Etats-Unis. Trump, le nationalisme autoritaire et la résistance (1)

The Apprentice.

Par Ashley Smith

Le président Donald Trump représente un danger clair et immédiat pour les citoyens et citoyennes des États-Unis et du monde entier. Son régime nationaliste autoritaire a déclenché une guerre de classes empreinte de préjugés sur le plan intérieur et d’un impérialisme prédateur à l’extérieur. La menace que représente Trump est aujourd’hui encore plus grave, alors qu’il entre dans la crise la plus profonde de ses deux mandats. Celle-ci est le résultat de scandales qui se multiplient, tels que l’affaire des «dossiers Epstein», ainsi que de ses défaites face à la Chine dans sa guerre commerciale, face à la classe ouvrière de Minneapolis qui s’est opposée au déploiement de l’ICE, et face à l’Iran dans ce qui est peut-être la guerre impérialiste la plus mal conçue de l’histoire des États-Unis.

La cote de popularité de Trump s’est effondrée, les divisions se sont multipliées au sein de la direction et de la base du mouvement MAGA, et le Parti républicain est en bonne voie de perdre les élections de mi-mandat [le 3 novembre 2026]. S’il perd, Trump deviendra un «canard boiteux», fera l’objet d’une procédure de destitution et, une fois hors du pouvoir, sera poursuivi pour ses multiples délits et crimes. Trump est désormais une bête blessée. Il tentera de truquer les élections d’automne, de gouverner par décrets, de s’octroyer, ainsi qu’à sa famille, l’immunité judiciaire, et d’utiliser l’État comme une arme contre le Parti démocrate, les juges et la résistance populaire. Les États-Unis entrent dans une période de chaos, de crise constitutionnelle et d’affrontements encore plus amples, d’une importance historique pour le monde.

Un monstre parmi tant d’autres

Trump n’est pas un cas unique. Il est l’une des manifestations de la nouvelle extrême droite qui s’est levée dans un pays après l’autre. C’est un symptôme morbide de notre époque, marquée par de multiples crises capitalistes qui se recoupent: la récession mondiale, les rivalités interimpérialistes, notamment entre les États-Unis et la Chine, le réchauffement climatique, les migrations de masse, la multiplication des pandémies telles que la Covid et Ebola, ainsi que les inégalités croissantes au sein des pays et entre eux. Les classes capitalistes et leurs partis traditionnels n’ont trouvé aucune solution à la crise organique du capitalisme mondial. En conséquence, ils se sont discrédités aux yeux de la petite bourgeoisie, de la classe ouvrière et des opprimé·e·s. Cette crise de légitimité a déclenché deux phénomènes: d’une part, une résistance de masse de la part de ces différentes classes et groupes sociaux et, d’autre part, une profonde instabilité politique et une polarisation.

Cette résistance s’est avérée politiquement hétérogène, couvrant tout l’éventail allant des révoltes de petits entrepreneurs de droite aux soulèvements des travailleurs et des opprimé·e·s. Pour la gauche, les luttes de classe et sociales progressistes, du Printemps arabe aux vagues de résistance aux États-Unis, ont revêtu une importance capitale. Ces mouvements ont été les plus importants depuis les années 1960 et présentent un contenu de classe plus proche de celui des années 1930, exprimant la colère face aux profondes inégalités économiques et sociales de notre époque. Mais en raison de la faiblesse tant de la gauche que des organisations de lutte de classe et sociale, les révoltes progressistes ont subi de terribles défaites, allant de la contre-révolution au Moyen-Orient et en Afrique du Nord à la «trahison» par des gouvernements réformistes élus et à la cooptation par les partis de l’establishment. Ni cette contre-révolution ni cette cooptation n’ont stabilisé la société et la vie politique où que ce soit. Les différentes classes ont continué à chercher des solutions à leur situation difficile, ce qui a accentué la bipolarisation politique entre la gauche et la droite.

La principale bénéficiaire de cette bipolarisation a été la droite. La gauche révolutionnaire est bien trop faible pour proposer une alternative. Quant à la gauche réformiste, une fois élue, elle se retrouve piégée dans un État capitaliste en pleine récession-stagnation mondiale et contrainte soit d’abandonner ses promesses, soit d’appliquer une austérité à visage humain, soit de se retourner contre les classes populaires qui l’ont élue.

