
Par Marina Basso Lacerda
Ce programme radicalise les orientations: il promet l’éradication, l’exception salvadorienne, la cession des minerais stratégiques et un État minimal. C’est la marque de fabrique de l’extrême droite: elle ne rompt pas avec la démocratie constitutionnelle; elle la met à rude épreuve de l’intérieur.
Le programme de Flávio Bolsonaro présenté devant le TSE (Tribunal suprême électoral) est intitulé «Pour que le Brésil surmonte son retard». Il enregistre formellement un ensemble de concessions que le candidat avait déjà annoncées. Il contient une phrase impensable dans le bolsonarisme de 2018 – «Ce plan respecte toutes les structures familiales» – ainsi qu’une série de gestes de conciliation: maintenir les programmes sociaux («aucun Brésilien n’est laissé pour compte»); considérer l’environnement comme un «actif»; mettre fin à la déforestation illégale; accorder une «autonomie» aux peuples autochtones et aux quilombolas (qui ne sont plus mesurés en «arrobas», comme le faisait son père) [1]; protéger les femmes grâce à ce qu’il annonce comme le plus grand programme de l’histoire. Et il ne parle pas d’armement: le marqueur identitaire central d’il y a quelques années disparaît de l’affiche.
D’ailleurs, dans les quatre programmes gouvernementaux de la droite déposés auprès du TSE, les termes qui ont défini le cycle précédent – «mondialisme», «marxisme culturel», «idéologie du genre», «kit gay» – ont pratiquement disparu. À leur place, une rhétorique punitive et gestionnaire: «narcoterrorisme», «terrorisme intérieur», «droit pénal appliqué à l’ennemi», «implacable», «coup de ciseaux».
La disparition de ce lexique ne signifie pas que la guerre culturelle est terminée – elle signifie que les fronts se sont dessinés de manière différente: sur les questions de diversité et d’environnement, la droite et ses variantes extrêmes ont fait marche arrière dans leur vocabulaire pour ne pas perdre le centre; en matière de répression, l’extrême droite a réussi à imposer son répertoire.
Une question s’impose: sommes-nous toujours face à un candidat d’extrême droite?
Dédiabolisation
La littérature internationale qualifie de «normalisation» un trait caractéristique de la vague contemporaine d’extrême droite, ce qui recouvre deux réalités. En Europe, cela renvoie au fait que les partis initialement créés en marge s’intègrent peu à peu sur la scène électorale conventionnelle. Sur le plan des idées, de manière plus générale, il s’agit d’un processus par lequel leurs revendications passent de la marginalité au centre du champ politique.
Il existe également un autre type de normalisation de cette extrême droite, à savoir l’adoption d’une image moderne par des dirigeant·e·s qui défendent expressément, ou ont déjà défendu, des positions allant à l’encontre des principes fondamentaux des Lumières.
Le cas classique est la «dédiabolisation» de Marine Le Pen: exclure son père, renoncer à l’antisémitisme explicite, professionnaliser le discours, le tout sans modifier le cœur du programme. Giorgia Meloni gouverne [depuis octobre 2022] dans le respect des objectifs budgétaires de l’Union européenne; Jordan Bardella est le visage plus acceptable du lepénisme; José Antonio Kast [président depuis mars 2026] a adouci son ton au Chili. Le programme de Flávio Bolsonaro est la traduction brésilienne de cette grammaire.
Si la «dédiabolisation» est précisément l’art de changer ce que l’on dit et la manière de le dire, le critère permettant de classer l’extrême droite ne peut se limiter au vocabulaire.
Ce qui compte, c’est ce que l’on fait
La position des acteurs dans le système politique ne se définit pas uniquement par les idées qu’ils professent – et encore moins par celles adoptées par opportunisme.

La place de l’extrême droite sur l’échiquier politique est occupée par le rapport effectif des acteurs à la démocratie constitutionnelle: leur disposition à accepter, justifier ou promouvoir son interruption. C’est ce que je défends – avec Isabela Kalil et Letícia Cesarino – dans un ouvrage sur le concept d’extrême droite, qui est sur le point d’être publié par Editora Contracorrente.
