Funérailles à Mashhad: Ali Khamenei devient un symbole fort pour le pouvoir alors que la répression continue et que les conditions de vie se détériorent

Funérailles à Mashad le 9 juillet 2026.

Par Yassamine Mather

[Le Financial Times du 10 juillet 2026, mis à jour le 11, écrit: «Donald Trump a déclaré que les États-Unis avaient accepté de poursuivre les négociations de paix avec l’Iran, mais des hauts responsables ont formulé une nouvelle exigence à l’égard de Téhéran: que ce dernier s’engage publiquement à mettre fin à toute attaque dans le détroit d’Ormuz.» Dans ce contexte incertain, Yassamine Mather inscrit les funérailles d’Ali Khamenei dans la configuration présente du régime islamique. – Réd. A l’Encontre] Quatre mois après l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei au début de la guerre américano-israélienne, le gouvernement iranien a organisé des funérailles grandioses en son honneur: partie de Téhéran les 3 et 4 juillet, la procession soigneusement orchestrée s’est d’abord rendue à Qom, puis à Najaf et à Karbala en Irak, avant de revenir finalement en Iran et d’aboutir, le 9 juillet, à l’inhumation au mausolée d’Iman Riza à Mashhad.

Ali Khamenei, âgé de 86 ans, a été pris pour cible le 28 février, premier jour de la guerre. La frappe militaire américano-israélienne a également coûté la vie à des membres de sa famille, dont son épouse, et gravement blessé son fils, désormais son successeur, Mojtaba Khamenei. Il devait certainement avoir conscience du danger, mais n’a pris aucune mesure particulière pour se protéger. Devenir un martyr aurait sans doute été une perspective qui lui convenait.

Ali Khamenei a dirigé l’Iran pendant 37 ans avec un style caractérisé par une rigidité idéologique, une hostilité envers les puissances occidentales et une profonde méfiance à l’égard de quiconque s’opposait à sa vision de la République islamique. Avant son assassinat, il avait dû faire face à certaines des plus grandes manifestations antigouvernementales de l’histoire du pays. Son gouvernement y avait répondu, comme si souvent auparavant, par la force brute. Pourtant, sa mort a permis à la République islamique de le présenter comme un symbole fédérateur. En ce sens, sa mort l’a peut-être rendu plus utile au régime que s’il avait continué à vivre.

De nombreux Iraniens reprennent désormais volontiers l’affirmation selon laquelle il était l’architecte de la stratégie militaire de l’Iran dans la guerre américano-israélienne. Pourtant, s’il ne fait aucun doute qu’il a joué un rôle crucial dans la création d’une unité entre les factions rivales du régime, je reste quelque peu sceptique quant aux affirmations selon lesquelles il aurait été un brillant stratège militaire. Cependant, les funérailles sont précisément conçues pour l’élever au rang de figure servant désormais les intérêts du régime.

Il est certain que ces funérailles ont donné lieu à une immense mobilisation populaire. Quelque 15 millions de personnes se sont déplacées. Et le message politique est clair: l’Iran est invaincu, il souhaite s’éloigner de l’accent mis sur les dégâts causés par les bombardements et les pourparlers de paix, et unir la population autour de la vengeance de son chef martyr. Jour après jour, la télévision, la radio et les journaux iraniens se sont concentrés presque exclusivement sur les funérailles. Des chants d’hommage, des documentaires, des discours de religieux et des émissions religieuses consacrés à la vie de Khamenei.

«Nous devons nous lever et crier pour venger le sang de notre nation, afin que le monde entier sache que le fier peuple iranien ne restera pas silencieux lorsqu’on l’intimide, et que nous n’oublierons pas le sang de notre dirigeant», a écrit Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, dans un message diffusé par les médias d’État le 2 juillet. Mohammad Bagher Ghalibaf, qui dirige également les négociations actuelles entre l’Iran et les États-Unis, a qualifié ces funérailles d’accomplissement historique qui démontrerait l’esprit du peuple iranien. La contradiction est frappante: les mêmes dirigeants qui négocient un recul sur la scène internationale mettent en scène un acte de défi sur le plan intérieur.

