Nicaragua 2026: à quelle bifurcation se trouve le régime Ortega-Murillo?

Rosario Murillo et Daniel Ortega.

Par Oscar René Vargas

L’analyse de la situation en juin 2026 nous amène à conclure que la dictature d’Ortega-Murillo se trouve dans une situation de «zugzwang». Dans une partie d’échecs, il s’agit du moment où un joueur se trouve en position de faiblesse ou de désavantage, car tout coup qu’il effectue ne peut qu’aggraver sa situation, même lorsqu’il semble avoir réalisé un excellent coup.

Nous affirmons que la dictature se trouve, politiquement, dans une situation de «zugzwang», car elle est dans une position de faiblesse: quelle que soit l’action qu’elle entreprenne, qu’il s’agisse d’intensifier la répression ou, au contraire, de rester sans réaction, cela ne fera qu’aggraver sa situation sociopolitique, en raison de la pression internationale, de la décomposition interne (implosion sociopolitique) et de ses erreurs non provoquées. Le régime s’affaiblit de jour en jour, ce qui favorise l’apparition d’un «cygne noir» (événement imprévisible) susceptible de mettre la dictature en échec et mat.

L’activité économique du pays dépend de cinq facteurs principaux: les transferts de fonds, les investissements directs étrangers, la dette extérieure, les exportations traditionnelles et les exportations de la zone franche.

La dette extérieure et le paiement des intérêts de la dette. La Banque centrale du Nicaragua (BCN) a publié le rapport sur la dette extérieure totale (publique + privée) pour l’année 2025, dont le solde s’élevait à 16’245,1 millions de dollars américains, dont 54,4% relevaient du secteur public (8836,6 millions de dollars américains) et 45,6% du secteur privé (7408,5 millions de dollars américains). Sur le total de la dette extérieure, 42,3% correspondaient à la dette envers des créanciers officiels multilatéraux, 30,5% à celle envers des créanciers officiels bilatéraux, 3,1% à celle envers les banques commerciales et 24,1% à celle envers les fournisseurs et autres créanciers.

Source: Banque centrale du Nicaragua, Rapport annuel 2025 et Rapport sur la dette extérieure. IVe trimestre 2025. PIB, dette extérieure et service de la dette en millions de dollars.

Au cours de l’année, des décaissements au titre de la dette extérieure ont été reçus pour un montant de 3937,0 millions de dollars, dont 89,5% provenaient de créanciers privés et 10,5% de créanciers officiels. Ces ressources ont été principalement affectées aux secteurs économiques suivants: électricité, gaz et eau (28,3%), commerce (23,2%), intermédiation financière (18,6%), industrie manufacturière (14,1%), construction (5,5%), secteur minier (3,9%), administration publique (3,8%) et autres secteurs (2,6%).

Selon la Banque centrale du Nicaragua (BCN), entre 2021 et 2025, les paiements d’intérêts sur la dette extérieure ont augmenté de 418,51%, passant de 176,6 millions de dollars américains en 2021 à 739,1 millions de dollars américains en 2025. En d’autres termes, les dépenses d’intérêts ont augmenté bien plus rapidement que la capacité de remboursement, ce qui témoigne d’une détérioration de la viabilité de la dette publique et exerce une pression sur les ressources financières disponibles pour soutenir les programmes de développement.

La nécessité de consacrer une part de plus en plus importante des recettes publiques au paiement des intérêts réduit la marge de manœuvre budgétaire et l’emporte sur d’autres dépenses publiques, y compris celles nécessaires à la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD).

L’incapacité à accéder à des capitaux à long terme à des conditions abordables et la perte de marge budgétaire sont identifiées comme des facteurs clés contribuant à l’échec du modèle économique lorsqu’il s’agit d’investir suffisamment dans les programmes de développement tels que: l’éducation, la santé, le logement, l’énergie, etc.

Les sommes d’argent qui, pour l’instant, sont injectées sur les marchés financiers pourraient financer la construction d’écoles, de centres de soins de santé primaires ou de centaines de kilomètres de routes dans les zones rurales. Elles pourraient également couvrir les coûts liés à l’alimentation de plusieurs milliers d’enfants avec un régime alimentaire minimalement varié ou financer la capacité photovoltaïque installée dans le pays.

Au cours des prochaines années, le service de la dette sera supérieur aux recettes provenant des nouveaux emprunts. Le modèle économique actuel, celui d’un capitalisme de copinage, est insoutenable car il repose sur une augmentation annuelle de l’endettement (dettes) pour rembourser davantage de dettes, qui ont déjà atteint leur plus haut niveau de l’histoire récente, avec une part importante d’échéances à venir dans les prochains mois.