La capitulation de Syriza face à l’UE en est l’exemple paradigmatique. C’est donc la droite qui en a récolté les fruits. Les partis nationalistes autoritaires de droite représentent au mieux une minorité du capital; ils sont principalement l’expression d’une radicalisation petite-bourgeoise. Ils ont trouvé un ancrage au sein des couches atomisées, vaincues et démoralisées de la classe ouvrière.

Mais leurs «solutions», fondées sur une guerre de classes, le sectarisme et la recherche de boucs émissaires, n’ont pas réussi à résoudre les crises du système ni à répondre aux griefs populaires. Ils n’ont donc pas été en mesure d’établir des régimes stables, même dans des États dictatoriaux. Deux exemples le prouvent: Xi Jinping a été confronté à un soulèvement de masse contre sa politique brutale «zéro Covid» et Poutine a été menacé par un coup d’État organisé par le groupe Wagner. Dans les démocraties bourgeoises, lorsque la nouvelle droite a été confrontée à des crises gouvernementales, certains ont été tentés de se tourner vers un régime autoritaire, à l’instar de Bolsonaro au Brésil, qui a tenté d’organiser un coup d’État après avoir perdu les élections afin de se maintenir au pouvoir. Il a échoué. En réalité, pratiquement aucune démocratie bourgeoise n’est tombée sous le coup de telles tentatives.

Au contraire, les anciens partis capitalistes ont exploité l’échec des réformistes et de la droite pour revenir au pouvoir, souvent en adoptant des éléments du programme des nationalistes autoritaires, notamment leurs attaques contre les migrant·e·s. Mais une telle «triangulation» ne fait que confirmer les arguments de la droite, lui donnant un nouveau souffle. La domination bourgeoise étant instable, les États capitalistes dans leur ensemble deviennent de plus en plus autoritaires, imposant leur pouvoir par la coercition et non par la construction d’un consensus. Dans le même temps, ils se montrent de plus en plus agressifs sur la scène internationale, ce qui est un trait présent des puissances impérialistes. Nous assistons ainsi à la montée d’un autoritarisme concurrentiel au sein des États et entre eux.

Un monstre d’une dangerosité sans pareille

Trump n’est peut-être qu’un autoritaire parmi d’autres, mais il a eu un impact historique international en raison de la place centrale qu’occupe l’impérialisme états-unien dans l’économie mondiale et le système géopolitique. Il est donc essentiel de saisir la véritable nature de Trump et de son projet nationaliste autoritaire. Comme l’a fait valoir Sam Farber, il s’agit d’un capitaliste lumpen, un milliardaire corrompu issu des franges semi-légales de la classe dirigeante, à peine distinguable d’un parrain de la mafia. Il a fait fortune dans l’immobilier, une activité capitaliste notoirement spéculative, qui repose sur le recours à l’endettement et est sujette à la criminalité. Il a déposé le bilan à onze reprises et a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à poursuivre en justice ses divers adversaires et amis, et à être poursuivi par eux.

Jusqu’à l’administration Obama [2009-2017], il n’avait joué aucun rôle central au sein des deux partis capitalistes des Etats-Unis, faisant des dons aux deux pour faire pression en faveur de ses projets entrepreneuriaux. Mais il a toujours affiché des tendances d’extrême droite, notamment la xénophobie, le racisme et le sexisme. Trump s’était depuis longtemps positionné comme un nationaliste économique, attaquant des pays comme le Japon dans les années 1980 pour avoir «escroqué» les États-Unis. Il a associé cela à une stratégie raciste consistant à faire des travailleurs immigrés des boucs émissaires. Il s’est rendu tristement célèbre pour sa campagne haineuse contre les «Central Park 5» [avril 1989, jugement 1990, accusation abandonnée en 2002], cinq hommes noirs condamnés à tort et emprisonnés pour le viol d’une femme. Et, comme l’a révélé le scandale Epstein, il s’est livré à des abus sexistes contre des femmes, ce qui a donné lieu à plusieurs accusations de harcèlement sexuel et de viol.