Les dates choisies étaient chargées d’un symbolisme délibéré. La dépouille de Khamenei a été exposée au public le jour même où les États-Unis célébraient le 250e anniversaire de leur indépendance. Une autre date majeure coïncide avec une importante fête religieuse chiite. Les funérailles ont lieu pendant le mois de Muharram, période durant laquelle les musulmans chiites se concentrent intensément sur le deuil, la trahison, le sacrifice et le martyre – en particulier la mort, au VIIe siècle, de l’imam Hossein, dont Khamenei revendiquait la descendance.

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L’Iran n’a organisé que deux funérailles d’une ampleur comparable auparavant: celles de l’ayatollah Khomeini en 1989 et celles de Qassem Soleimani en 2020. Toutes deux ont sombré dans le chaos, avec des bousculades mortelles. Lors des funérailles de Khomeini, des foules en deuil avaient même arraché le linceul de son cercueil, forçant les autorités à évacuer le corps par hélicoptère. Ce passé a rendu la sécurité et le contrôle des foules indispensables. Protéger la dépouille de Khamenei, contrôler des millions de personnes venues rendre hommage, accueillir des délégations étrangères et coordonner les cérémonies dans cinq villes réparties sur deux pays a nécessité une opération logistique d’une ampleur sans précédent pour l’Iran, surtout au lendemain d’une guerre majeure et de plusieurs mois de troubles.

La première veillée publique a débuté samedi à 6 heures du matin, heure locale, au sein d’un gigantesque complexe de mosquées à Téhéran. Les pompiers ont installé plus de 6 000 pulvérisateurs d’eau au-dessus de la foule afin de rafraîchir les personnes sous la chaleur de juillet. Les principaux aéroports de Téhéran ont été fermés pendant les funérailles, et le gouvernement a décrété des jours fériés nationaux dans les villes traversées par le cortège funéraire.

Téhéran, une ville d’environ 17 millions d’habitants, a connu le plus vaste plan de régulation du trafic de son histoire. Les voitures particulières ont été interdites sur le parcours des funérailles, des centaines de parkings ont été ouverts, des boulangeries mobiles et des services d’urgence ont été déployés, et le gouvernement a demandé aux citoyens ordinaires d’ouvrir leurs maisons aux visiteurs.

Le transport de la dépouille de Khamenei en Irak véhicule un message politique et religieux délibéré. Il montre que l’Iran se considère comme une puissance chiite dont l’autorité s’étend au-delà des frontières nationales. Les partisans de Khamenei – des chiites qui le considèrent comme un «Marjae Taghlid» (un guide religieux dont il convient de suivre l’exemple) – vivent non seulement en Iran, mais aussi en Irak, au Pakistan, au Liban, à Bahreïn et ailleurs. Les cortèges funéraires en Irak visent donc à présenter ces funérailles comme un événement international plutôt que comme un simple événement iranien.

Des responsables gouvernementaux ont affirmé qu’environ 900 journalistes étrangers avaient couvert l’événement. Les médias d’État iraniens ont largement mis en avant les dirigeants et représentants étrangers présents. En réalité, mis à part les dirigeants de la Géorgie et du Pakistan, ainsi que le chef adjoint de la sécurité russe, peu de personnalités internationales de premier plan étaient présentes. Les pays occidentaux n’ont pas été invités.

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Au cours de la première journée, le régime a soigneusement sélectionné des versets coraniques adaptés aux différentes délégations étrangères. Ceux-ci semblaient refléter la façon dont le régime percevait chaque pays ou mouvement: loyauté et fermeté pour le Hamas et le Hezbollah, martyre pour les Hashd al-Shaabi irakiens [Forces de mobilisation populaire, milice à majorité chiite créée en 2014], victoire divine pour le Jihad islamique palestinien et neutralité du Qatar présentée comme une dévotion à Dieu. Des messages coraniques similaires, tantôt de soutien, tantôt de critique, ont également été adressés à la Chine, à l’Arabie saoudite, à la Turquie, au Pakistan et à l’Égypte

La principale interrogation qui planait sur cet événement était l’absence de Mojtaba Khamenei. Les responsables gouvernementaux s’efforcent de le présenter comme ayant pleinement recouvré la santé et participant activement à la gestion du pays, y compris aux négociations actuelles avec les États-Unis. Pourtant, des doutes manifestes subsistent quant à son état de santé, à son autorité et à l’identité de la personne qui dirige réellement le gouvernement. Son absence lors des funérailles privées et restreintes de son épouse, en début de semaine, a alimenté les spéculations.