Panier de consommation de base. Selon les données de l’Institut national d’information sur le développement (INIDE), en décembre 2023, un panier de consommation de base coûtait 540,7 dollars; en avril 2026, son coût s’élevait à 580,1 dollars, soit une hausse de 7,3%.

Dans le cas du panier alimentaire de base, son prix s’élevait à 385,6 dollars en décembre 2023. À la fin du mois d’avril 2026, il avait atteint 415,2 dollars, soit une hausse de 7,67%. Le salaire moyen nominal national s’élevait quant à lui à 433,41 dollars.

Salaires. Selon les données de l’Institut national de l’information et du développement (INIDE), à la fin de l’année 2025, le salaire minimum moyen s’élevait à 242,5 dollars, le salaire moyen national à 375,5 dollars, le coût du panier alimentaire de base (23 produits) à 403,5 dollars et la valeur du panier de base complet, comprenant 53 produits essentiels, à 568,5 dollars.

En mars 2026, le salaire minimum moyen s’élevait à 254,34 dollars par mois, soit 8,5 dollars par jour. En d’autres termes, le ménage d’un salarié vit dans une situation d’extrême pauvreté en termes de revenus, car le chef de famille percevant le salaire minimum actuel ne dispose pas de revenus suffisants pour permettre à sa famille de se nourrir correctement.

Le salaire minimum moyen approuvé pour 2026, soit 254,34 dollars par mois, ne permet d’acheter que 43,8% de la valeur d’un panier de consommation de base. À titre d’exemple, selon le budget général de la République pour 2026 (PGR-2026), le salaire mensuel moyen des enseignants s’élève à 295,49 dollars, tandis que le coût d’un panier de consommation complet (53 produits de base), en janvier 2026, s’élevait à 590,28 dollars, d’après les informations officielles de l’Institut national d’information et de développement (INIDE).

Zone franche: licenciement de 27’000 salarié·e·s.

Marché du travail. La création d’emplois enregistrée auprès de l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (INSS) entre 2017 et 2025 est restée inférieure au chiffre annuel d’un million de cotisants, généralement estimé comme nécessaire pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail, c’est-à-dire pour faire face à la croissance de la population active. Entre 2017 (914 196 affiliés) et 2025 (810 127 affiliés), l’INSS a perdu 104’069 affiliés. Le recul de l’emploi formel coïncide avec la faiblesse de l’investissement productif.

La création d’emplois, tout comme la perte de cotisants employeurs au sein de l’INSS, s’explique par une capacité future réduite à créer des emplois formels. Le ralentissement de la dynamique entrepreneuriale et l’évolution structurelle de l’emploi, particulièrement préoccupante, se traduisent par l’essor de l’économie informelle. Par exemple, dans les zones franches, entre juillet 2022 et décembre 2025, 18 entreprises ont fermé leurs portes, le nombre d’entreprises passant de 187 à 169, et 35’051 salarié·e·s ont perdu leur emploi, le nombre passant de 140’866 à 105’815.

Les transferts de fonds. Les transferts de fonds sont passés de 1501 millions de dollars américains en 2018 (7,9% du PIB) à 6315 millions de dollars américains en 2025 (28,39% du PIB). On estime qu’un million de foyers du pays (5,0 millions de personnes) sur un total de 1,4 million de  foyers (7,0 millions de personnes) reçoivent des transferts de fonds et parviennent ainsi à éviter de sombrer dans l’extrême pauvreté.

L’apport des transferts de fonds (remesas de l’immigration) à l’économie nicaraguayenne, outre le fait qu’il contribue à atténuer le déficit du compte courant de la balance des paiements, a des effets positifs sur la satisfaction des besoins fondamentaux tels que la santé, l’éducation, le logement, l’alimentation, etc. Dans ce contexte, les transferts de fonds sont devenus un facteur important de lutte contre la pauvreté. Sans ces ressources, la pauvreté générale des ménages augmenterait. Ces remesas constituent donc une bouée de sauvetage pour les ménages. Ils ont permis d’éviter une aggravation des taux de malnutrition, sont devenus la principale source de devises du pays. De même, sans ces transferts de fonds, la croissance économique du pays serait négative.

Le niveau de dépendance de l’économie nicaraguayenne vis-à-vis des transferts de fonds (dont 80% proviennent des États-Unis) se traduit par le fait que ceux-ci représentent 36% de la consommation privée à l’échelle nationale en 2025.