Il s’est constitué une large audience grâce à son émission de télévision sadique, The Apprentice, dans laquelle il maltraitait systématiquement les capitalistes en herbe qu’il formait, leur lançant avec jubilation «vous êtes viré» lorsqu’ils échouaient. Il a encore renforcé sa réputation singulière de «milliardaire ordinaire» en participant à des combats de catch professionnel. Il l’a encore développée dans le tout nouveau sport violent du pays, les arts martiaux mixtes (MMA), supervisés par l’Ultimate Fighting Championship de Dana White [proche de Donald Trump qui a organisé pour son anniversaire un spectacle de MMA devant la Maison Blanche; Dana White est dans le conseil d’administration de Meta, le groupe dirigé par Mark Zuckerberg].

Trump n’a rejoint le Parti républicain qu’après l’élection de Barack Obama. Il a diffusé sa théorie du complot raciste selon laquelle selon laquelle Obama serait né au Kenya et ne serait donc pas éligible à la présidence. Il a trouvé un terreau fertile pour ces absurdités racistes au sein de la petite bourgeoisie en pleine radicalisation, traumatisée par la Grande Récession [2008-2010]. La frange libertarienne du Parti républicain avait saisi cette colère pour donner naissance au mouvement Tea Party [2009, Sarah Palin sera candidate en 2016], qui s’opposait à la loi sur les soins abordables d’Obama, dénonçait les plans de sauvetage du grand capital et appelait à la réduction du déficit et de la dette. Trump s’est fait connaître au sein du Tea Party, caractérisé par un mélange contradictoire de libertarianisme, de populisme de droite ainsi que de conservatisme social.

Les partis capitalistes à l’américaine

Trump a tiré parti de la nature particulière des partis capitalistes du pays pour prendre le contrôle de l’un d’entre eux, le Parti républicain. Il a imposé au GOP [Grand Old Party] un régime personnaliste et clientéliste et l’a transformé en un parti de la nouvelle extrême droite. Ni le Parti républicain ni le Parti démocrate ne sont des organisations de membre. On ne devient républicain ou démocrate qu’en remplissant un formulaire d’inscription sur les listes électorales et en cochant la case correspondant à l’un des deux partis. Les électeurs ne paient pas de cotisation, n’assistent pas aux réunions et ne jouent aucun rôle dans l’élaboration des politiques. Ils se contentent de voter pour les candidats qui leur sont proposés sur la liste électorale.

Ces partis singuliers ne sont pas vides de substance, comme l’affirme Paul Heideman dans son ouvrage par ailleurs très perspicace Rogue Elephant. How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos, Verso, novembre 2025.  Au contraire, comme le démontre Kim Moody dans Breaking the Impasse: Electoral Politics, Mass Action, and the New Socialist Movement in the United States (Haymarket, 2022) ils sont tous deux étroitement contrôlés par des donateurs capitalistes, des élites bureaucratiques du parti et des politiciens entrepreneuriaux. Les donateurs et les bureaucrates du parti financent les candidats, garantissant ainsi leur élection et leur réélection. Les défaites des candidats sortants sont assez rares. Si quelques-uns succombent face à des challengers, un pourcentage stupéfiant de 96% d’entre eux ont été réélus en 2024, un taux constant depuis 1964.

Au XXe siècle, le Parti républicain s’est imposé comme un parti capitaliste conservateur, le principal parti du grand capital. Il s’est constitué une base électorale au sein de l’immense petite bourgeoisie, qui possède plus de 33 millions de petites entreprises et emploie près de la moitié de l’ensemble des salaarié·e·s. Il attire également les travailleurs conservateurs. Et il s’est constitué une base militante au sein des églises évangéliques. Depuis Ronald Reagan, le parti s’est progressivement orienté vers la droite dure, proposant un mélange toxique de néolibéralisme, de fondamentalisme chrétien et de conservatisme social. Il est devenu le fer de lance d’une réaction politique visant à rétablir les hiérarchies de classe et sociales remises en cause par les mouvements sociaux et de classe des années 1960.