L’armée iranienne a expressément averti ses ennemis de ne pas «commettre la moindre erreur» pendant les funérailles. Le ministre des Affaires étrangères a également déclaré que l’Iran riposterait immédiatement à toute nouvelle menace visant ses dirigeants. Cet avertissement faisait suite à la déclaration publique du ministre israélien de la Défense selon laquelle Mojtaba Khamenei était la prochaine cible d’Israël. Les funérailles ne constituent donc pas seulement un acte de deuil: elles sont également le théâtre de la dissuasion, de la succession, de l’angoisse et de luttes de pouvoir non résolues.

Malgré les efforts du gouvernement pour faire de ces funérailles une démonstration d’unité, de force et de loyauté, de nombreux citoyens ordinaires semblent indifférents ou épuisés. Un habitant de Téhéran s’est plaint amèrement de ne même pas pouvoir acheter d’essence car les files d’attente étaient trop longues.

Mais la République islamique reste en place. Le gouvernement fonctionne toujours, les institutions de sécurité et militaires sont actives, et le cadre juridique du régime n’a pas changé. Dans le même temps, les événements récents ont alimenté les spéculations concernant des changements dans le style de gouvernance, le rôle des dirigeants, le processus décisionnel et la répartition du pouvoir au sein de la structure politique. La question centrale n’est plus simplement de savoir si le régime a survécu. Il s’agit de déterminer si la République islamique reste un système doté d’un centre décisionnel unique, ou si elle est devenue une constellation de centres de pouvoir rivaux.

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La première réalité révélée par la guerre et la mort de Khamenei n’était pas la fragilité de la République islamique, mais la pérennité de l’État de classe qu’il a contribué à consolider. La Constitution, la doctrine du Velayat-e Faqih, le Conseil des gardiens, le réseau d’institutions nommées et élues et, surtout, l’appareil militaro-sécuritaire, en particulier le Corps des gardiens de la révolution islamique, ont continué à fonctionner. Cela démontre que la République islamique n’a jamais pu se réduire au règne d’un seul homme: il s’agit d’un appareil de domination de classe forgé par l’histoire – à la fois clérical, militaire, bureaucratique et capitaliste.

Le régime n’est donc pas simplement une dictature idéologique: c’est un État capitaliste façonné par les sanctions, la militarisation, la privatisation, la corruption et la subordination systématique de la classe ouvrière. Son langage idéologique est religieux; mais son contenu social est la domination de classe.

Vie et parcours

Au cours des années 1960 et 1970, le jeune Ali Khamenei a principalement agi en tant que militant de terrain, organisateur clandestin et agent régional au sein de l’opposition religieuse anti-Shah. Il a été arrêté pour la première fois à Birjand pour avoir diffusé des messages anti-régime depuis la chaire, puis plus tard dans la même année pour avoir contribué à l’organisation de manifestations autour du soulèvement du «15 Khordad» de juin 1963.

En 1964, Khamenei interrompit ses études supérieures au séminaire de Qom et retourna dans sa ville natale, Mashhad, pour s’occuper de son père malade. À Mashhad, il donna des cours sur l’islam et fit des conférences sur le Coran et le Nahj al-Balagha. Son approche était explicitement politique: il utilisait l’exégèse religieuse pour critiquer les conditions sociales et politiques sous la monarchie. Ces conférences connurent un grand succès auprès des étudiants universitaires et de la jeunesse révolutionnaire.

La rhétorique de Khamenei reflétait les courants anti-impérialistes plus larges des années 1960 et 1970. Influencés par des personnalités telles que Jalal Al-e-Ahmad [écrivain critique, 1929-1969, parmi ses diverses contributions il insistait sur le rejet de toute dépendance envers les puissances occidentales] et Ali Shariati [1933-1977, sociologue des religions présenté parfois comme un «théologien de la libération» du chiisme, il a présenté en Iran l’oeuvre de Frantz Fanon, nationaliste favorable à la nationalisation de l’industrie pétrolière], ses cercles alliaient l’opposition religieuse traditionnelle à des critiques tiers-mondistes, anti-occidentales et anticolonialistes. Dès 1967, la surveillance exercée par la police secrète Savak l’obligea à organiser ses cours sous forme de réunions clandestines dans des mosquées et des domiciles privés.

