
Par Ashley Smith
Trump est revenu au pouvoir cette fois-ci avec un programme bien plus abouti, défini dans le Projet 2025 de la Heritage Foundation. Il a également constitué un cabinet fidèle composé de personnalités de droite dure, d’escrocs et d’individus peu recommandables, unis pour satisfaire le moindre de ses caprices. Les capitalistes, y compris la majorité de ceux qui ne l’avaient pas soutenu pendant la campagne, se sont ralliés à lui, déterminés à se défendre contre ses menaces, à acheter de l’influence et à protéger leurs intérêts.
Trump revient en force
Si la deuxième administration Trump est plus unie que la première, elle reste en proie à des contradictions programmatiques et à des divisions entre factions. Par exemple, le Projet 2025 lui-même contient des articles contradictoires sur la mondialisation: l’un prônant son maintien, l’autre préconisant son abandon au profit d’un protectionnisme extrême. Des conflits similaires existent au sein de son personnel. Certains, comme Musk avant qu’il ne soit chassé du DOGE, soutiennent la mondialisation et l’immigration, tandis que Peter Navarro [économiste, directeur de l’Office of Trade and Manufacturing Policy de 2017 à 2021] plaide en faveur des droits de douane les plus extrêmes et Stephen Miller pour la fin totale de l’immigration. Trump trône au sommet de ces contradictions.
Ainsi, la deuxième administration Trump est un régime nationaliste autoritaire, unifié par un dirigeant charismatique qui oscille entre un amalgame de positions. Celle qu’il adopte dépend de la dernière personne à qui il a parlé, de ses propres impulsions et de son obsession à conclure des accords pour faire avancer ce qu’il perçoit comme étant les intérêts américains, qui sont le plus souvent ses propres intérêts, personnels et familiaux, en matière de profit et de pouvoir. Dans l’ensemble, la classe capitaliste a adopté une relation transactionnelle avec Trump. Contrairement à Reagan, il ne guide pas la classe dirigeante vers un nouveau projet hégémonique capable de restaurer la suprématie capitaliste américaine.
Néanmoins, Trump a tenté de transformer l’État en un État autoritaire. Fort de la théorie de l’exécutif unitaire [qui affirme que l’article II de la Constitution assure au président une autorité complète et de fait incontrôlable sur les divers secteurs de l’exécutif] qui confère au président un pouvoir quasi illimité, Trump a gouverné principalement par le biais de décrets présidentiels, et non en faisant adopter des projets de loi par le Congrès. Son seul succès sur ce front a été l’adoption de ce qu’il a appelé le «Big Beautiful Bill» [budget]. Il a éliminé autant que possible ses ennemis au sein de l’État profond. Il a limogé ceux qu’il jugeait déloyaux, notamment au sein de la CIA, du FBI, du ministère de la Justice, du département d’État et du département de la Défense. Il a supprimé l’USAID (Agence fédérale pour le développement international, mise en place par John Kennedy). Il a ensuite utilisé la bureaucratie d’État ainsi remaniée comme une arme contre ses adversaires politiques, les ONG et la gauche, en particulier les militants de la solidarité avec la Palestine. Et il s’en est servi pour disculper ses partisans, en accordant des grâces aux personnes condamnées pour l’insurrection du 6 janvier.
Trump a également tenté d’imposer sa vision autoritaire de la nation aux institutions publiques et privées. Il a déclaré ni plus ni moins qu’une guerre culturelle contre l’éducation. Utilisant la menace de suspendre les financements fédéraux comme moyen de chantage, il a imposé la suppression des programmes de diversité, d’équité et d’inclusion. Il a tenté de contraindre les institutions à mettre fin aux programmes enseignant l’histoire exploiteuse et oppressive du capitalisme américain, et les a au contraire obligées à adopter un programme scolaire conservateur et patriotique qui «blanchit» son passé et son présent.
