La guerre et la dégradation de la situation des travailleurs et travailleuses ainsi que des retraités en Iran

Manifestation des employés du centre de santé de West Eslamabad / Kermanshah.

Par Siyavash Shahabi

[Au moment où les analystes multiplient les hypothèses sur qui, du régime trumpiste ou de celui des Gardiens de la révolution, sort «gagnant» de la dernière guerre, de l’attaque des Etats-Unis et d’Israël contre la République islamique], le perdant effectif de cette guerre est constitué de la majorité laborieuse et populaire d’Iran. Ce qu’illustre cet article. De plus, il n’est pas impossible que se profile, à partir de ce conflit militaire et des heurts internes au régime iranien, une réorganisation des rapports entre l’impérialisme états-unien et le régime de la République islamique, ce que certains analystes laissent entendre à partir de déclarations du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi. – Réd. A l’Encontre]

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Dimanche 14 juin 2026, des retraité·e·s de Shush, Karkheh et Haft-Tappeh, des villes de la province du Khouzestan, dans le sud-ouest de l’Iran, se sont à nouveau rassemblés devant l’agence locale de la Sécurité sociale pour exiger l’application des articles 54 et 96 de la loi sur la Sécurité sociale et la fin des retenues prélevées au titre de ce que l’État appelle «l’assurance complémentaire». Selon l’agence de presse spécialisée dans les questions sociales ILNA (Iranian Labour News Agency, créée en 2003), la manifestation ressemblait beaucoup à celles des semaines précédentes. Il ne s’agissait pas d’un événement nouveau, mais de la poursuite d’un mouvement qui ne s’est jamais interrompu: une semaine plus tôt, les retraités avaient manifesté sous une chaleur dépassant les 45 degrés Celsius, et la semaine d’avant, la même revendication avait été formulée à la même heure à Suse [province du Khouzistan], Tabriz [province de l’Azerbaïdjan oriental] et Rasht [province du Gilan, près de la mer Caspienne].

Ces files d’attente devant les agences pour l’emploi ne sont que la partie émergée d’une rupture plus profonde, que la guerre du printemps a accélérée en sapant les fondements de la production nationale.

Début avril 2026, la campagne conjointe américano-israélienne a dépassé le cadre des sites nucléaires et militaires pour frapper au cœur de l’économie nationale. La stratégie était délibérée: non seulement les usines, mais aussi leurs unités de fourniture d’électricité, ces installations qui fournissent l’électricité et la vapeur sans lesquelles tout un complexe économique ne peut fonctionner. Selon les médias économiques iraniens, les complexes pétrochimiques de Mahshahr, d’Asaluyeh et d’ailleurs ont été touchés, mais le coup décisif a été porté à deux pôles de services publics, Fajr Energy [production d’énergie et services aux industries pétrolières] et Mobin Energy [distributeur d’électricité, d’eau, etc.], situés dans la Zone économique spéciale de Pars [premier pôle pétrochimique et gazier d’Iran, situé sur la côte du golfe Persique dans la province de Bouchehr]. Cette zone concentre plus de 60% de la capacité pétrochimique du pays, et une fois ces deux sites mis hors service, la production aurait chuté de plus de 80%. Les raffineries de South Pars et de l’île de Lavan ont été touchées, et dans le secteur sidérurgique, les deux piliers du pays, Mobarakeh [province d’Ispahan] et Khouzestan, ont été endommagés. Diverses estimations évaluent le coût à près de 270 milliards de dollars, un chiffre qu’il convient de considérer comme approximatif.

Une frappe contre un centre de production-distribution d’énergie ne se limite pas à une seule usine. Lorsque l’électricité et la vapeur sont coupées, les ateliers en aval qui dépendent des produits d’un complexe s’arrêtent également. L’objectif n’était pas de détruire une seule ligne, mais de briser la chaîne.

Un tsunami de chômage

La conséquence directe est ce que les militant·e·s appellent un tsunami de chômage. Selon diverses sources, entre un et deux millions de travailleurs et travailleuses ont perdu leur emploi, et environ 200 000 ont déposé une demande d’allocations chômage dans les semaines qui ont suivi la guerre. L’ordre des licenciements n’était pas fait au hasard. Les premiers à partir ont été les travailleurs contractuels et sous-traitants du secteur pétrochimique, ceux qui n’avaient pas de contrat direct et dont la sécurité de l’emploi était déjà très précaire. C’est une caractéristique inhérente à l’industrie iranienne bien avant la guerre, due à la privatisation et à la sous-traitance de la main-d’œuvre. La guerre ne l’a pas créée; elle l’a mise en évidence à un degré accéléré.