Source: Banque centrale du Nicaragua, Rapport annuel 2023 et Rapport annuel 2025. Chiffres exprimés en millions de dollars et en pourcentages.

Exportations. Selon la Banque centrale du Nicaragua (BCN), en 2025, les exportations traditionnelles et celles de la zone franche ont atteint 8908,9 millions de dollars, tandis que les importations se sont élevées à 11’399,5 millions de dollars. Par conséquent, le pays a enregistré un déficit commercial de 2490,6 millions de dollars, soit 12,6% du PIB.

Les exportations traditionnelles se sont élevées à 5327,8 millions de dollars et celles de la zone franche à 3581,1 millions de dollars.

La valeur des exportations d’or est passée de 431,6 millions de dollars en 2013 à 1 971,0 millions de dollars en 2025, devenant ainsi le principal produit d’exportation avec 22% du total, une activité économique contrôlée par la famille Ortega-Murillo et des entreprises chinoises.

En 2025, les cinq autres principaux produits d’exportation traditionnels étaient les suivants: la viande (960,8 millions de dollars), le café (918,4 millions de dollars), le sucre (165,9 millions de dollars), les haricots (125,1 millions de dollars) et les arachides (107,3 millions de dollars), totalisant 55,73% des exportations totales.

Les exportations en provenance de la zone franche sont passées de 3354,5 millions de dollars en 2021 à 3581,1 millions de dollars en 2025. Les principaux produits exportés étaient les textiles, les dispositifs de fixation et le tabac. Cependant, le nombre d’entreprises a diminué, passant de 191 en 2021 à 168 en mars 2026. De même, le nombre de salariés a baissé, passant de 125’833 en 2021 à 94’861 en mars 2026.

La Chine. Au cours du premier quadrimestre (janvier-avril) de 2026, les États-Unis ont importé du Nicaragua pour un montant de 1613,8 millions de dollars, soit 45,1% de ses exportations totales. Le Canada a importé pour 526,6 millions de dollars américains, soit 14,7% du total. En troisième position, l’Amérique centrale a absorbé 13,7% du total, pour une valeur de 490,8 millions de dollars américains. Quant à la Chine, elle a acheté pour 51,2 millions de dollars américains, soit 1,4% des exportations totales.

Cependant, au cours du premier trimestre de 2026, on observe le début d’un tournant structurel vers la Chine en tant que principale source de financement extérieur, bien que les États-Unis restent le principal soutien financier et commercial du pays grâce aux transferts de fonds, aux exportations (textiles, café, viande bovine, produits des zones franches et arachides), à la chaîne d’approvisionnement et en tant que moteur essentiel de la consommation.

Selon la Banque centrale du Nicaragua (BCN) et le ministère des Finances et du Crédit public (MHCP), dans le budget de 2026, la Chine est devenue le principal bailleur de fonds extérieur avec 598 millions de dollars affectés à des projets spécifiques, soit 59,3% du financement extérieur prévu au budget. Ce montant budgétisé place la Chine devant la Banque centraméricaine d’intégration économique (BCIE), qui prévoit de débloquer 208 millions de dollars, soit 35% du financement extérieur total prévu au budget.

Parallèlement, le Nicaragua a accéléré l’attribution de projets stratégiques à des entreprises chinoises: ports, aéroports, énergie solaire, transport et stockage de gaz liquéfié.

Bénéfices des banques. En 2025, les huit banques privées ont réalisé 227,58 millions de dollars de bénéfices et ont clôturé l’exercice avec 7515 millions de dollars de dépôts sur les comptes de leurs clients. Les trois principales banques (BAC, Bancentro et Banpro) ont accumulé 90% des bénéfices bancaires totaux, soit 206 millions de dollars américains. Par ailleurs, entre 2017 et 2025, les bénéfices des banquiers ont atteint 1014,06 millions de dollars.

Entre 2018 et 2025, la fortune cumulée des banquiers s’est accrue chaque mois de 10,56 millions de dollars. En revanche, selon le budget général de la République pour 2026, le salaire moyen d’un enseignant s’élève à 294,52 dollars par mois (3534,34 dollars par an). Alors que le taux de rendement annuel moyen des banques entre 2018 et 2025 s’élevait à 11,02%.

