après», et imposerait une différence fondamentale entre les deux. Il créerait un précédent qui s’inscrirait dans l’imaginaire de tous les Syriens – et des dirigeants en premier lieu – et ferait naître pour eux une nouvelle réalité psychologique et politique.
Pour toutes ces raisons, nous estimons probable que l’occasion de punir Bachar d’une manière radicale par un châtiment fondateur de la justice sera gâchée. Les structures juridiques, institutionnelles et intellectuelles actuelles sont fragiles et incapables de mener à bien une telle tâche. Dans ce cas, la condamnation à mort de Bachar al-Assad sera la fin de l’affaire et non son commencement: en réalité, elle sera l’exécution de l’affaire portée contre lui.
La question de la justice en Syrie dépasse le système judiciaire et ses procédures et ses rouages, tout comme elle dépasse le système politique et ses calculs. Elle constitue le cœur du combat des Syriens depuis des décennies. La révolution n’en a été que l’un de ses chapitres. D’autres l’ont précédée, et d’autres encore lui succéderont. Nous y sommes déjà engagés.(Publié sur le site d’Al Jumhuriya le 26 août 2026; traduction de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)
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- Bachar al-Assad a été jugé coupable de «crimes de guerre» et de «crimes contre l’humanité» commis pendant la répression du soulèvement en Syrie et de la guerre civile qui s’en est suivie et condamné à mort par le tribunal de Damas par contumace le 11 août 2026. L’ancien président déchu vit actuellement réfugié à Moscou, en Russie, après la prise de Damas en décembre 2024 par les factions HTC de Ahmad al-Charaa devenu depuis président intérimaire de la Syrie. https://sana.sy/fr/syrie/2323564/ La Syrie n’est pas partie prenante du Statut de Rome de la Cour pénale internationale et cette dimension n’existe pas dans son système judiciaire. (NdT)
- Farouk al-Charaa, ancien vice-président de Syrie chargé des Affaires étrangères et des médias de 2006 à 2014. Originaire de Daraa, berceau du soulèvement qui éclate en 2011, il adopte une position critique face à la répression sanglante opérée par le régime contre sa population. Il tente de faire défection mais est rattrapé et placé en résidence surveillée. Considéré par certains opposants pendant des années comme le successeur possible de Assad en cas de chute du régime pour former un gouvernement de transition, il était tout de même placé par les Etats-Unis et l’Union européenne sur la liste noire des dirigeants syriens coupables d’exactions envers «leur peuple». (NdT)
- Christopher R. Browning est professeur émérite d’histoire à l’University of North Carolina, Chapel Hill aux Etats-Unis. Il est considéré comme l’un des grands historiens de l’Holocauste. Dans la collection «Histoire» Les Belles Lettres il est l’auteur de: Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands (2002), Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne (2002), Les Origines de la Solution Finale (2007) et À l’intérieur d’un camp de travail nazi (2010).(NdT)
- Atif Najib a été arrêté et condamné à mort ce 11 août à Damas, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de droit commun» commis uniquement pendant la répression du soulèvement populaire en Syrie soit avant le début du conflit armé et de la guerre civile. Il était le seul accusé présent à son procès, tous les autres responsables de l’ancien régime étaient jugés par contumace car en fuite. https://sana.sy/fr/syrie/2323564/ (NdT)
- Talal al-Aïssami – cousin de Bachar al-Assad – et Maher al-Assad – frère de Bachar et ancien dirigeant de la division 4 tristement célèbre pour ses exactions et sa cruauté – ont tous deux été condamnés à mort ce même 11 août à Damas en leur absence. Ils sont tous les deux en fuite et «reconnus coupables de meurtre avec préméditation et de meurtre intentionnel de plusieurs personnes, ainsi que de meurtre intentionnel accompagné d’actes de torture et de cruauté qualifiés de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, ainsi que de torture, de torture ayant entraîné la mort, de privation de liberté et d’enlèvements répétés, qualifiés de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.» https://sana.sy/fr/syrie/2323564/ (NdT)

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