Il a agi de la même manière envers des institutions publiques telles que le Smithsonian Museum et le Kennedy Center. Et ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est qu’il a eu recours à des poursuites judiciaires et à des accusations infondées d’antisémitisme pour contraindre les grands médias à embaucher de nouveaux rédacteurs en chef de droite, comme Bari Weiss, qui est désormais à la tête de CBS News, à censurer, voire à licencier des journalistes, et à suivre la ligne de son parti sur les événements nationaux et internationaux. Même le divertissement grand public n’est pas à l’abri. Sa Commission fédérale des communications a approuvé la fusion de Paramount et HBO par le milliardaire de droite David Ellison [le fils de Larry Ellison qui possède la firme Oracle].
Parallèlement, Trump a mis en œuvre un néolibéralisme extrême sur le plan intérieur. Il a vidé de leur substance des ministères fédéraux entiers, comme celui de l’Éducation, réduit les impôts des riches, démantelé les réglementations limitant le pouvoir des entreprises, révoqué les droits syndicaux des fonctionnaires fédéraux, réduit les programmes sociaux et détourné l’attention de cette attaque de classe en désignant de manière vicieuse des boucs émissaires parmi les opprimés, en particulier les immigrés, la communauté trans et queer, ainsi que les personnes de couleur, notamment les Afro-Américains. Il s’agit ni plus ni moins d’une guerre de classe empreinte de fanatisme. Sa nature brutale a été illustrée de manière dramatique par le déploiement de milliers de soldats de la Garde nationale dans le cadre d’une occupation sans fin de la capitale nationale, Washington DC, soi-disant pour lutter contre la criminalité (qui était pourtant en baisse), mais en réalité pour tester sa capacité à imposer un régime autocratique.
Sa principale ligne d’attaque a visé les immigré·e·s. Des secteurs entiers du capital, de l’agroalimentaire aux entreprises de construction et de services, s’y opposent car ils dépendent entièrement de la main-d’œuvre sans papiers. Néanmoins, Trump a injecté 75 milliards de dollars dans l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) au cours de son mandat, lui accordant un budget annuel de près de 28 milliards de dollars, soit à peu près l’équivalent des dépenses annuelles du Canada en matière de défense. Il s’en est servi pour recruter des milliers de nouveaux agents de l’ICE et de la police des frontières et les déployer à travers le pays afin d’arrêter, de placer en détention et d’expulser les travailleurs sans papiers.
Son mode de gouvernance par décrets présidentiels a mis en péril un ordre constitutionnel déjà peu démocratique. Déjà, trois nouvelles études majeures ont établi que Trump a fait basculer les États-Unis dans une direction autoritaire (NPR, 20 mars 2026). Et corrompue, qui plus est. Il a utilisé sa présidence pour s’enrichir, enrichir sa famille et ses acolytes, ce qui fait de son administration de loin la plus corrompue de l’histoire des États-Unis. Au cours de la seule première année et demie de son mandat, Trump et sa famille ont engrangé près de 4 milliards de dollars grâce à divers dons, procès et transactions commerciales. Ils ont réalisé plus de 1,4 milliard de dollars rien qu’avec les cryptomonnaies.
À l’étranger, il a abandonné la grande stratégie de Washington consistant à chapeauter le capitalisme mondial. Ce faisant, il a réduit à néant ce qu’on appelle «l’ordre fondé sur des règles». Il a remplacé le consensus de Washington en faveur du libre-échange par le protectionnisme, à travers sa guerre tarifaire lancée le 2 avril 2025, jour dit de la «Libération». Au lieu des institutions multilatérales de Bretton Woods et des alliances militaires telles que l’OTAN, il a adopté une relation transactionnelle tant avec ses amis qu’avec ses ennemis. Il a mis en œuvre une nouvelle stratégie d’impérialisme prédateur et unilatéral, que lui-même et son secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, appellent «la doctrine Donroe». Ne se souciant plus d’obtenir le consentement de ses alliés, cette stratégie définit un plan non pas d’hégémonie mondiale, mais de domination. Elle promet tout d’abord de se tailler une sphère d’influence en Amérique latine et d’en exclure les rivaux, en particulier la Chine, qui est devenue le principal investisseur et partenaire commercial de la région.