Le secteur financier a accru son niveau de liquidité, mais il n’accorde pas de crédits au secteur productif (industrie, agriculture et élevage). Il mise plutôt sur le profit à court terme: le crédit à la consommation (achat de véhicules, cartes de crédit et prêts personnels). 40% de la population est endettée en raison du crédit à la consommation contracté via les cartes de crédit. Un indicateur du manque de confiance des investisseurs dans la politique économique du régime est le fait que les prêts hypothécaires ne progressent pas. Ils ont même reculé, passant de 17% à 10% des prêts hypothécaires entre 2018 et 2025, malgré l’augmentation de l’épargne.

Les banques se concentrent sur la réalisation de bénéfices de rente (leur rentabilité tient avant tout à l’énorme écart entre les intérêts qu’elles versent à leurs épargnants et ceux qu’elles perçoivent auprès de leurs emprunteurs), car elles ne prêtent pas d’argent pour l’investissement productif dans l’agriculture et l’élevage comme elles le font dans d’autres secteurs (cartes de crédit, prêts personnels, commissions bancaires, etc.).

Produit intérieur brut. Selon la Banque centrale du Nicaragua (BCN), le produit intérieur brut (PIB) nominal (à prix courants) s’élève à 22’237,2 millions de dollars américains en 2025, avec un taux de croissance de 4,9%. Le PIB par habitant (pour une population de 7,0 millions d’habitants) s’élevait à 3201,3 dollars en 2025. Cependant, la croissance du PIB ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie des ménages, bien que les exportations et les transferts de fonds (remesas) aient augmenté. En conclusion, l’activité économique est fragile et repose sur les transferts de fonds, l’endettement extérieur et les investissements étrangers.

Source: Banque centrale du Nicaragua, Rapport annuel 2025. Les chiffres du PIB sont exprimés en millions de dollars et ceux du PIB par habitant en dollars.

Budget général. La dotation budgétaire allouée au ministère de l’Éducation pour 2026 s’élevait à 19’047 millions de córdobas, alors qu’en 2025 il s’élevait à 18’642 millions de córdobas, soit une augmentation de 2,17%. Parallèlement, le budget de la police a augmenté de 12,1% au cours de la même période, et celui de l’armée de 25,46%. Le régime se nourrit de manipulations comptables et gouverne à coups de mensonges.

Le budget de la police est passé de 3681,6 millions de córdobas en 2018 à 5622,3 millions de córdobas en 2026. Autrement dit, il a connu une augmentation de 52,71% en neuf ans, ce qui équivaut à une croissance annuelle moyenne de 5,86%, alors que la croissance annuelle moyenne du PIB (croissance du pays), sur la même période, s’est élevée à 3,4% grâce aux transferts de fonds, à l’endettement extérieur et aux investissements étrangers.

Par ailleurs, le budget de l’armée est passé de 34 millions de dollars en 2007 à 145 millions de dollars en 2026, ce qui représente une augmentation annuelle moyenne de 17,18%, soit cinq fois plus que la croissance du PIB. Selon diverses estimations, pour faire progresser la construction du pays avec un certain «bien-être», il est nécessaire que l’économie croisse à un rythme d’au moins 4,0% par an.

Investissement direct étranger (IDE). En 2025, les entrées brutes d’IDE se sont élevées à 3059,2 millions de dollars, soit une baisse de 4,0% par rapport à 2024 (3186,2 millions de dollars; tandis que le flux net des IDE s’est élevé à 1502,5 millions de dollars, soit une hausse de 7,6% par rapport à 2024 (1396,6 millions de dollars). Les entrées brutes annuelles d’IDE ont représenté 13,8% du PIB (16,2% en 2024), et les flux nets se sont élevés à 6,8% du PIB (7,1% en 2024).

Source: Banque centrale du Nicaragua, Évolution des investissements directs étrangers au Nicaragua, 2e semestre 2023 et 2025.

En 2025, les principaux flux nets d’IDE se sont concentrés principalement sur les activités suivantes: l’industrie manufacturière, avec 472,0 millions de dollars, soit 31,4% du total, qui a enregistré une hausse par rapport à 2024 (425,3 millions de dollars); suivie des activités liées à l’énergie et aux mines, avec 466,5 millions de dollars (31,1% du total), qui ont affiché une hausse par rapport à 2024 (263,4 millions de dollars); et dans le secteur de l’intermédiation financière, avec 375,6 millions de dollars (25,0% du total), ce qui a représenté une croissance par rapport à l’année 2024 (282,6 millions de dollars).