Alors que l’opposition à la monarchie évoluait vers la résistance armée au début des années 1970, la Savak prit pour cible les intellectuels et les religieux qui fournissaient un fondement idéologique à la jeunesse radicalisée. Entre 1963 et 1975, Khamenei fut arrêté à six reprises. Sa période la plus éprouvante fut sans doute celle de 1975, lorsqu’il fut incarcéré à la prison du Comité mixte de lutte contre le sabotage à Téhéran. Il y passa des mois à subir des interrogatoires musclés et à être maintenu à l’isolement.

Après sa libération, le régime du Shah lui interdit d’enseigner ou de prêcher. Lorsqu’il poursuivit ses activités de mise en réseau clandestines, la SAVAK l’arrêta à nouveau fin 1976 et le condamna à trois ans d’exil intérieur. Cet exil fut écourté fin 1978, alors que Pahlavi commençait à perdre le contrôle face aux grèves nationales et aux manifestations de masse. Libéré avant la date prévue, Khamenei retourna à Mashhad pour aider à diriger les comités révolutionnaires locaux. Reconnaissant son parcours d’organisateur ayant su rester dans le pays malgré la répression, il fut nommé au Conseil clandestin de la Révolution islamique, alors que la monarchie s’effondrait au début de l’année 1979.

La télévision d’Etat a publié, le 8 juillet, une courte vidéo sur le bâtiment bombardé le 28 février où se trouvait Ali Khamenei.

Khamenei est souvent dépeint par les médias israéliens et occidentaux comme un vieux mollah analphabète. En réalité, c’était un lecteur exceptionnellement assidu, dont les centres d’intérêt allaient bien au-delà des textes religieux. Il considérait la lecture comme un élément essentiel sur le plan spirituel et avait lu de vastes ouvrages en plusieurs volumes pendant ses moments de loisirs. Ses goûts littéraires étaient éclectiques. Il aurait admiré les classiques russes, notamment Cholochov, Tolstoï et Tchekhov. Il était également un admirateur d’écrivains français tels que Victor Hugo, Alexandre Dumas et Romain Rolland, et avait lu et cité des auteurs anglophones comme Jane Austen, John Steinbeck et Harriet Beecher Stowe. La poésie persane constituait un autre de ses principaux centres d’intérêt, en particulier celle d’Allama Iqbal. Il fut l’ami et l’admirateur du célèbre poète contemporain iranien Shafiee Kadkani jusqu’en 1979. Cependant, les deux hommes se sont brouillés après la révolution islamique.

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Ses lectures d’ouvrages documentaires portaient principalement sur la politique, l’histoire, la science et la révolution. Il recourait souvent à des ouvrages critiques occidentaux pour étayer ses arguments concernant l’influence culturelle et politique négative des États-Unis. Il s’intéressait également à l’histoire des sciences et au transfert de connaissances entre les civilisations islamique et européenne, utilisant ces thèmes pour encourager la confiance en soi des scientifiques iraniens. Une grande partie de ses lectures était consacrée aux mémoires sur la guerre Iran-Irak et à l’histoire de la révolution. Il rédigeait fréquemment des éloges pour des mémoires de guerre et considérait les romans et les ouvrages historiques sur la révolution comme des études de cas illustrant le déroulement des révolutions.

Il existe une anecdote, que quelqu’un m’a récemment racontée, qui illustre bien la contradiction de sa vie politique. Au début des années 1970, Khamenei se trouvait apparemment dans une maison à Téhéran lorsque Masoud Ahmadzadeh, marxiste notoire et membre fondateur des Fedayin, ces guérilleros opposés au shah, y arriva alors qu’il était en fuite. Il pleuvait, et Ahmadzadeh se réfugia dans la maison pendant quelques heures avant de poursuivre sa fuite. Khamenei a ensuite montré la tache humide sur le sol laissée par les vêtements trempés d’Ahmadzadeh et l’a félicité, affirmant que le sol qu’il avait foulé devait être considéré comme précieux. Pourtant, des décennies plus tard, Khamenei a présidé à un régime qui a exécuté des milliers de marxistes, vraisemblablement parce que leur opposition à la République islamique était considérée comme faisant partie d’une «fitna» (complot ou conspiration). Le révolutionnaire qui pouvait autrefois admirer le courage d’un militant marxiste est devenu le dictateur d’un État qui a écrasé les marxistes, les militants de gauche, les travailleurs et les dissidents de toutes sortes.