Trump concède de fait des sphères d’influence similaires à la Chine et à la Russie dans leur «étranger proche». Mais cette stratégie n’empêchera pas les conflits entre les États-Unis et ces puissances impériales, surtout lorsque leurs intérêts se chevauchent et s’opposent, par exemple au sujet de Taïwan, de l’Ukraine et de l’ensemble du Moyen-Orient. Rappelez-vous que la dernière époque où les grandes puissances se taillaient des sphères d’influence s’est achevée avec la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, le coup d’État de Trump au Venezuela et la guerre contre l’Iran ne sont qu’un avant-goût de ce qui pourrait être bien pire à venir. Il a déjà menacé de provoquer un changement de régime à Cuba, d’annexer le Groenland et d’intégrer le Canada en tant que 51e État de Washington. Pour préparer ce projet, il a porté le budget militaire à 1000 milliards de dollars et a proposé 1500 milliards de dollars pour l’année prochaine.
Collaboration, complaisance et capitulation des élites
Face à cette offensive, le capital, la bureaucratie d’État, les institutions dirigeantes et le Parti démocrate n’ont dans un premier temps opposé que peu de résistance. La plupart des entreprises ont tiré profit du néolibéralisme extrême de Trump. Et plutôt que de s’opposer à son protectionnisme, elles ont noué une relation de transaction avec lui, s’efforçant d’obtenir des dérogations et des exceptions afin de pouvoir maintenir leurs chaînes de production et d’approvisionnement internationales. Elles comptaient sur le fait que, confronté aux conséquences désastreuses de ses politiques, il ferait marche arrière. Il l’a fait à plusieurs reprises, notamment en matière de droits de douane. Face à la panique qui régnait sur les marchés obligataires et boursiers, il les a abaissés de manière générale. Cela lui a valu le surnom de TACO – «Trump Always Chickens Out» (Trump se défile toujours).
L’administration publique n’a opposé pratiquement aucune résistance alors que des pans entiers de l’État étaient démantelés. Les tribunaux n’ont guère contribué à endiguer cette offensive. La majorité de droite à la Cour suprême, triée sur le volet par Trump, s’est pour l’essentiel contentée d’entériner ces mesures, lui accordant par exemple l’immunité contre toute poursuite pour tout acte officiel accompli pendant son mandat. Les établissements d’enseignement supérieur prestigieux ont pratiqué une capitulation et une soumission préventives, en censurant le corps enseignant et les étudiants, en supprimant les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion, et en s’adaptant aux coupes drastiques dans les financements fédéraux. Les démocrates ont suivi leur conseiller James Carville et ont adopté sa stratégie de l’opossum, consistant littéralement à ne rien faire, à faire le mort, à laisser Trump se discréditer lui-même, puis à récolter les bénéfices électoraux lors des élections de mi-mandat de 2026 et des élections présidentielles de 2028.
Toutes ces institutions étatiques et civiles n’ont commencé à tenir tête à Trump qu’après la montée de la résistance populaire de masse. Dans la foulée, les tribunaux de première instance ont commencé à se prononcer contre les violations des droits des immigrés commises par Trump, et la Cour suprême a même invalidé l’imposition anticonstitutionnelle de droits de douane par ce dernier. Harvard a finalement tracé une ligne dans le sable lorsqu’elle a été confrontée à une attaque existentielle visant son financement, réussissant à faire condamner Trump devant les tribunaux. Et enfin, les démocrates ont commencé à s’opposer à Trump. Mais ils ne l’ont pas fait pour galvaniser la résistance, mais pour la coopter. Ils ont mis en garde contre toute réponse aux provocations de Trump par des manifestations perturbatrices, préconisant plutôt de faire confiance aux tribunaux et de voter pour eux lors des élections.