Le Parti démocrate, en revanche, s’est positionné depuis Franklin Delano Roosevelt [mars 1933-avril 1945] comme le parti capitaliste modéré. Bien que financé par les grandes entreprises, il a su séduire les travailleurs/travailleuses syndiqués, les populations opprimées et, de plus en plus, la nouvelle classe moyenne composée de cadres et d’élites professionnelles. Historiquement, il a proposé des réformes progressistes afin de récupérer les luttes de classe et sociales, d’empêcher la formation d’un parti ouvrier indépendants et de défendre l’ordre établi. Ce n’est pas un parti social-démocrate [au sens historique], mais un parti capitaliste. Alors que le Parti républicain a toujours été l’«équipe A» du capital américain, le Parti démocrate a toujours été son «équipe B». Lorsque les républicains se discréditent, le capital se tourne vers les démocrates pour endiguer les luttes venues d’en bas et rétablir l’ordre établi avec quelques modifications mineures.

La classe capitaliste, en période de consensus relatif, a réparti ses dons entre les deux partis, conservant ainsi son influence sur chacun d’eux. Elle-même et ses factions ont penché d’un côté ou de l’autre pour faire valoir leurs intérêts lorsqu’elles ont été confrontées à des luttes venues d’en bas ou à une crise économique.

Par exemple, à la fin des années 1970, les capitalistes se sont unis au sein de la Chamber of commerce and business Roundtable pour soutenir Ronald Reagan [1981-1989] et le Parti républicain afin de mener une guerre de classe, d’écraser les syndicats, de démanteler les réformes obtenues par les mouvements des années 1960, de surmonter la stagflation et de rétablir la rentabilité et la croissance du capitalisme états-unien. Reagan et son successeur, George Bush père [1989-1993], ayant discrédité ce projet, le capital a soutenu Bill Clinton [1993-2001] et le Parti démocrate afin de lui donner un visage plus humain, de consolider le néolibéralisme au niveau national et de le généraliser à l’échelle internationale.

Jusqu’à la Grande Récession, les deux partis, quelles que fussent leurs divergences mineures, défendaient un projet néolibéral commun, qualifié de Consensus de Washington. Sur le plan intérieur, ils ont réduit les impôts des riches et des entreprises, démantelé la réglementation des activités commerciales et mis à mal ce qui était qualifié d’État-providence. À l’étranger, ils ont adopté une stratégie globale visant à superviser le capitalisme international. Ils ont tenté d’asseoir leur hégémonie sur les États du monde entier, s’ouvrir de force leurs marchés aux transnationales américaines, de protéger leurs droits de propriété et de faire respecter cet ordre par la force militaire, en renversant les soi-disant «États voyous» comme l’Irak et en prétendument stabilisant les pays ravagés par le néolibéralisme comme Haïti. Leur objectif était de consolider un monde unipolaire ancré aux États-Unis et supervisé par les institutions géopolitiques et économiques qu’ils avaient créées après la Seconde Guerre mondiale: l’ONU, l’OMC, le FMI et la Banque mondiale.

La mainmise de Trump sur le Parti républicain

La crise organique du capitalisme a brisé ce consensus néolibéral et impérialiste. Ce projet n’assure ni la croissance ni la rentabilité du capital américain, ni ne garantit la suprématie impériale des États-Unis face à la Chine. Et, comme il a conduit à des inégalités sociales et de classe extrêmes, il a perdu le soutien populaire au niveau national. Trump en a profité pour prendre les rênes du Parti républicain.

Le succès de Trump contraste fortement avec l’échec de réformistes comme Bernie Sanders à faire de même au sein du Parti démocrate. Ces derniers sont en désaccord avec l’engagement de ses donateurs, de ses bureaucrates et de ses responsables politiques en faveur du capitalisme et de l’impérialisme. Si ces réformistes parviennent à se faire élire, ils constituent l’exception, et non la règle. Ils sont soit contraints d’abandonner leur radicalisme, comme l’a fait Alexandria Ocasio-Cortez, soit sont condamnés à rester en marge du parti, avec peu de moyens d’influencer son orientation et ses politiques, sans parler de faire adopter les réformes qu’ils défendent, comme le Green New Deal.

Trump se trouve dans une position différente au sein du Parti républicain. Bien qu’il soit un outsider, c’est un milliardaire tout à fait attaché, à l’instar de l’establishment républicain, au capitalisme et à l’impérialisme. Il disposait donc d’une voie beaucoup plus dégagée pour prendre le contrôle du parti. Malgré tout, son succès n’était pas acquis d’avance. Sa première campagne pour l’investiture présidentielle du parti en 2016 a débuté comme un projet de pure vanité. La majeure partie du soutien des entreprises allait à Jeb Bush, un descendant de l’establishment du parti et dernier survivant de la dynastie des Bush. Trump a donc été contraint de financer lui-même sa campagne pour les primaires. Il ne disposait d’aucune équipe, si ce n’est sa famille, ses employés et ses associés. Il pensait n’avoir que peu de chances de remporter les primaires.