Par ailleurs, les activités de commerce et de services ont enregistré des flux nets d’IDE de 144,2 millions de dollars (9,6% du total), en baisse par rapport à 2024 (193,7 millions de dollars). On a également observé des baisses dans les secteurs des communications, de la pêche et de l’agriculture, entre autres.

Réserves internationales brutes. La Banque centrale du Nicaragua a indiqué que les réserves internationales brutes du pays s’élevaient à 9772,3 millions de dollars à la fin du mois de mai 2026. À la fin de l’année 2006, ces réserves s’élevaient à 859,0 millions de dollars, ce qui représente une multiplication par 11,4 du capital enregistré il y a 20 ans.

Le ministère des Finances et du Crédit public (MHCP) montre que le régime a choisi de sacrifier l’investissement public afin de continuer à accumuler d’importantes sommes d’argent dans les caisses de la Banque centrale du Nicaragua (BCN) et des banques commerciales privées.

Selon les chiffres du MHCP, jusqu’au premier trimestre 2026, l’investissement public s’élevait à 1469,6 millions de dollars. En 2025, sur la même période, l’investissement public s’élevait à 1429,8 millions de dollars. Autrement dit, si l’on compare le Programme d’investissement public (PIP) de l’année 2025, sur une période similaire, à ce qui est mis en œuvre en 2026, l’investissement n’augmente que de 2,7%. Alors que l’augmentation des réserves internationales, entre décembre 2025 et mars 2026, s’est élevée à 17,4%, soit 6,5 fois plus que l’investissement public.

Opération «coup politique». L’objectif de cette analyse est d’examiner les scénarios possibles de sortie de crise du régime Ortega-Murillo et d’identifier les variantes les plus probables qui nous permettront de réfléchir au rôle des pouvoirs en place, entrepreneuriaux, financiers et économiques (internes et externes), qui influencent la vie nationale, de connaître leurs intérêts et de déterminer l’orientation probable de la société nicaraguayenne.

Murillo Ortega organise la vente des propriétés confisquées à des personnes contraintes à l’exil aux représentants des forces répressives. (Photo de la présidence!)

Il existe une bourgeoisie faible et arriérée, un mouvement ouvrier détruit par la décomposition néolibérale et la répression, ainsi qu’une société civile fragmentée, désarticulée et désorientée.Tout cela a permis le développement d’une forme de gouvernement dictatorial capable de concentrer le pouvoir en s’adressant directement à la population et en combinant de manière hybride l’élitisme, le populisme et l’autoritarisme; tout en s’appuyant sur les loyautés inébranlables qu’il suscite parmi ses partisans et sur le silence complice des décideurs dans les domaines commercial, entrepreneurial, économique et financier. Parallèlement, on observe une tendance à l’érosion du rapport de forces défavorable au régime, sur fond de malaise sociopolitique croissant et de dégradation des services publics: santé et éducation en particulier.

La croissance économique du Nicaragua continue de dépendre principalement des dollars qu’il parvient à attirer sous forme d’envois de fonds, d’exportations (principalement de l’or, de la viande et du café), de coopération internationale, d’endettement extérieur et d’investissements étrangers. Au premier trimestre 2026, l’or représentait 33,5% des exportations totales du pays.

Source: Banque centrale du Nicaragua (BCN), Rapport annuel 2025. BCN, Rapport sur les investissements directs étrangers au second semestre 2025. BCN, Rapport sur la dette extérieure, IVe trimestre 2025.

Il existe une dépendance géopolitique, géoéconomique, géofinancière et géostratégique, car les exportations du Nicaragua, les transferts de fonds, les prêts et les investissements étrangers proviennent majoritairement des États-Unis. De même, le régime continue de subir des pressions internationales de plus en plus fortes dans le cadre d’une escalade croissante.

Les exonérations, l’évasion fiscale et autres avantages accordés aux autres capitaux (environ un milliard de dollars par an) ont constitué le mécanisme (déficit budgétaire) grâce auquel la baisse du taux de rentabilité des autres capitaux – entrepreneuriaux, commerciaux, agro-industriels et de services – a été neutralisée, afin de favoriser le maintien de l’architecture du «capitalisme de connivence» et de compenser leurs désavantages face à l’hégémonie du capital bancaire et financier.

Les principaux acteurs du cercle des «barons de l’argent» sont: 1) Le capital bancaire, financier et boursier. 2) Le capital industriel, d’élevage, du café, agro-industriel, etc. 3) La nouvelle classe orteguiste. 4) L’armée. 5) Les exportateurs et importateurs. 6) Les entreprises du secteur de l’énergie et des hydrocarbures. 7) Les transnationales (mines, banques, télécommunications), le capital centraméricain et les entreprises des zones franches.