Flávio garde le silence sur le 8 janvier [tentative de coup d’Etat des bolsonaristes, avec invasion du Palais du Congrès national, du Palais présidentiel et du Tribunal suprême à Brasilia] et sur l’amnistie [la majorité de droite a adopté un projet de loi réduisant la peine de prison de l’ex-président en décembre 2025; de vastes rassemblements ont été organisé à propos de cette «amnsitie»] – et n’a pas besoin de la défendre expressément, comme le fait Ronaldo Caiado [candidat à la présidence pour le PSD-Parti social-démocrate, gouverneur de l’Etat de Goias depuis 2019]. Il est le fils de Jair Bolsonaro: le détenu, le personnage central, l’inéligible dont l’acquittement est la raison d’être même de sa candidature. Le nom de famille porte en lui l’engagement [pour l’amnistie] que le discours passe sous silence.
Le rapport à la démocratie définit la frontière du champ politique. Mais ce champ a aussi un contenu.
Définition
De longue date, le champ de la droite brésilienne s’organise autour de trois lignes directrices – le conservatisme patrimonial et religieux, le patriotisme de soumission et le sécuritarisme sélectif –, traversés par un quatrième élément, l’antipluralisme, toutes opposése au programme de la Constitution de 1988 [Constitution approuvée par l’Assemblée constituante de septembre 1988 et promulgué en octobre; elle marque la fin de la période de dictature 1964-1985]. La gradation politique qui va de la droite à l’extrême droite, jusqu’à la droite ultraradicale, correspond au degré de radicalisation plus ou moins marqué de ces éléments. C’est également le cadre conceptuel que nous proposons dans l’ouvrage mentionné.
Tous ces éléments figurent dans le programme de Flávio Bolsonaro. Le sécuritarisme, contrairement à tout le reste, y est présent sans aucune modération. Ce n’est pas un hasard: la demande de sécurité est immense et tout à fait reconnue – probablement la plus reconnue et la plus populaire des revendications des Brésiliens aujourd’hui. L’extrême droite s’empare de ce problème à travers le spectacle sécuritaire, qui n’est pas une politique de sécurité, mais plutôt sa récupération et sa cannibalisation.
Abaissement de l’âge de la responsabilité pénale, des criminels qui «vont être réduits en poussière», cinq nouveaux complexes pénitentiaires de très haute sécurité, baptisés TREVA, qui suivront, selon les termes mêmes du programme, «le modèle adopté par le Salvador» [de Nayib Bukele], un pays comptant environ 6 millions d’habitants.
Transposer ce dispositif à 213 millions de Brésiliens, sur un territoire aux dimensions continentales et où les gangs sont présents depuis des décennies, n’est pas une politique publique: c’est un fantasme à grande échelle dont le coût constitutionnel – mais aussi de classe et de race – est évident.
Néolibéralisme
Le néolibéralisme distingue l’extrême droite latino-américaine de ses homologues du Nord global. Le programme de Flávio Bolsonaro s’inscrit dans cette logique. Il évoque la reprise des privatisations, la suppression de dix ministères, des chèques-éducation pour les crèches et les écoles [qu’elles soient publiques ou privées], la primauté de la négociation sur la législation, une croisade contre la «République syndicale» et le «Tesouraço» comme slogan porte-drapeau [coupes budgétaires pour réduire les dépenses qualifiées de «gaspillage»].
Le vocabulaire de la «prospérité» – la CAIXA rebaptisée «Banque de la prospérité» [Caixa Econômica Federal 100% publique finançant les programmes sociaux du gouvernement, «Banque de tous les Brésiliens»] – donne son nom à la conception subjective que ce projet véhicule: l’individu en tant qu’entreprise de lui-même, seul responsable de sa propre réussite et de son propre échec. Le chapitre «Un Brésil qui prospère» formule avec une rare clarté l’individualisation du risque social: le parcours est celui que le citoyen «accomplit par ses propres moyens».
Même ce qui ressemble à un geste de bonne volonté se traduit par une approche privatisante: l’environnement devient un «actif», et l’«autonomie» promise aux autochtones et aux quilombolas consiste à «décider des activités productives sur leurs terres» – l’ouverture économique des territoires est placée sous le vocabulaire de l’autodétermination.
Mais le programme opère également un revirement notable, s’alignant sur le mouvement transnational de l’extrême droite. Le trumpisme s’inspire du courant paléoconservateur de la droite américaine, en particulier de Pat Buchanan [qui fut responsable de la communication de Ronald Reagan de février 1985 à mars 1987], qui prônait les droits de douane, le protectionnisme et le nationalisme économique pour protéger les «Américains oubliés». Dans le programme de Flávio Bolsonaro, il n’y a pas de protectionnisme – on y retrouve plutôt la ligne de conduite consistant à «privatiser tout ce qui est possible». Mais il existe une source d’inspiration rhétorique à dimension transnationale.