À sa grande surprise, il a trouvé un écho électoral grâce à un antilibéralisme extrême. Il s’est présenté comme indépendant de toute influence, a prétendu défendre les petites gens, a fustigé les groupes opprimés, en particulier les personnes de couleur et les immigrés, a rejeté le libre-échange au profit du protectionnisme, s’est opposé aux «guerres sans fin» menées par l’establishment bipartisan en Irak et en Afghanistan. Il a proposé de restaurer le bon vieux temps et ses hiérarchies fondées sur la race, le genre et la nation.

Ce projet nationaliste autoritaire se résumait à ses slogans: «Make America Great Again» et «America First». Ceux-ci ont trouvé un écho auprès de la base du Parti républicain, composée de petits entrepreneurs en pleine radicalisation et de travailleurs conservateurs en difficulté, qui en voulaient aux élites, à leurs institutions et à leur projet «mondialiste».

Mais Trump n’aurait pas remporté l’investiture républicaine sans la scission amère entre l’establishment du parti, représenté par Jeb Bush, et les figures du Tea Party, tels que Ted Cruz [alors sénateur du Texas] et Marco Rubio [Floride]. Ces deux factions prônaient un programme néolibéral impopulaire axé sur la mondialisation, l’internationalisme libéral, l’austérité – y compris la privatisation de la Sécurité sociale – et une réforme de l’immigration visant à régulariser les flux de main-d’œuvre migrante. Trump s’est opposé à tout cela. L’establishment et le Tea Party, incapables de s’unir autour d’un seul candidat, ont dispersé leurs forces entre 17 candidats, permettant ainsi à Trump de remporter de justesse une victoire serrée. Au final, il n’a réussi à obtenir qu’un peu moins de 44% des voix lors des primaires, l’un des scores les plus bas de l’histoire de celles-ci.

En tant que candidat désigné, il n’était pas préparé à mener une campagne sérieuse. Dépourvu d’équipe de campagne et disposant de peu d’alliés, il a été contraint de s’appuyer sur l’appareil bureaucratique et l’establishment du Parti républicain, allant jusqu’à nommer son opposé diamétral, Mike Pence [alors gouverneur de l’Indiana], un homme très conventionnel, comme candidat à la vice-présidence. Lors de l’élection présidentielle, il a affronté l’incarnation vivante de l’impérialisme néolibéral, la détestable Hillary Clinton. Le monde des affaires n’a pas soutenu Trump pendant la campagne. La majorité des dons des entreprises est allée à Hillary Clinton. Elle a récolté près de 1,2 milliard de dollars, un chiffre deux fois supérieur aux 600 millions de dollars récoltés par Trump.

Trump a mené une attaque sexiste et populiste implacable contre son bilan désastreux [en tant que secrétaire d’Etat de 2009 à 2013]. De son côté, Hillary Clinton s’est tirée une balle dans le pied; elle a ignoré les États clés, a pris l’appui des travailleurs syndiqués pour acquis et s’est plutôt adressée à la nouvelle classe moyenne des banlieues. Elle a tristement qualifié les électeurs de Trump de «panier de déplorables», s’aliénant ainsi la petite bourgeoisie désenchantée et la classe ouvrière conservatrice par son élitisme méprisant. Malgré tout, rares étaient ceux, y compris Trump lui-même, qui s’attendaient à ce qu’il l’emporte. Il n’avait même pas rédigé de discours de victoire. Ainsi, lorsqu’il a battu Hillary Clinton, il a été aussi stupéfait que tout le monde. Mais il n’a pas remporté le vote populaire, qu’il a perdu de deux points de pourcentage, 46% contre 48%. Il n’a accédé à la présidence que grâce au collège électoral [constitué par les grands électeurs], un système non démocratique.