Pire encore, l’opposition des démocrates à Trump accepte fréquemment ses conditions antidémocratiques. Par exemple, ils ont riposté à son découpage électoral des circonscriptions du Congrès par une campagne similaire de leur part. Désormais, chaque parti tente de truquer les élections en sa faveur, coopérant de manière antagoniste à la chute de la démocratie. Même leur récente opposition au financement de l’ICE s’avère réactionnaire à y regarder de plus près. Tout ce qu’ils exigent, c’est que les agents reçoivent davantage de formation et ne portent pas de masques. Ce faisant, ils se font un plaisir de financer ces voyous pour qu’ils poursuivent leur règne de terreur. D’une manière générale, le parti s’en prend principalement à Trump depuis la droite, le fustigeant pour avoir sapé le capitalisme et l’impérialisme américains. Quant à proposer une alternative positive, le mieux qu’ils aient trouvé, ce sont des promesses de s’attaquer à la crise du pouvoir d’achat avec une version réchauffée du keynésianisme impérialiste de Biden. Au mieux, ils visent à rétablir le statu quo ante que la grande majorité méprise.
La résistance
La véritable résistance à Trump est venue d’en bas, et non d’en haut. Cela n’a rien de surprenant. Alors que Trump a radicalement enrichi la classe dirigeante, y compris les entreprises qui soutiennent le Parti démocrate, il a réduit le niveau de vie de la grande majorité et s’est livré à une chasse aux sorcières contre les opprimé·e·s, en particulier les migrant·e·s et les personnes trans. Il n’a jamais bénéficié du soutien de la majorité et une importante minorité s’est organisée contre son régime dès les premiers jours. Cette couche a rassemblé les travailleurs/travailleuses et les opprimé·e·s, en colère contre tout, de l’autoritarisme au déploiement massif de l’ICE dans les villes à travers le pays, en passant par l’opposition à la guerre contre l’Iran, qui a fait grimper le coût de la vie en raison de l’inflation. Sans surprise, les taux de popularité de Trump se sont effondrés. Près de 60% de la population désapprouve son gouvernement. Une majorité s’est même retournée contre ses politiques économiques et d’immigration, qui lui valaient auparavant un soutien majoritaire.
Tout cela a déclenché une résistance populaire de masse qui a déferlé sur le pays. Elle s’est exprimée de trois manières principales. Tout d’abord, elle a donné lieu à une mobilisation au sein des communautés et sur les lieux de travail, ainsi qu’à des manifestations de masse contre le déploiement de l’ICE dans les grandes villes multiraciales et «multinationales». Tout le monde savait bien à l’avance que cela allait arriver. Les militant·e·s pour les droits des immigré·e·s ont mis en place des réseaux d’intervention d’urgence pour suivre les mouvements de l’ICE et organiser des manifestations de masse afin de défendre toute personne prise pour cible. En conséquence, partout où Trump a déployé l’ICE, une résistance multiraciale issue de la classe laborieuse s’est levée. Une opposition massive a affronté l’ICE dans une ville après l’autre, de Los Angeles à Chicago et, surtout, à Minneapolis.
La deuxième manifestation de cette résistance est l’organisation nationale Indivisible. Deux militants du Parti démocrate, Leah Greenberg et Ezra Levin, l’ont créée au cours du premier mandat de Trump, l’ont mise en veille sous Biden, puis l’ont relancée au cours des deux dernières années. Indivisible a été le fer de lance des trois manifestations «No Kings». Il s’agit des plus grandes journées de manifestation de l’histoire des États-Unis, au cours desquelles des millions de personnes ont défilé dans des villes à travers tout le pays.