Le programme promet qu’«aucun Brésilien ne sera laissé pour compte». Il s’adresse au peuple «humilié lorsqu’il se rend au supermarché» et invoque le langage des «oubliés» que le mouvement MAGA de 2016 a consacré. La cohésion qui, là-bas, incombe au nationalisme économique ou au chauvinisme social – ce qui rapproche le trumpisme de l’extrême droite européenne – repose ici, comme toujours, sur la morale et la sécurité.
Les mimétismes avec la gauche constituent une constante de l’extrême droite contemporaine, qui copie les méthodes et le langage de ses adversaires pour les mettre au service d’objectifs opposés. En voici un autre exemple: s’adresser aux «laissés-pour-compte» relève d’un discours de protection de la classe laborieuse qui n’existerait pas sans la gauche qui l’a créé. Le programme l’imite sans en reprendre les instruments: sans protectionnisme, sans politique sociale fondée sur les droits et avec une politique étrangère marquée par la soumission.
La souveraineté à la porte de son domicile
Le programme consacre des sections entières à la souveraineté, mais la définit ainsi: «la souveraineté commence à la porte de votre domicile». Vidée de son contenu économique et géopolitique – la famille Bolsonaro insiste pour subordonner le Brésil aux États-Unis –, la souveraineté devient synonyme de sécurité publique – et ce qui reste de la politique étrangère, c’est l’alignement. Le document déplore que les relations avec les États-Unis et Israël aient été «poussées jusqu’au bord de la rupture». Il promet de céder les minerais critiques et les terres rares au «capital étranger et à la technologie qui existent déjà dans le monde» et, face aux sanctions états-uniennes visant les produits brésiliens, il ne propose que des «solutions diplomatiques efficaces».
On y promet de déclarer le PCC [Primeiro Comando da Capital, gang né en 1993 dans la prison de Taubaté, dans l’État de São Paulo, à la suite du massacre d’octobre 1992 dans la prison de Carandiru à São Paulo, suite à une mutinerie liée aux conditions d’incarcération insoutenables], le CV [Comando Vermelho] et les milices «organisations narcoterroristes». Cette catégorie n’est pas neutre. Le «narcoterrorisme» est une catégorie qui circule dans le répertoire transnational de l’extrême droite des Amériques – de Donald Trump à Nayib Bukele et Javier Milei. Elle remplit une double fonction: elle associe le crime organisé à la gauche politique et, en inscrivant les groupements brésiliens dans le cadre du terrorisme international, ouvre la voie à une intervention états-unienne sur le territoire brésilien, allant des sanctions aux pressions militaires [l’intervention au Venezuela et en Colombie est justifiée par la lutte contre le narcoterrorisme]. Elle constitue une véritable stratégie de «lawfare» [guerre à couverture juridiqueå]. Un programme qui consacre un chapitre entier au mot «souveraineté» adopte, dès sa première page programmatique, la catégorie qui la fragilise le plus.
L’antipluralisme à doses mesurées
Le quatrième élément traverse le programme, à doses mesurées.
L’école sera «exempte d’endoctrinement politique partisan», les enseignants seront formés «pour bien enseigner, et non pour militer en classe», et les écoles civico-militaires seront développées. La contradiction mérite d’être soulignée: on condamne le prétendu endoctrinement idéologique tout en proposant un endoctrinement littéral – en uniforme, hiérarchique, institutionnalisé.
Et le «coup de ciseaux dans la censure», contre le prétendu «ministère de la Vérité» du gouvernement actuel – en référence au Procuradoria Nacional da União de Defesa da Democracia-Bureau du procureur national de l’Union pour la défense de la démocratie (PNDD) [2] –, montre le mimétisme qui caractérise ce courant politique: l’appropriation du vocabulaire de la liberté d’expression, historiquement cher à la gauche et au libéralisme politique, comme arme de guerre culturelle.
Le conservatisme religieux et sociétal, quant à lui, s’affiche sans détour: le document place la «vie dès la conception» parmi les valeurs non négociables et stipule que «ce sont les parents qui décident des valeurs que leur enfant reçoit». Et pas un mot sur les droits reproductifs, dans un programme qui se présente comme destiné aux femmes. L’autorité du père sur la famille comme reflet de l’autorité du marché sur la société.