Il est difficile d’évaluer le patrimoine total de l’armée. Ses principaux investissements sont les suivants: propriétés immobilières rurales et urbaines, commerce, construction, biens immobiliers, hôpital, supermarché, quincaillerie, université, propriétés agricoles et industrielles, ainsi que des investissements à l’étranger.

Les membres de la nouvelle classe orteguiste se sont enrichis grâce aux concessions accordées par l’État, à la corruption tolérée, aux exonérations fiscales et à l’argent illicite. Ils sont propriétaires de restaurants, d’exploitations de café, d’élevages, de plantations de palmiers à huile, de plantations de tabac, de rizières, d’entreprises pharmaceutiques, de commerces, d’entreprises de construction, de transport, etc. Ils détiennent une part considérable du marché de l’énergie et des carburants. Ils ont également réalisé des investissements au Honduras et au Costa Rica, ainsi que des investissements conjoints avec le capital traditionnel.

La dictature Ortega-Murillo part du principe que l’hégémonie mondiale actuelle est tripolaire: États-Unis, Chine et Russie. Elle mise sur le soutien politique, militaire, économique et géostratégique de la Russie et de la Chine pour contrer l’influence états-unienne. De leur côté, les États-Unis mettent en œuvre leur stratégie «Greater America» (Grande Amérique). Ni la Chine ni la Russie ne considèrent le Nicaragua comme une véritable priorité stratégique, malgré les tentatives d’Ortega-Murillo de se présenter comme un allié de ces deux puissances.

Au sein de l’establishment états-unien, on estime que la solution à la crise nicaraguayenne consiste à favoriser une «sortie à froid» en faisant pression pour qu’un processus électoral transparent et concurrentiel soit mis en œuvre. Le régime, qui n’a rien d’autre à proposer que la peur, peut donc accepter cette solution à la crise.

Les scénarios possibles sont marqués par «le facteur Trump», qui introduit des changements dans la géopolitique latino-américaine, conséquence de la «doctrine Monroe» (Donroe). Sa stratégie consiste à regagner de l’influence en Amérique latine à un moment où la concurrence chinoise s’intensifie dans la région. Les scénarios analysés ne sont pas figés. Ils sont dynamiques et évolutifs, au fur et à mesure que la situation nationale et internationale évolue.

Premier scénario: la succession dynastique. Dans le cadre de la stratégie de succession dynastique (le pouvoir ou la mort), Ortega et Murillo n’envisagent pas de quitter le pouvoir. Le secteur hégémonique (la nouvelle classe) qui a évincé les autres blocs internes n’envisage pas de stratégie pour se retirer et passer dans l’opposition. Au contraire, il compte rester au pouvoir par la peur et la terreur. Ils jouent le tout pour le tout, et dans ce tout pour le tout, c’est le pays qui est perdant.

La famille Ortega-Murillo resterait au sommet du pouvoir pour une durée indéterminée, misant sur la lassitude de la population, sur le manque d’organisation de l’opposition, sur le soutien de l’armée, de la police et des paramilitaires, sur la complicité des pouvoirs économiques, des entreprises et des banquiers, et sur la défaite électorale de Trump en novembre 2026.

Illustration de Divergentes.

Pour que ce scénario soit viable, les conditions suivantes devraient être réunies: 1) Ortega à la tête du pays et Murillo comme successeur exerçant le pouvoir à son propre profit. 2) Les principaux capitaux acceptent la succession dynastique, même s’ils ne sont pas tout à fait d’accord avec l’objectif dynastique qui continue à engranger des profits extraordinaires. 3) Les hauts responsables de l’armée, de la police et des forces paramilitaires soutiennent la succession dynastique; toutefois, pour la garantir, Murillo devra céder une partie de son pouvoir économique et politique. Par exemple, en 2026, le budget de la police a augmenté de 12,1%, celui de l’armée de 25,46%, tandis que celui du ministère de l’Éducation n’a augmenté que de 2,17%. 4) Les membres des cercles du pouvoir et de la nouvelle classe politique orteguiste accordent leur aval à la successeure (Murillo et famille). 5) L’opposition, peu ou pas du tout organisée, ne disposerait pas de la force nécessaire pour empêcher cette succession. 6) L’Église catholique, l’Église évangélique et l’Église morave assisteront à ce processus en opposant une résistance silencieuse. 7) Les puissances extérieures, à savoir les États-Unis, le Canada et l’Union européenne, n’imposent pas de sanctions significatives et ne durciront pas leur position sur la question du DR-CAFTA (Accord de libre-échange République Dominicaine – Amérique centrale). 8) Perte de «capital humain» due à l’émigration, causée par le manque d’emplois, les bas salaires et la répression. 9) Soutien de la Chine et de la Russie pour contrer l’isolement international, grâce à l’augmentation des investissements et des échanges commerciaux avec la Chine. Toutefois, son isolement en Amérique latine s’accentuera compte tenu des résultats électoraux dans de nombreux pays. 10) Le processus d’implosion sociopolitique et les fissures au sein des piliers du système continueront de se développer sans pour autant constituer un danger immédiat, même si la succession se déroulerait sur un terrain instable. 12) La plus grande victoire du régime serait de convaincre la société que la succession dynastique est irréversible. 13) Compte tenu des conditions internationales et régionales actuelles, ainsi que de la décomposition interne, ce scénario n’est pas le plus plausible.