À l’instar de ses fondateurs, les responsables locaux des 2500 sections d’Indivisible sont des progressistes du Parti démocrate. Par conséquent, les revendications programmatiques d’Indivisible sont réduites, limitées à l’opposition à Trump et au Parti républicain, et excluent toute opposition au génocide à Gaza, que leur parti a perpétré aux côtés d’Israël. Leurs manifestations ont eu tendance à attirer des libéraux plus âgés, plus blancs et aisés, agissant en tant qu’individus isolés. On y trouve très peu de militants, malgré la présence de nombreux syndiqués. Et la tribune des orateurs est dominée par des responsables politiques du Parti démocrate. Ainsi, Indivisible a organisé un front populaire visant à canaliser les manifestants vers la campagne électorale et à les inciter à voter pour le Parti démocrate lors des élections de mi-mandat.
L’expression ultime, et peut-être la plus significative, de la résistance de la classe ouvrière est la coalition May Day Strong. Elle a été lancée par le Syndicat des enseignants de Chicago, qui a mené des grèves militantes non seulement pour des revendications économiques, mais aussi pour des revendications de justice sociale. May Day Strong a reçu le soutien de nombreux grands syndicats ainsi que d’organisations de défense des droits des immigrés, d’ONG de gauche, ainsi que de formations alignées sur le Parti démocrate comme Indivisible. Elle a appelé à plusieurs manifestations de masse de la classe ouvrière, notamment le 1er mai, une fête des travailleurs célébrée partout dans le monde mais largement oubliée aux États-Unis, sauf par la gauche et les organisations de solidarité avec les migrant·e·s.
Au cours des deux dernières années, la coalition a remis le 1er mai sur le devant de la scène grâce à deux journées de manifestations massives menées par les syndicats. Cette année, elle a appelé à des actions en réponse à l’appel lancé depuis Minneapolis avec le slogan «Pas de travail! Pas d’école! Pas de shopping!», associé à un autre: «Les travailleurs passent avant les milliardaires!». Ces actions ont mobilisé davantage de travailleurs et ont même donné lieu à des manifestations massives d’enseignants à Madison et en Caroline du Nord, qui ont paralysé leurs systèmes scolaires. L’objectif déclaré de nombreux membres de May Day Strong et de son réseau est une grève générale, déjà annoncée pour le 1er mai 2028 par l’UAW (United Auto Workers). Il s’agit en grande partie d’un radicalisme verbal, qui ne s’appuie pas sur une organisation ni sur la capacité de concrétiser cet appel.
«May Day Strong» a le potentiel de devenir la principale formation de résistance de la classe laborieuse, un front uni contre Trump et la classe des milliardaires. Mais, dans le même temps, ce mouvement est contrôlé par les dirigeants syndicaux, la bureaucratie des ONG, ainsi que par Indivisible et sa stratégie politique consistant à soutenir les démocrates – une approche de front populaire qui détournera les militants de la rue et des luttes sur le lieu de travail, et réorientera leur temps, leur argent et leur énergie collectifs vers la campagne en faveur d’un parti capitaliste autoproclamé.
Le régime de Trump en crise
Ainsi, Trump a dû faire face à une résistance croissante sur le plan intérieur ainsi qu’à une opposition grandissante à l’étranger. Ces forces lui ont infligé trois défaites dévastatrices qui ont plongé son régime dans la crise. Premièrement, contrairement à la plupart des États du monde, la Chine a déjoué le bluff de Trump dans la guerre commerciale. Elle a interrompu ses exportations de métaux et de minéraux de terres rares. Des secteurs entiers du capital états-unien en dépendent pour fabriquer des aimants, des batteries, des composants électroniques et d’autres technologies dites vertes. Avec l’interruption des approvisionnements chinois, des secteurs industriels entiers ont été menacées de fermeture. Confirmant son surnom de «TACO», Trump a rapidement fait marche arrière et abaissé les droits de douane, plongeant toute sa stratégie impérialiste dans le chaos. Surtout après la visite humiliante de Trump à Pékin, l’establishment craint désormais qu’il ne conclue un accord avec son principal rival, ne trahisse Taïwan et n’affaiblisse la domination des Etats-Unis sur la région Asie-Pacifique.
