Premier rapport de médecins sur les divers traumatismes – y compris décès – provoqués par les opérations de l’ICE

Los Angeles, 8 juin 2025. (Capture de vidéo)

Par José Olivares

Il s’agit d’une tactique brutale déployée à maintes reprises au cours de l’année écoulée par les forces de l’ordre locales et fédérales: l’utilisation de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de spray au poivre pour contrôler les manifestations devant les centres de détention de l’ICE  (U.S. Immigration and Customs Enforcement’s) ou lors d’opérations de contrôle de migrant·e·s.

Aujourd’hui, un nouveau rapport met en lumière l’ampleur de l’utilisation de ces armes de «maîtrise» des foules lors des manifestations contre les mesures anti-immigration par l’ICE à travers les États-Unis, y compris des centaines d’incidents ayant entraîné des blessures durables et traumatiques.

Le rapport et une carte interactive ont été élaborés par Physicians for Human Rights (PHR) et le Centre des droits de l’homme de l’université de Californie à Berkeley (HRC), et publiés cette semaine. Des médecins et des experts en droits de l’homme de PHR et du HRC ont recensé 412 incidents vérifiés d’«utilisation abusive» de ces armes de «maîtrise» des foules, également appelées «armes non létales», entre juin 2025 et mai 2026.

«C’est une situation préoccupante», a déclaré la Dr Rohini Haar, autrice principale du rapport et experte médicale au sein de PHR, lors d’un entretien accordé au Guardian.

Le rapport recense 203 blessures résultant de l’utilisation présumée abusive des armes de «maîtrise» des foules. Parmi ces blessures figuraient notamment des cas de cécité, des traumatismes crâniens, des coupures, des fractures et des contusions.

Un homme de Los Angeles aurait été rendu aveugle par un projectile tiré par un policier lors d’une manifestation contre l’ICE, selon une plainte

Les chercheurs ont eu du mal à confirmer l’ampleur réelle des blessures, car «les techniques d’enquête visuelles ne permettent pas d’évaluer correctement les blessures invisibles, telles que les lésions chimiques, les douleurs chroniques ou la perte auditive». «Le nombre réel de blessés est probablement bien plus élevé», ajoute le rapport.

De telles tactiques ont été mises en œuvre au début de l’été, lorsque des dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le centre de détention pour immigrés Delaney Hall, à Newark, dans le New Jersey, en solidarité avec les immigrés détenus en grève de la faim. Alors que les manifestations s’intensifiaient de plus en plus, une ligne d’agents masqués de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) se tenait à l’extérieur pour surveiller le centre de détention.

Au cours d’une échauffourée, des agents de l’ICE ont aspergé de gaz poivré Andy Kim, sénateur démocrate du New Jersey, un incident qui a fait la une de l’actualité nationale et a contribué à déclencher l’une des principales flambée de manifestations contre les opérations de contrôle de l’immigration menées par l’administration Trump.

Dans les jours et les semaines qui ont suivi, les autorités locales et de l’État sont également intervenues contre les manifestants, utilisant des matraques et des boucliers, lançant des grenades lacrymogènes et procédant à des dizaines d’arrestations. De nombreuses personnes ont été blessées lors des manifestations devant Delaney Hall par les armes de «maîtrise» des foules utilisées par les autorités locales, de l’État et fédérales.

L’utilisation d’armes de «maîtrise» des foules dans le New Jersey n’était pas une nouveauté: les forces de l’ordre locales, d’État et fédérales y ont eu recours à l’échelle nationale contre des manifestants s’opposant aux arrestations, détentions et expulsions agressives visant les immigré·e·s.

Mais leur utilisation s’est généralisée à mesure que la contestation face à la répression de l’immigration menée par Trump s’est amplifiée, ce qui a incité des chercheurs à recenser les incidents et les types d’armes utilisés à l’échelle nationale, et à établir une carte permettant aux lecteurs de voir comment ces armes ont été utilisées dans leurs communautés.

Rohini Haar a commencé à travailler sur ce rapport après avoir vu un reportage relatant qu’un pasteur avait été aspergé au visage avec une arme chimique par un agent fédéral à Oakland. Rohini Haar et PHR mènent depuis des années des recherches sur les effets des armes de «maîtrise» des foules. «Ces armes peuvent causer des dommages», a ajouté Rohini Haar. «Tout dépend du moment où elles sont utilisées, de la manière dont elles sont utilisées et de la décision de les utiliser ou non.»

Le DHS (Department of Homeland Security) n’a pas répondu aux demandes du Guardian concernant les conclusions du rapport avant sa publication.