Parler le langage de la démocratie
L’extrême droite est, par définition, la force qui s’attaque aux principes fondamentaux du libéralisme politique – droits universels, contre-pouvoirs, pluralisme – même lorsqu’elle en adopte le langage. Le vocabulaire est là; le contenu égalitaire, lui n’y est pas.
Un programme cesserait d’être d’extrême droite s’il renonçait à la fabrication de l’ennemi intérieur, s’il déradicalisait les pôles structurant le champ politique et s’il cessait de mettre à mal la démocratie constitutionnelle.
Ce document ne satisfait à aucun de ces trois critères. Il conserve tous les ennemis intérieurs: la «République syndicale», les ONG financées par «l’argent étranger», les enseignants «militants», les organisations de gauche associées au «narcoterrorisme». Se définir par la lutte contre des adversaires n’est pas l’apanage de l’extrême droite: le camp progressiste s’organise lui aussi contre quelque chose – la concentration des revenus, l’exploitation du travail, la domination de genre. La différence réside dans le statut de l’antagoniste. Les cibles de la gauche sont des structures; les ennemis de l’extrême droite sont des personnes. Et c’est précisément cette inexistence de définition de structure qui rend l’accusation irréfutable: chaque démenti d’un individu est interprété comme la preuve que le complot fonctionne.
Le programme radicalise les positions: il promet l’éradication, des mesures d’exception à la salvadorienne, la cession des minerais stratégiques et un État minimal. C’est la marque de fabrique de l’extrême droite: elle ne rompt pas avec la démocratie constitutionnelle; elle la met à rude épreuve depuis l’intérieur. Et il ne se prononce pas explicitement sur la branche ultraradicale – celle qui prône l’abolition de l’État de droit – car le fils de Bolsonaro n’a pas besoin de le dire.
La modération est le signe que l’électorat radical est insuffisant et qu’il est déjà entièrement capturé, et qu’il faut à nouveau faire un clin d’œil à un certain centre. C’est aussi le signal que les revendications des mouvements féministes, LGBTQIA+ et écologistes sont devenues trop majoritaires pour être combattues de front.
La dédiabolisation, la modération ne révèle donc pas une extrême droite qui aurait changé. L’ambiguïté est calculée: intégrer le vocabulaire libéral pour disqualifier la gauche, et non pour adopter son programme. (Article publié sur le site du Correio da Cidadania, 27 août 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Marina Basso Lacerda est titulaire d’un doctorat et d’un post-doctorat en sciences politiques, chercheuse à l’UnB (Université de Brasília) et à l’USP (Université de São Paulo), autrice de l’ouvrage O Novo Conservadorismo Brasileiro: de Reagan a Bolsonaro, Ed. Zouk, 2019, finaliste du prix Jabuti.
________
[1] Quilombos: «Créés par des esclaves ayant fui le travail forcé ou par des communautés noires après l’abolition de l’esclavage, les quilombos demeurent des espaces de mémoire et de résistance. Mais beaucoup sont aujourd’hui menacés par des projets fonciers.» (Unesco) Le terme quilombolas désigne les habitants des quilombos. En avril 2017, alors qu’il était député fédéral et pré-candidat à la présidence, Jair Bolsonaro a prononcé un discours au club Hebraicade Rio de Janeiro au cours duquel il a évoque une visite faite dans un quilombo durant laquelle il a déclaré: «L’afro-descendant le plus léger là-bas pesait sept arrobas. Ils ne font rien! Je pense que même pour la reproduction, il ne sert plus à rien.» L’arroba est une unité de mesure de poids pour les bovins et les porcins, l’équivalent d’environ 15 kg. Jair Bolsonaro a repris cette formule raciste en tant que président en 2022. (Réd. A l’Encontre)
[2] Le PNDD a été créé en début 2023. Il a pour but déclaré la défense de l’équilibre et de la légitimité des «trois pouvoirs» (exécutif, législatif, judiciaire), la lutte contre la désinformation (avec un problème de manque de définition légale de ce qu’est la désinformation), désinformation visant à saboter les politiques publiques ou à porter atteinte aux droits constitutionnels, et, finalement, la régulation des géants de la tech, plateformes pouvant diffuser des «fakenews» et «deepfakes» par IA. (Réd. A l’Encontre)

Soyez le premier à commenter