Deuxièmement, la classe ouvrière multiraciale de Minneapolis a contraint Trump à renoncer à son déploiement massif de l’ICE dans les grandes villes du Parti démocrate. Minneapolis est une ville syndiquée, marquée par un passé et un présent militants de grèves, berceau du soulèvement autour de la mort de George Floyd et épicentre de la lutte des peuples autochtones. Ainsi, lorsque Trump a déployé des milliers d’agents de l’ICE, la ville entière s’est soulevée pour résister, surtout après que ceux-ci eurent tué René Good et Alex Pretti. La résistance a culminé avec des manifestations et des grèves de masse qui ont paralysé la ville. L’establishment capitaliste et les responsables politiques ont paniqué et ont appelé Trump à faire marche arrière, ce qu’il a rapidement fait. Il a retiré l’ICE et limogé la très impopulaire directrice du Département de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, ainsi que le commandant en chef de la police des frontières, Greg Bovino, un aspirant nazi. Trump les a remplacés par son «tsar des frontières», Tom Homan, qui a orchestré un retrait tactique de ce déploiement massif vers d’autres régions. Mais Trump n’a pas renoncé à son programme d’expulsions massives. Homan est revenu à une version renforcée des tactiques qu’il utilisait lorsqu’il dirigeait l’ICE sous Obama: surveillance, arrestations ciblées, incarcération dans les nouveaux camps de concentration de Trump et expulsions accélérées.
Troisièmement, le régime iranien a infligé à Trump sa pire défaite à ce jour. Trump a lancé sa guerre contre l’Iran par orgueil et par stupidité. Grisé par le succès de son coup d’État au Venezuela, il pensait, dans son délire, pouvoir faire de même à Téhéran. Mais l’Iran n’est pas le Venezuela. C’est un État aguerri qui a écrasé chaque vague de résistance populaire, tout récemment en janvier dernier lorsqu’il a massacré des milliers de personnes. C’est également une puissance impérialiste régionale qui a collaboré avec son allié, la Russie, pour noyer la révolution syrienne dans le sang. Et le régime supervise son soi-disant «Axe de la résistance» dans son propre intérêt, avant tout pour assurer la pérennité de son pouvoir, quelle que soit sa rhétorique anti-impérialiste.
Ainsi, le régime de la République islamique n’a pas cédé, malgré le massacre de ses dirigeants, y compris de son potentat théocratique, le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei. Au contraire, le Corps des gardiens de la révolution islamique a consolidé son pouvoir derrière le fils de Khamenei et lancé une contre-offensive de frappes de missiles et de drones contre les États-Unis, Israël et les États du Golfe. Plus important encore, il a fermé le détroit d’Ormuz, une voie maritime internationale essentielle pour le transport du pétrole, du gaz naturel, des produits pétrochimiques et des engrais. Cette fermeture a immédiatement fait grimper l’inflation et menacé de plonger l’économie mondiale dans la récession. Face à un échec total, Trump a accepté un cessez-le-feu, puis un protocole d’accord qui a mis fin à la guerre et ouvert la voie à des négociations en vue d’un règlement à long terme, ce qui n’empêche pas de possibles rebondissements militaires.
Mais le mal pour Trump est fait. Il n’a atteint aucun de ses objectifs impérialistes. La popularité de Trump s’est effondrée. La guerre a également divisé la direction du mouvement MAGA, d’anciens alliés de Trump, comme l’antisémite Tucker Carlson, le dénonçant pour avoir lancé une nouvelle «guerre sans fin» à la demande d’Israël. Et, fait encore plus inquiétant, une partie de sa base MAGA a commencé à se plaindre de la hausse du coût de la vie. Au lieu de «rendre sa grandeur à l’Amérique», la guerre de Trump a mis à nu la faiblesse de Washington et son incapacité à vaincre une puissance régionale. Cela a permis aux démocrates de l’attaquer en le qualifiant de mauvais dirigeant de leur empire, accélérant ainsi son déclin relatif.