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Contrairement à ce qu’affirment les commentateurs bourgeois, souvent repris par certains secteurs de la gauche iranienne, le problème central avec Khamenei n’était pas son opposition à ce qu’il appelait «l’arrogance de l’Occident». Ce n’était pas non plus son hostilité envers les États-Unis ou Israël. La contradiction fondamentale résidait dans son incapacité à reconnaître qu’une opposition significative à la domination occidentale nécessite de lutter contre le capitalisme lui-même. Bien qu’il n’ait jamais employé le terme «impérialisme», préférant un vocabulaire islamique de la résistance, un véritable anti-impérialisme ne peut être dissocié de l’opposition aux relations sociales capitalistes et à la propriété privée des moyens de production.

Dans la pratique, Khamenei a combiné des dénonciations rhétoriques de la domination occidentale avec des politiques qui ont facilité la privatisation quasi totale d’industries auparavant nationalisées. Il a approuvé les programmes économiques néolibéraux menés par les gouvernements successifs, notamment la suppression des subventions, qui a touché les plus démunis, dans le cadre de réformes globalement conformes aux exigences des institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ce sont ces politiques, et non la rhétorique, qui ont entraîné un creusement de la pauvreté, une corruption endémique, un creusement des inégalités et une opposition intérieure croissante.

Hégémonie, domination et répression

Il ne faut pas confondre la continuité du régime avec la stabilité. L’exclusion du Parlement des grandes décisions politiques, notamment les négociations avec les États-Unis et la signature du protocole d’accord sur la trêve, témoigne d’un affaiblissement accru des institutions formelles. Si l’architecture juridique reste en place, le pouvoir s’est déplacé de manière plus manifeste vers des institutions non élues: le Conseil suprême de sécurité nationale, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les services de renseignement et les instances où convergent les intérêts militaires, cléricaux et capitalistes.

La même dynamique s’observe en matière de politique étrangère. L’approche de la République islamique vis-à-vis des États-Unis et de ses forces régionales mandataires reste ancrée dans un cadre stratégique élaboré au fil des décennies. Ce cadre est lié aux intérêts matériels du régime: influence régionale, expansion militaire et sécuritaire, accumulation de richesses grâce aux sanctions, réseaux de contrebande, contrats de reconstruction, flux d’armes et économie politique du Corps des gardiens de la révolution islamique.

Ce que l’on appelle souvent «l’Axe de la résistance» iranien a toujours été plus pragmatique que purement idéologique. Il allie solidarité religieuse et calcul politique. Il a fonctionné comme une stratégie de sécurité régionale, un moyen de projeter sa puissance et un mécanisme par lequel certaines franges de la classe dirigeante iranienne, en particulier la bourgeoisie militaro-sécuritaire, étendent leur influence et leurs ressources.

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La crise d’après-guerre, l’épuisement économique, la colère croissante au sein de la population et l’affaiblissement des forces soutenues par Téhéran ont conduit le régime à entamer des pourparlers avec Washington. Mais il ne s’agissait pas d’une transformation de fond de la politique étrangère: c’était un repli tactique sous la pression, visant à préserver l’État, à stabiliser le bloc au pouvoir et à empêcher que la crise ne prenne une tournure révolutionnaire.

Cela ressort clairement du message écrit attribué à Mojtaba Khamenei concernant les négociations avec les États-Unis. À l’instar de son père, il a tenté de préserver la pureté idéologique, tout en évitant d’assumer une responsabilité politique directe. C’est là le langage familier de la manœuvre bonapartiste: battre en retraite tout en proclamant la résistance, faire des compromis tout en affichant la défiance, préserver l’État tout en niant l’ampleur de ses problèmes. Le régime ne fait des concessions tactiques que pour défendre les fondements stratégiques de son pouvoir.

Il en va de même pour l’économie. Il n’y a pas de rupture sérieuse avec le modèle existant. Les institutions étatiques et quasi-étatiques restent dominantes, l’empire économique du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) reste intact et l’élaboration des politiques reste prisonnière de la gestion de crise. Le régime ne cherche pas à s’émanciper de la dépendance, de la pauvreté, de l’inflation, du chômage ou de la corruption: il cherche uniquement à gérer ces contradictions de manière à préserver l’accumulation du capital au profit du bloc au pouvoir. Il n’y a pas ici de projet de réforme: seulement la réorganisation de l’exploitation dans un contexte de crise permanente.