Le premier mandat

Le premier mandat de Trump a été un mariage forcé avec l’establishment républicain. Il n’avait pas de programme abouti, mais seulement ses propres instincts et une poignée d’alliés comme Steven Bannon et le «prince noir de la réaction», Stephen Miller. Le reste de son équipe provenait du cœur du Parti républicain et des milieux du capital transnational. En conséquence, son mandat fut marqué par un véritable chaos, enlisé dans des luttes de factions, des désaccords programmatiques et des crises.

Dès le premier jour, la nouvelle administration a peiné à élaborer une stratégie économique et impériale cohérente. Steve Bannon et ses partisans appelaient l’administration à se retirer des accords de libre-échange tels que l’ALENA et des institutions internationales néolibérales comme l’OMC, à renier ses engagements envers des institutions impériales telles que l’OTAN, à imposer des barrières commerciales protectionnistes à la Chine et à privilégier des relations «transactionnelles», même avec les alliés de Washington. Mais cette faction nationaliste au sein du cabinet a été mise au pas par la faction «mondialiste» menée par les républicains modérés, des banquiers comme Gary Cohn [ancien de Goldman Sachs de 2006 à 2017] qui avait voté pour Hillary Clinton, l’ancien PDG d’Exxon Rex Tillerson, ainsi que le triumvirat des généraux John Kelly, H. R. McMaster et Jim Mattis.

Ces derniers prônaient une version traditionnelle, quoique plus musclée, de l’internationalisme républicain. De plus, Trump s’est heurté à la bureaucratie d’État qui a bloqué ses propositions les plus extrêmes. Par exemple, des garde-fous bureaucratiques l’ont empêché d’utiliser le ministère de la Justice comme une arme contre Hillary Clinton. Cela a conduit à son hostilité envers ce qu’on appelle l’«État profond».

En conséquence, Trump n’a pas pu remodeler le gouvernement comme il l’avait fait avec le Parti républicain. Ses garde-fous ont tenu bon. Mais il a tout de même mis en œuvre une version radicale du néolibéralisme traditionnel. Il a réduit les impôts des riches et allégé la réglementation pesant sur les entreprises. Il a intensifié la guerre bipartisane en cours contre les migrant·e·s. Ce n’est pas lui qui l’a déclenchée. Rappelons qu’Obama a expulsé plus de personnes que n’importe quel autre président de l’histoire des États-Unis. Mais Trump a abandonné le consensus capitaliste en faveur d’une réforme globale de l’immigration au profit d’une attaque raciste sans vergogne et sans détours contre les migrant·e·s, en particulier les musulmans et les Arabes. Il a étendu le mur frontalier de Bill Clinton, utilisant la pandémie comme alibi pour fermer entièrement la frontière. Il a mis en place une nouvelle politique de séparation des familles, arrachant les enfants à leurs parents dans le cadre de la procédure d’expulsion.

Son plus grand revirement a consisté à abandonner la grande stratégie de Washington, qui consistait à superviser le capitalisme mondial, au profit d’un impérialisme unilatéral. Il a mis en place des droits de douane protectionnistes face à la Chine, renégocié l’ALENA, adopté une relation hostile et transactionnelle avec tous les États, et dénigré verbalement les institutions multilatérales telles que l’ONU, l’OMC, le FMI et la Banque mondiale. Dans l’ensemble, le monde des affaires ne l’a pas soutenu, si ce n’est de manière opportuniste sur les questions de baisses d’impôts et de déréglementation. Les transnationales, notamment Apple, sont notamment restées attachées à la mondialisation. Après le soutien apporté par Trump aux Proud Boys et à d’autres milices d’extrême droite lors de la marche «Unite the Right» à Charlottesville [août 2017], qui s’est soldée par le meurtre de Heather Heyer, les entreprises ont pris leurs distances avec Trump.

Sa présidence a sombré dans une succession de crises. Il a fait l’objet d’une procédure de destitution pour avoir tenté de pousser le président ukrainien Zelensky à enquêter sur Biden et son fils Hunter. Il a fait l’objet de quatre enquêtes pénales et d’une mise en accusation. Et il a complètement mal géré la pandémie. Alors qu’il finançait des entreprises pour trouver un vaccin, il a abandonné les mesures de confinement afin de relancer l’activité économique, condamnant ainsi plus d’un million de personnes à la mort. Après que le meurtre raciste de George Floyd [mai 2020 à Minneapolis] par la police eut déclenché le plus grand mouvement de protestation de l’histoire des États-Unis, paralysant des villes entières, les jours de Trump étaient comptés. Il a incité les milices d’extrême droite et la police à réprimer les manifestations et a même menacé de déployer l’armée, en violation de la Constitution. Mais cette initiative a été bloquée par ses propres généraux.