L’administration Trump traverse aujourd’hui la pire crise parmi toutes celles qu’elle a connues au cours de ses deux mandats. Le scandale Epstein pèse sur lui. Et il est devenu la risée de tous pour n’avoir pas réussi à débarrasser le Reflecting Pool de Washington de la prolifération d’algues causée par ses propres travaux de rénovation. Sa cote de popularité a chuté se situant autour de 30% et un peu plus. Si les États-Unis organisent des élections libres et équitables, le Parti républicain perdra les élections de mi-mandat. Il pourrait perdre non seulement la Chambre des représentants, mais aussi le Sénat. S’il perd, Trump fera l’objet d’une procédure de destitution.
La perte d’une ou des deux chambres bloquerait toute loi et enliserait le gouvernement dans des auditions interminables et une impasse à l’approche de l’élection présidentielle de 2028. Il deviendrait un président en fin de mandat sans pouvoir réel. Il en est conscient et est donc désespéré. Il fait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter ce sort. Il tente de truquer les élections. Le Parti républicain procède à un redécoupage électoral dans plusieurs États afin de garantir la victoire de ses candidats. La majorité de Trump à la Cour suprême lui a permis d’aller encore plus loin en vidant de sa substance la loi sur les droits de vote de 1965. Cela a donné le feu vert au Parti républicain pour réinstaurer des circonscriptions à majorité blanche, faire échouer les démocrates noirs et faire élire les candidats de son choix dans un effort désespéré pour conserver la Chambre des représentants. Il s’agit ni plus ni moins que du retour des lois Jim Crow aux urnes. Pour restreindre davantage le droit de vote, Trump fait pression sur les républicains afin qu’ils adoptent le «Save America Act». Cette loi exigerait une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales et imposerait des règles strictes en matière d’identification aux bureaux de vote. Ces deux mesures visent à discriminer entre autres les immigré·e·s. Pire encore, Steve Bannon, entre autres, a appelé Trump à déployer l’ICE devant les bureaux de vote afin de restreindre le vote des Noirs et des Latinos.
Malgré tout cela, les républicains sont en passe de perdre les élections de mi-mandat, tant ils sont méprisés. Trump serait alors confronté à un choix: se battre ou fuir. Il a posé les bases de ces deux options. D’une part, il remet une nouvelle fois en cause l’intégrité des élections, enclenchant ainsi une dynamique qui pourrait déboucher sur un nouveau putsch du type de celui du 6 janvier. D’autre part, malgré les décisions de justice qui lui sont défavorables, il est déterminé à s’assurer la disponibilité de sa caisse noire de 1,8 milliard de dollars afin de rémunérer ses sbires et de garantir, à lui-même et à sa famille, l’immunité face aux enquêtes et aux poursuites pour leurs actes de corruption et d’évasion fiscale sans précédent.
Quoi qu’il en soit, Trump ne s’effacera pas sans faire de bruit. À l’instar de Netanyahou en Israël, il fait face à un combat existentiel pour rester au pouvoir et éviter la prison. Il deviendra donc probablement plus autoritaire sur le plan intérieur et plus interventionniste à l’étranger. Il s’en prend d’ores déjà aux dissidents. À Minneapolis, le FBI a arrêté 15 militants anti-ICE, et le ministère de la Justice a obtenu la condamnation de huit autres militants pour terrorisme au Texas, ainsi que celle de huit autres militants de solidarité avec la Palestine à l’université du Michigan pour complot en vue de détruire des biens. Trump est également très susceptible d’intensifier ses interventions à l’étranger. On ne peut exclure qu’il relance la guerre contre l’Iran pour parer aux accusations des faucons républicains et démocrates. Ou qu’il envahisse Cuba. Ou qu’il s’empare du Groenland.