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Si le régime a fait preuve de souplesse tactique à l’étranger, il n’a guère fait preuve de souplesse significative sur le plan intérieur. La répression interne reste le pilier central de sa survie. Les informations faisant état d’arrestations continues, d’une augmentation des condamnations à mort et d’une intensification de la répression montrent que l’appareil de coercition reste pleinement opérationnel.

La plus grande crainte du régime ne réside pas simplement dans la pression étrangère: c’est l’émergence politique des travailleurs, des femmes, des jeunes, des nationalités opprimées, des enseignants, des retraités, des étudiants et des pauvres des villes en tant que force sociale organisée. C’est pourquoi la République islamique tolère plus facilement les querelles factionnelles au sein de l’élite dirigeante qu’une organisation indépendante venue de la base. La répression n’est donc pas une politique temporaire: c’est l’expression concentrée du caractère de classe de l’État.

Sous Ali Khamenei, les discours, les interventions télévisées, les interventions en cas de crise, les cérémonies religieuses et les messages idéologiques directs faisaient partie du mécanisme de domination du régime. Il ne se contentait pas de gouverner sur le plan administratif: il reproduisait constamment l’autorité idéologique de l’État.

Même au cours de l’année iranienne 1404 (qui a débuté en mars 2025), alors que les conditions de guerre et de sécurité limitaient sa présence publique, Khamenei a prononcé au moins 39 discours et diffusé autant de messages télévisés. Son autorité s’est construite par la répétition, la visibilité et l’autorité. Mojtaba Khamenei, en revanche, est resté invisible et silencieux. Ses partisans scandent: «Pour protéger la nation, obéissez à l’ordre du Guide», mais le Guide censé donner l’ordre ultime reste politiquement absent.

Ce qui existe à sa place, ce sont de nombreuses déclarations écrites — abstraites, défensives et bureaucratiques. Ces déclarations invoquent la cohésion, la préservation du régime, la résistance et la sécurité, mais elles ne présentent pas de projet cohérent de gouvernance. Elles ne génèrent pas d’hégémonie, ne mobilisent pas la société et ne résolvent pas les contradictions au sein du bloc au pouvoir.

Il ne s’agit pas simplement d’un problème de communication: c’est une crise d’autorité politique. Mojtaba Khamenei a peut-être effectivement hérité de la fonction, mais il n’a pas encore hérité de l’autorité idéologique et institutionnelle qui permettait à son père de discipliner les forces rivales au sein du régime.

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Dans ce vide, les conflits au sein du camp des partisans de la ligne dure peuvent devenir plus visibles, plus prolongés et plus difficiles à contenir. Les différends concernant les négociations avec les États-Unis, la gestion de la guerre et le positionnement politique se sont répercutés dans les éloges funèbres du Muharram, les débats télévisés et les attaques entre factions.

Ces conflits ne constituent pas encore une crise à part entière, mais ils indiquent que l’ancien mécanisme de discipline des élites s’est affaibli. Le bloc au pouvoir reste uni face aux masses, mais il est de plus en plus divisé sur les tactiques, l’autorité et la responsabilité de la gestion de la crise. Il s’agit là d’une contradiction classique du régime capitaliste autoritaire. Lorsque l’accumulation est stable et la répression efficace, les conflits entre élites peuvent être gérés à huis clos. Dans un contexte de guerre, de sanctions, de mécontentement social et de bouleversements économiques, la rivalité entre factions devient plus difficile à contenir. La République islamique reste intacte, mais ses contradictions internes sont de plus en plus difficiles à dissimuler sous les slogans d’unité, de résistance et d’obéissance.

Ces derniers mois, les organes militaires et de sécurité désignés ont pris une importance croissante. La prise de décision reste concentrée au sommet, mais le processus d’annonce, de justification et de mise en œuvre des décisions s’effectue désormais plus ouvertement par le biais d’institutions coercitives. Le gouvernement, le Conseil suprême de sécurité nationale et les structures militaires, telles que le quartier général Khatam al-Anbiya («Sceau des prophètes»), ont joué un rôle plus visible non seulement dans l’exécution des décisions, mais aussi dans leur défense.