Les armes de «maîtrise» des foules comprennent des agents chimiques irritants, notamment les gaz lacrymogènes, le spray au poivre et le Mace [gaz chloroacétophénone], ainsi que des «projectiles à impact cinétique», parmi lesquels figurent les balles en caoutchouc et les projectiles «bean bag» [en sachets pouvant contenir du plomb, du sable, des balles d’acier]. Les chercheurs de PHR et de HRC ont également documenté l’utilisation de grenades assourdissantes, de canons à eau et d’autres armes «improvisées», telles que les chevaux et les boucliers de la police anti-émeute.

Rohini Haar a expliqué au Guardian qu’ils avaient défini la notion d’«usage abusif» selon plusieurs critères. Tout d’abord, ils ont cherché à déterminer si des personnes appartenant à des «catégories protégées», notamment des journalistes et des professionnels de santé, avaient été prises pour cible par les forces de l’ordre. Ensuite, ils ont vérifié si des populations vulnérables, notamment des personnes âgées et des enfants, avaient été touchées. Enfin, ils ont examiné si les armes avaient été utilisées de manière inappropriée, par exemple à courte distance, en visant la tête des personnes ou en enfreignant les consignes d’utilisation fournies par le fabricant.

Un rapport publié en début d’année par ProPublica a recensé 70 enfants à travers les États-Unis ayant été blessés par des gaz lacrymogènes ou du spray au poivre – non seulement lors de manifestations, mais également au cours d’opérations de contrôle de l’immigration.

Au niveau national, les agents du Département de la Sécurité intérieure (DHS), tels que ceux de l’ICE ou du Service des douanes et de la protection des frontières (CBP-Customs and Border Protection), étaient responsables de plus de la moitié de tous les incidents d’utilisation abusive – soit 64%. Mais les agents des forces de l’ordre locales ont également joué un rôle dans de nombreux incidents.

«L’implication des [autorités] étatiques et locales est également préoccupante», a ajouté Rohini Haar. «Car dans de nombreux endroits, elle vient s’ajouter à ce qui se passe déjà avec le DHS. Mais dans des villes comme Los Angeles, l’implication [des agents des forces de l’ordre locales] est bien plus importante.»

Les chercheurs ont constaté une augmentation de l’utilisation de ces armes lors des opérations de renforcement des contrôles de k0immigration menées sous le commandement de l’ancien commandant général de la police des frontières, Gregory Bovino, qui adoptait une approche dure dans ses tactiques de contrôle. Après la mort par balle de deux citoyens américains à Minneapolis aux mains d’agents fédéraux de l’immigration, Gregory Bovino a été démis de ses fonctions. Il s’est ensuite montré critique envers l’administration Trump, l’accusant de ne pas adopter une approche suffisamment ferme, et a pris sa retraite en mars de cette année.

«Dans chaque ville où des directives fédérales ordonnaient un durcissement des contrôles, le nombre d’incidents a fortement augmenté en l’espace de quelques jours», a déclaré PHR dans un communiqué annonçant le rapport et la carte. «Cette hausse coïncidait en grande partie avec l’arrivée de Greg Bovino.»

«Bon nombre des opérations de contrôle qui ont coïncidé avec des pics d’abus avérés ont également été relayées via des comptes publics sur les réseaux sociaux, notamment celui de Gregory Bovino», a poursuivi PHR.

Pour les chercheurs, l’ampleur de l’utilisation des armes de «maîtrise» des foules rappelait la réponse des forces de l’ordre aux manifestations pour la justice raciale de 2020. Cette année-là, des manifestants à travers tout le pays étaient descendus dans la rue pour protester contre les meurtres de personnes de couleur par la police aux États-Unis. Et dans certaines villes, l’unité d’élite de la police des frontières avait participé à des arrestations et à des opérations de «maîtrise» des foules.

Depuis juin 2025, des manifestations de grande ampleur ont éclaté à Los Angeles, Chicago, Minneapolis, Newark et Portland. Le rapport indique que plus de 90% des incidents d’«usage abusif» recensés se sont produits dans ces régions.

Le DHS et les forces de l’ordre locales ont fait l’objet de critiques répétées pour leur gestion de ces manifestations et leur recours excessif à la force. Depuis janvier 2025, les agents fédéraux de l’immigration relevant du DHS sont responsables d’au moins 11 décès par balle. Les deux dernières fusillades mortelles impliquant les autorités de l’immigration ont eu lieu ce mois-ci, à moins d’une semaine d’intervalle, au Texas et dans le Maine.

Le 7 juillet, des agents de l’ICE ont abattu Lorenzo Salgado Araujo, un ouvrier du bâtiment âgé de 52 ans, lors d’une opération d’arrestation à Houston alors qu’il conduisait sa camionnette de chantier. Et ce lundi matin même, un Colombien de 26 ans a été abattu par un agent fédéral à Biddeford, dans le Maine, a confirmé le DHS. (Article publié par The Guardian le 14 juillet 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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