Il s’est présenté aux élections présidentielles de 2020 comme un homme déjà condamné. Il allait affronter l’homme de l’establishment capitaliste, Joe Biden, qui avait facilement battu Bernie Sanders pour remporter l’investiture démocrate. Biden a battu Trump dans la course aux fonds, avec 1,6 milliard de dollars contre 1,1 milliard. Biden l’a battu au vote populaire par 51,3% contre 46,8%, et a remporté le collège électoral par 306 voix contre 232. Trump a été le premier président depuis George Bush père à ne pas remporter un second mandat. Bien sûr, Trump a affirmé avoir gagné, mais avoir été dépouillé de sa victoire, faisant du déni électoral un article de foi du mouvement MAGA jusqu’à ce jour.

Il a immédiatement lancé une campagne visant à renverser les résultats électoraux, qui a culminé avec le putsch des «ventres de buveurs de bière» le 6 janvier 2021. La bureaucratie d’État, les hauts gradés de l’armée, les deux partis et la classe capitaliste l’ont fait échouer. Les forces de sécurité ont réprimé l’insurrection, les deux partis se sont unis pour initier une destitution de Trump une deuxième fois, et les grandes entreprises lui ont retiré leur soutien et leurs financements, signifiant ainsi leur hostilité face à sa tentative chaotique de démanteler la démocratie bourgeoise. Facebook, Twitter et Instagram l’ont banni de leurs plateformes. Il a laissé derrière lui une crise profonde que le Parti démocrate était déterminé à surmonter.

Les échecs de Biden

La plupart pensaient que Trump était bel et bien fini. Il a fait l’objet de quatre mises en accusation pénales. L’une de ces affaires s’est soldée par une condamnation pour 34 chefs d’accusation de falsification de documents commerciaux visant à dissimuler des paiements versés à la star du porno Stormy Daniels pour acheter son silence. Il faisait également l’objet d’une enquête pour son rôle dans la tentative de coup d’État. Pour couronner le tout, il a été reconnu civilement responsable des abus sexuels et de la diffamation dont a été victime Jean Carroll. Tout le monde, sauf Trump, pensait que tout cela sonnait le glas de sa carrière politique.

La résurrection de Trump et son retour au pouvoir sont entièrement imputables à Biden et au Parti démocrate. Pour surmonter les crises de Trump et le déclin relatif et continu de l’impérialisme américain, Biden a prôné une nouvelle stratégie de keynésianisme impérialiste. Celle-ci visait à rétablir l’hégémonie du Parti démocrate, à mobiliser à nouveau les alliés de Washington contre la Chine et la Russie, et à réindustrialiser les États-Unis. Cette stratégie n’a pas réussi à surmonter les crises organiques du système et a exacerbé les inégalités sociales et de classe.

Biden cherchait à neutraliser la menace de l’extrême droite MAGA de deux manières. Premièrement, il a poursuivi en justice les acolytes de Trump, tels que Steve Bannon, ainsi que les émeutiers du 6 janvier, démantelant ainsi efficacement des groupes comme les Proud Boys. Deuxièmement, il s’est efforcé de répondre aux revendications économiques que Trump avait exploitées pour remporter la présidence en 2016. Il a maintenu les droits de douane de Trump face é la Chine, mis en œuvre une politique industrielle par le biais du CHIPS and Science Act afin de stimuler l’industrie de haute technologie. Il espérait adopter des réformes légèrement progressistes pour atténuer les inégalités de classe et sociales. Il espérait que tout cela générerait de nouveaux emplois bien rémunérés.