Deuxième scénario: des élections pour se légitimer. Le régime ne disparaîtra pas du jour au lendemain, sauf en cas d’événement imprévu résultant d’un «cygne noir»: le décès d’Ortega ou de Murillo, par exemple. Le pouvoir absolu évolue lentement et constamment. Parallèlement, la crise s’aggrave au niveau du maillon le plus faible de l’État, la côte des Caraïbes.

Afin d’éviter un «changement de régime» brutal, la dictature opte pour une manœuvre électorale qui permettrait un processus de transformation structurelle de l’État par le démantèlement progressif de son appareil juridique et la suppression graduelle de l’État répressif tel qu’il a été conçu par la Constitution de janvier 2025.

La décomposition sociopolitique et l’insoutenabilité du régime ont atteint un tel niveau qu’il en résulte une nécessité objective pour les pouvoirs politiques et économiques réels de voir d’un bon œil un changement contrôlé, soutenu par les États-Unis.

Les pouvoirs politiques et économiques en place estiment qu’il est possible de vaincre le régime lors d’élections, comme cela s’est produit en 1990 [défaite électorale du Front sandiniste, Violeta Barrios de Chamorro et l’Union nationale de l’opposition remportent les élections présidentielles]. L’ouverture de certains espaces politiques pourrait faciliter la résurgence du mouvement social qui se trouve actuellement en sommeil et dans le silence.

On observe actuellement une impasse politique stratégique. La répression n’a pas réussi à vaincre politiquement le mouvement sociopolitique, et les forces qui favorisent l’implosion ne parviennent pas à renverser le régime. C’est précisément «le facteur Trump» qui brise cette impasse stratégique, ce qui obligera le régime à procéder à un «coup électoral» en guise de manœuvre tactique pour éviter un «changement de régime».

Les principales caractéristiques de ce scénario seraient les suivantes: 1) Le processus de décomposition interne, résultant de ses erreurs non provoquées, des purges au sein des cercles du pouvoir, de l’aggravation des inégalités sociales et de l’isolement international, oblige le régime à procéder à un «coup électoral» afin de conserver une part de pouvoir lors d’une transition. 2) Afin d’empêcher que le processus d’implosion n’aggrave et n’accentue les fissures et les failles de ses piliers de soutien, le régime opte pour le «coup électoral» comme stratégie visant à neutraliser la décomposition interne et à atténuer la pression internationale. 3) Le soutien des principaux capitaux devient un facteur important pour «rendre crédibles» les élections, dans le but d’éviter des sanctions liées au DR-CAFTA qui affecteraient l’ensemble du capital. 4) Des secteurs de l’opposition politique, tant en exil qu’à l’intérieur du pays, soutenus par les pouvoirs en place à l’étranger (États-Unis, Canada, Union européenne, institutions financières internationales, etc.), seraient disposés à participer à ce processus électoral. 5) Le processus électoral prévoirait la légalisation de certains secteurs de l’opposition, la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés. 6) L’armée se présenterait comme «garante» du processus électoral, ce qui lui permettrait de regagner une certaine légitimité perdue depuis 2018 et de conserver sa part de pouvoir politique et économique. 7) Le régime cherchera à maintenir la question de la justice hors de toute négociation préalable au processus électoral, en promettant des réformes superficielles au sein du Conseil suprême électoral. 8) Négociation avec l’Église catholique et l’Église évangélique en vue du retour des évêques, prêtres, religieuses et pasteurs exilés. 9) Pour se reconstruire, le mouvement social devra se faire le porte-parole des revendications les plus chères à la population (emploi, salaire, éducation, santé, terre, logement). Réarticuler la mobilisation implique un travail de terrain: agir dans la rue aux côtés des militants des mouvements syndicaux, paysans et étudiants, tout en identifiant de nouveaux espaces de lutte. 10) Ce scénario sera marqué par des coups bas, une répression sélective et la complicité des politiciens à la solde du pouvoir et des secteurs du capital alliés à la «nouvelle oligarchie». 11) Ni la Russie ni la Chine ne s’opposeraient à la tenue d’élections visant à préserver les acquis, même si cela devait réduire leur influence. 12) Je considère ce scénario comme le plus susceptible de se concrétiser, ce que confirment les évolutions récentes.