Les remarques de Masoud Pezeshkian [président de la République depuis juillet 2024] concernant le vote des membres du Conseil suprême de sécurité nationale, y compris des responsables militaires, en faveur de la signature du mémorandum avec les États-Unis, ainsi que les commentaires d’Amir-Hossein Sabeti sur l’opposition de Saeed Jalili, révèlent de nouveaux alignements et de nouvelles fissures au sein du bloc au pouvoir [voir à ce propos l’article publié sur ce site en date du 9 juillet].

Le Conseil suprême de sécurité nationale fonctionne toujours officiellement sous la supervision du Guide. Dans la pratique, cependant, il est devenu l’un des centres décisionnels de la politique de sécurité et de la politique étrangère. Cela ne signifie pas que le pouvoir ait été transféré à une seule institution: cela indique plutôt un glissement dans l’équilibre interne du bloc au pouvoir, la bourgeoisie militaro-sécuritaire acquérant un poids pratique accru.

Bloc dirigeant militaro-clérical

Certains changements sont perceptibles dans la sphère sociale, mais il ne faut pas les confondre avec une libéralisation. Sur des questions telles que le port du hijab, le mode de vie et certaines restrictions quotidiennes, on observe une relative atténuation des tensions par rapport aux périodes précédentes. Mais la répression visant des dissidents, des militants syndicaux, des femmes militantes, des étudiants, des minorités ethniques, des prisonniers politiques et des prévenus dans des affaires de sécurité s’est poursuivie.

Cette contradiction s’explique mieux par le concept de répression sélective. Le régime peut réduire la confrontation directe dans les domaines où la coercition risque de provoquer la colère des masses, tout en intensifiant la pression contre les activités susceptibles de déboucher sur une opposition politique organisée. En d’autres termes, il peut assouplir son contrôle sur les apparences, tout en renforçant celui sur la lutte des classes.

Dans l’ensemble, les éléments disponibles n’indiquent ni un effondrement imminent, ni une simple continuité. Ce qui se dessine, c’est une recomposition du régime capitaliste autoritaire. Les structures fondamentales de la République islamique restent intactes. Ses politiques stratégiques restent largement inchangées. Ses institutions militaires et de sécurité restent puissantes. Son modèle économique reste dominé par le capital d’État, quasi-étatique et lié à l’armée. Et son pouvoir continue de reposer sur la répression.

Mais la forme du commandement évolue. Le régime semble s’éloigner d’un modèle centré sur l’autorité personnelle d’Ali Khamenei pour s’orienter vers une forme de pouvoir autoritaire «collectif» plus fragmentée, militarisée et régie par les services de sécurité. La question centrale est de savoir si cet arrangement peut se stabiliser. Mojtaba Khamenei a hérité de la fonction, mais pas de l’autorité. Il a hérité de l’appareil, mais pas de la capacité hégémonique nécessaire pour unifier le bloc au pouvoir et imposer la discipline à ses factions.

Cet équilibre fragile dépend de la situation d’après-guerre actuelle. Une nouvelle confrontation militaire, une nouvelle crise sécuritaire ou une nouvelle vague de manifestations de masse pourraient rapidement déstabiliser cet arrangement naissant. Mais la contradiction la plus profonde se cache sous la surface de la politique des élites. La République islamique est confrontée non seulement à un problème de succession, mais aussi à une crise de la reproduction sociale. Elle préside à une société marquée par l’inflation, le chômage, les salaires impayés, l’effondrement écologique, l’oppression de genre, l’oppression nationale, la privatisation, la corruption et la dégradation systématique des conditions de vie de la classe ouvrière.

Ses dirigeants peuvent réorganiser le pouvoir d’en haut, mais ils ne peuvent pas abolir l’antagonisme entre l’État et la société, le capital et le travail, le bloc dirigeant militaro-clérical et la majorité exploitée. L’avenir de la République islamique ne sera donc pas déterminé uniquement par les manœuvres de palais, les alignements entre factions ou les conseils de sécurité: il sera également façonné par la capacité des travailleurs, des femmes, des jeunes, des nationalités opprimées, des enseignants, des retraités, des étudiants et des pauvres des villes à transformer une colère dispersée en un pouvoir politique organisé. (Article publié dans Weekly Worker le 9 juillet 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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