La «Bidenomics» a échoué sur tous les fronts. Si ses plans de relance ont effectivement relancé la croissance, la plupart des bénéfices sont allés à la classe capitaliste. Pire encore, cela a contribué à déclencher une flambée de l’inflation, portant un coup dur au niveau de vie de la petite bourgeoisie, de la classe laborieuse et des pauvres. Les réformes de l’administration visant à réduire les inégalités ont été bloquées par l’opposition du Congrès, et celles qui ont été adoptées étaient soit insuffisantes, soit, comme le crédit d’impôt pour les enfants, n’ont pas été renouvelées. En conséquence, Biden a vu l’inflation et l’austérité aggraver les inégalités de classe et sociales au cours de ses deux dernières années au pouvoir.

De surcroît, les républicains ont instrumentalisé l’afflux de migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, alors que ceux-ci s’attendaient à ce que Biden l’ouvre et les accueille. Biden n’a rien fait de tel; il a expulsé plus de migrants que Trump ne l’avait fait pendant son premier mandat. Mais beaucoup ont tout de même réussi à passer, en particulier dans les États frontaliers. Les républicains en ont tiré parti. Ils ont acheminé par bus des dizaines de milliers de migrants vers des villes et des États démocrates, obligeant ces collectivités à débourser des millions pour héberger et prendre en charge ces personnes désespérées, alors qu’ils ne faisaient pratiquement rien pour le reste de la classe laborieuse multiraciale. Les républicains ont tiré parti du ressentiment prévisible pour accuser les démocrates de refuser de fermer la frontière. La combinaison des griefs économiques et politiques a fait chuter la cote de popularité de Biden à un peu plus de 40%, niveau auquel elle s’est maintenue pendant les trois dernières années de sa présidence.

La réaffirmation par Biden de la suprématie impériale des États-Unis n’a guère connu un meilleur sort. Il a connu un départ chaotique avec son retrait désorganisé d’Afghanistan, mettant fin à la plus longue guerre de Washington par une défaite, marquée par le retour des talibans au pouvoir à Kaboul. Il a redressé la barre en ralliant les alliés des États-Unis pour soutenir l’Ukraine face à la tentative de l’impérialisme russe de provoquer un changement de régime et d’imposer une domination semi-coloniale sur le pays. Mais Biden a gaspillé ces acquis en collaborant avec Israël dans leur guerre génocidaire conjointe à Gaza. Ce faisant, les États-Unis ont perdu toute crédibilité quant à leur prétention de défendre ce qu’on appelle l’ordre international fondé sur des règles. Ils ont opposé leur veto à des résolutions des Nations unies, se sont opposés à la Cour pénale internationale et ont violé leur propre loi Leahy [du nom du sénateur Patrick Leahy], qui interdit de fournir une aide aux pays violant les droits de l’homme en toute impunité. En réalité, Biden a transformé les États-Unis en un «État révisionniste» menant ce qu’Adam Tooze a qualifié de «démolition contrôlée de l’ordre de l’après-guerre froide des années 1990». Au lieu de superviser la mondialisation néolibérale, il a tenté d’établir des alliances géopolitiques, économiques et militaires engagées dans une rivalité entre grandes puissances avec la Chine et la Russie.

Avant même que sa sénilité ne s’installe, Biden était voué à la défaite. Sa remplaçante de dernière minute, la vice-présidente Kamala Harris, a mené une campagne sans substance vantant leur bilan désastreux. Le monde des affaires l’a globalement soutenue; davantage de milliardaires l’ont soutenue que Trump. Harris a levé 1,6 milliard de dollars, contre 1,1 milliard pour Trump. Trump a toutefois recueilli le soutien d’une minorité de capitalistes, notamment dans les secteurs de la haute technologie, des cryptomonnaies, de l’industrie pétrolière et des entreprises à ancrage national. L’homme le plus riche du monde, Elon Musk, a pratiquement sauvé les finances de la campagne en injectant 277 millions de dollars (Business Insider, 6 décembre 2024) de sa vaste fortune dans ses caisses. Bien qu’il ait perdu la course aux fonds, Trump a remporté une victoire serrée face à Kamala Harris. Mais il n’a même pas obtenu la moitié des voix, la battant avec 49,8% contre 48,4% du vote populaire et avec 312 contre 226 membres du collège électoral. Seul Trump pouvait prendre cela pour un véritable mandat. (Ce texte est issu d’un rapport fait fin juin; traduction rédaction A l’Encontre)

Ashley Smith collabore régulièrement au magazine et groupe Tempest Collective.

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