La destruction s’est propagée en aval, aux pièces automobiles dépendantes de l’acier et des plastiques, au secteur de la construction en manque d’acier, ainsi qu’à celui de l’emballage. Selon des sources, environ 55 000 unités industrielles sont désormais au bord de la fermeture. Et les licenciements n’étaient pas uniquement l’œuvre de la guerre: la vague avait déjà commencé après les fêtes de Norouz fin mars, avant même que les grèves n’atteignent leur paroxysme.

Une armée de réserve de chômeurs à l’extérieur des grilles affaiblit le pouvoir de négociation de ceux qui sont encore à l’intérieur. Face à une file de demandeurs d’emploi à la porte, les employeurs ont poussé les salariés encore en poste à renoncer à leurs augmentations légales plutôt que d’être licenciés. Et le salaire, lorsqu’il est versé, ne suffit pas à subvenir aux besoins. En mars 2026, le Conseil suprême du travail a relevé le salaire minimum de 60%, le portant à environ 20 millions de tomans [approximativement 110 dollars] toutes primes comprises, tandis que lors de la même session il a estimé le panier mensuel de base d’une famille de travailleurs à environ 43 millions. L’organisme chargé de fixer le salaire a admis, en s’appuyant sur ses propres données, que la rémunération couvrait moins de la moitié du coût de la vie. L’inflation a ensuite explosé cet écart: les prix des produits de première nécessité tels que l’huile, la viande et les œufs auraient doublé, voire plus, et la consommation de produits laitiers a chuté brutalement, au point qu’un travailleur ne peut plus se permettre d’acheter les protéines de base. Cet effondrement a même poussé la main-d’œuvre à émigrer. Fin mai, des informations ont fait état de 38 travailleurs iraniens passés à tabac dans des plantations de thé en Turquie après avoir réclamé leur salaire [l’article original de cet analyste iranien a été publié en langue turque].

Une lutte qui reprend forme

Au milieu de tout cela, les retraités sont de retour, mais ce retour s’inscrit dans la continuité d’un mouvement qui n’a jamais cessé. Ali Nejati, militant syndicaliste de Haft-Tappeh, souligne que les manifestations des retraités se sont poursuivies sans interruption depuis l’automne 2020. Leurs revendications sont légitimes et claires. En vertu de l’article 54, affirment-ils, l’organisme de sécurité sociale doit fournir gratuitement tous les soins médicaux, ce qu’il ne fait pourtant pas après 30 à 35 ans de cotisations. Selon leurs propres termes, il s’agit d’une assurance imposée, d’un pillage des poches des salariés, d’argent prélevé sans contrepartie de service. L’article 96 lie les retraites à l’inflation réelle, mais cette disposition est restée lettre morte, et certains retraités perçoivent, selon certaines sources, l’équivalent de 90 à 115 dollars par mois. Ce sont là les revendications exprimées dans la rue, sous une chaleur de 50 degrés à Suse, par des personnes qui, après une vie de travail, devraient pouvoir profiter de leur retraite. Leur protestation s’inscrit dans un mouvement plus large, aux côtés d’une vague de mobilisations syndicales et professionnelles qui déferle ces mêmes semaines et des manifestations nationales qui se sont propagées à travers le pays à partir de décembre 2025 [et ont été massivement réprimées].

Les difficultés à venir

Le chemin à parcourir est semé d’embûches, et les obstacles sont structurels. L’action syndicale a elle-même été criminalisée: les syndicats indépendants, le droit de grève, l’action collective, tout est réprimé au nom de la «sécurité», les militants s’exposant à la prison, au licenciement et à la surveillance. Les organismes censés représenter les travailleurs ne le font pas. Les Conseils du travail islamiques et la Maison des travailleurs sont des institutions créées par l’État pour limiter l’organisation indépendante des salariés et canaliser les revendications vers des formes acceptables pour l’employeur et l’État. Ils constituent un obstacle à un véritable syndicat, et non un substitut à celui-ci. Et cette même armée de réserve industrielle engendrée par la guerre affaiblit la grève elle-même, puisque la menace d’arrêter la production perd de sa force lorsque des centaines de milliers de personnes sont prêtes à prendre la place d’un gréviste.

La cause profonde, comme le souligne un document de référence, ne réside pas uniquement dans la guerre. Un pays riche en pétrole, en gaz et en terres agricoles avait, des années avant le premier missile, supprimé l’emploi permanent et laissé les travailleurs sans protection. La guerre n’a pas fait voler en éclats cette structure; elle a mis en évidence une fragilité qui y était déjà inhérente.

Ce que l’on voit dans les files d’attente à Suse et à Karkheh, ce n’est pas l’image d’une victime, mais celle de personnes qui, sous une chaleur de 50 degrés, tiennent toujours debout et continuent de revendiquer. Ali Nejati voit la solution dans l’unité et dans la création d’organisations indépendantes sur les lieux de travail et dans les quartiers. Selon lui, il n’y a pas d’autre sauveur que les masses travailleuses elles-mêmes. (Publié par The Fire Next Time le 25 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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