Troisième scénario: une sortie «à froid» de la crise. Les pouvoirs en place, tant internes qu’externes, sont favorables à un changement à condition que le «statu quo» du système économique et politique soit maintenu, moyennant quelques réformes.

Dans ce scénario, les membres de l’état-major de l’armée (composante importante du pouvoir économique) finissent par reconnaître qu’avec Ortega et Murillo au pouvoir, l’avenir du pays est sombre et, par conséquent, se montrent favorables à un «changement de régime» soutenu par des membres de la haute direction des entreprises et des secteurs de la nouvelle classe orteguiste, avec l’aval du gouvernement des Etats-Unis.

Les principales caractéristiques de ce scénario seraient les suivantes: 1) Murillo s’est emparée du pouvoir absolu en écartant Ortega, ce qui se traduit par davantage de persécutions, de détenus, d’instabilité politique et de stagnation économique, devenant ainsi un frein à la modernisation du pays. 2) Le processus d’implosion sociopolitique et les erreurs non provoquées aggravent les cinq crises (économique, sociale, politique, religieuse et internationale), qui atteignent une telle ampleur qu’elles rendraient les scénarios un et deux irréalisables. 3) Certains pouvoirs politiques et économiques de fait s’allient à des officiers de l’armée pour prendre le pouvoir par la mise en place d’une Junte civico-militaire (JCM). Il s’agirait d’un coup d’État sans effusion de sang, en douceur et de type bonapartiste. 4) La JCM serait un gouvernement de transition dirigé par les militaires et soutenu par le grand capital, l’opposition et d’autres acteurs. 5) La JCM s’engage à organiser des élections transparentes et compétitives dans un délai de quelques mois et, parallèlement, l’armée devra mettre hors d’état de nuire de nombreux membres des milices parapolicières. 6) La JCM offrirait des garanties aux exilés en leur restituant leur nationalité et en abrogeant les lois répressives. 7) La JCM bénéficie du soutien international des puissances extérieures: États-Unis, Canada, Union européenne et institutions financières internationales. 8) Murillo, Ortega et leurs enfants sont écartés des plus hautes sphères du pouvoir, bien que la «nouvelle oligarchie orteguiste» conserve une part de pouvoir. 9) Le mouvement social doit lutter pour que les droits démocratiques et sociaux soient réinstaurés (travail, logement, santé, éducation, retraites, salaire minimum, terres pour les paysans et justice). 10) L’opposition doit mettre en œuvre d’autres tactiques, nouer d’autres alliances au sein d’une société désarticulée et s’appuyer sur d’autres dirigeants pour accélérer un processus démocratique. 11) La Russie et la Chine ne joueraient pas un rôle important dans ce scénario. 12) Ce scénario est peu probable.

Quatrième scénario: l’option «Venezuela». Bien que le Nicaragua se trouve dans «l’arrière-cour» des États-Unis, rien n’indique que cette variante soit sur le point de se concrétiser. Les États-Unis s’attachent à soutenir une solution politique et diplomatique (pressions exercées par l’Organisation des États américains (OEA), sanctions économiques et politiques). Il s’agit donc d’un scénario peu probable.

Cinquième scénario: un tsunami sociopolitique. Le décès d’Ortega ou de Murillo entraînerait un changement dans le rapport de forces au sein du camp orteguiste, suscitant un tel enthousiasme populaire que les citoyens descendraient dans la rue pour célébrer l’événement. En l’absence d’un contre-pouvoir organisé, d’une organisation politique unifiée et d’une stratégie post-Ortega, le risque est que ce tsunami aboutisse à une issue similaire à celle d’avril 2018: une intensification de la répression, sans démocratie. Scénario peu probable. (Article reçu fin juin; traduction rédaction A l’Encontre)

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