Enfin, il continuera à jeter de la chair à canon à ses sbires du mouvement «Make America Great Again» (MAGA), leur offrant le pain du sectarisme et le cirque des combats sanglants de l’UFC (Ultimate Fighting Championship) sur la pelouse de la Maison Blanche. Le 250e anniversaire de la Révolution américaine, qui approche, en sera un exemple typique. Il en fera un spectacle de la réaction MAGA. La tentative de Trump de conserver le pouvoir ouvrira une nouvelle période de chaos, de crise constitutionnelle et de confrontation dont l’issue est imprévisible.
Quelle direction prendra la résistance?
Ce scénario ouvrira un débat stratégique au sein de la résistance. La grande majorité des dirigeants et des militants du mouvement se tournera vers la campagne en faveur des démocrates lors des élections de mi-mandat de l’automne et des élections présidentielles de 2028. C’est là toute la stratégie d’Indivisible. Les responsables syndicaux de «May Day Strong», la bureaucratie des ONG et les dirigeants du mouvement s’orienteront également dans cette direction. En effet, le titre de sa récente conférence nationale était «Toutes les routes mènent à novembre».
Mais, en réalité, les démocrates n’ont aucune solution aux crises du système. Le parti ne propose aucun programme pour répondre aux revendications des travailleurs et des opprimés, si ce n’est son «programme d’accessibilité financière», qui n’est rien d’autre que du «bidénisme 2.0». Et, notamment sur la question de l’impérialisme, ils se situent à droite du Parti républicain, déterminés à consolider l’hégémonie états-unienne mise à mal par la stratégie prédatrice et transactionnelle de Trump. La gauche au sein du Parti démocrate, comme Bernie Sanders, AOC, et Mamdani, est prise au piège, fidèle à l’establishment et tirée vers la droite dans la pratique, quelles que soient sa rhétorique et ses initiatives législatives infructueuses. Sans parti qui leur soit propre, piégés au sein de l’État et face à un rapport de forces de classe défavorable, ils sont contraints de se plier à la ligne du parti capitaliste. Cette ligne a ouvert la voie à Trump à deux reprises. Si les démocrates remportent les élections cet automne et en 2028, ils ouvriront la porte à un énième dirigeant d’extrême droite qui galvanisera la petite bourgeoisie désespérée du pays. Ils constituent une impasse stratégique pour la résistance.
La petite gauche révolutionnaire doit expliquer patiemment cette réalité au milieu du raz-de-marée du «moindre mal» qui atteint son apogée à l’approche des élections de novembre. Nous devons plaider pour que la résistance reste indépendante, s’appuie sur ses propres manifestations de masse perturbatrices et ses grèves, et se batte pour des revendications de réformes allant au-delà du simple renvoi de Trump. Cet argument doit s’imposer dans le cadre de la nouvelle radicalisation qui s’est construite à travers des vagues de luttes de masse depuis la Grande Récession. Aujourd’hui, un tiers des jeunes approuvent verbalement ce qui leur est présenté comme le communisme (enquête du Cato Institute) et deux tiers le socialisme, ce qui traduit un changement au sein de secteurs de la jeunesse au-delà du sens qu’ils peuvent donner à ces deux termes. Cette radicalisation est toutefois restée piégée et bloquée au sein du Parti démocrate. Mais la majorité est insatisfaite des démocrates; ceux-ci sont plus impopulaires, avec un taux d’approbation de 28%, que les républicains, qui affichent un taux de 32%. Ce fait offre une opportunité à une nouvelle génération de révolutionnaires de se fondre dans la résistance, d’aider à reconstruire les infrastructures de lutte de la classe ouvrière, de forger une nouvelle minorité militante de travailleurs/travailleuses et de personnes opprimées, et, à partir de ce processus, de construire un nouveau parti ouvrier pour lutter en faveur d’une révolution politique et sociale. (Ce texte est issu d’un rapport fait fin juin; traduction rédaction A l’Encontre)
Ashley Smith collabore régulièrement au magazine et groupe Tempest Collective.

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