
Par Muslim Abdul Talas
Le cas syrien aujourd’hui ne se résume pas à un simple changement de visages, ni même à une transformation de l’organisation du système politique. Bien plus important encore, le pays semble entrer dans une nouvelle phase de réorganisation de son économie politique: une redéfinition des relations entre la présidence, les ministères, les finances publiques, l’investissement et la richesse.
La question centrale n’est pas de savoir si la Syrie s’oriente vers une économie de marché ou si elle demeure un Etat centralisé, mais plutôt si elle est en train d’évoluer vers une troisième configuration: un État qui maintient la décision politique concentrée entre les mains de la présidence, tout en transférant l’exécution économique effective à des conseils, des fonds et des instances parallèles à l’Etat officiel, gérés par des proches du président et de son entourage. C’est précisément ce qui rend utile le concept d’«État sous-traitant» – employé par Kevin Harris [1] pour décrire l’économie politique de l’Iran sous le régime des mollahs – afin de comprendre des aspects essentiels du cas syrien.
Ce concept ne décrit pas un Etat faible ou se retirant de l’économie. Au contraire, il renvoie à un Etat politiquement fort, qui ne gère pas directement l’économie à travers ses ministères et sa bureaucratie, mais via un réseau d’entités semi-officielles et semi-publiques, politiquement liées au système du pouvoir et opérant en sa faveur sur le plan économique. Dans le cas iranien, l’Etat ne s’est pas retiré de l’économie après la révolution; il l’a plutôt redistribuée au sein d’une nouvelle structure combinant clergé, institutions parapubliques et Gardiens de la révolution. De sorte que la décision est restée concentrée au sommet, tandis que l’exécution a été confiée à des acteurs économiques et politiques qui lui sont subordonnés. Ainsi apparaît le lien avec ce qui est communément appelé «pseudo-privatisation»: un processus qui ne conduit pas à un marché concurrentiel autonome, mais au transfert des actifs et des fonctions économiques vers des réseaux loyaux au pouvoir [qui peuvent obéir à une orientation de fond néolibérale].
Si l’on observe la Syrie sous cet angle, ce qui frappe le plus n’est pas seulement la suppression du poste de Premier ministre ou la marginalisation des ministères, mais l’émergence d’une structure complète de conseils, de fonds et d’organismes suprêmes qui assument désormais des fonctions historiquement attribuées aux ministères de l’Economie, des Finances et de l’Administration publique. C’est là que réside le cœur de la transformation. Il ne s’agit pas simplement d’une réforme administrative, mais d’un transfert progressif des fonctions de l’État vers une structure parallèle, plus proche de la présidence que du gouvernement.
***
Il convient d’abord de noter que la suppression du poste de Premier ministre ne relève pas d’un simple réajustement constitutionnel symbolique. En règle générale, cette fonction crée un niveau intermédiaire entre le sommet politique et l’appareil exécutif. Sa disparition en Syrie signifie que la présidence n’est plus seulement la plus haute autorité politique, mais devient aussi la voie directe pour les décisions économiques et administratives. Les ministères ne constituent plus des centres relativement autonomes pour l’élaboration des politiques publiques; ils deviennent des unités d’exécution subalternes, tandis que la planification et la coordination effectives sont transférées à des institutions supérieures liées au palais présidentiel. Cela s’est notamment traduit par l’extension manifeste du rôle du Secrétariat Général de la présidence jusqu’à vider le Conseil des Ministres de sa valeur politique autonome pour en faire un simple instrument d’exécution des décisions présidentielles.
Ce vide a été comblé par de nouvelles structures. La plus importante, à mon sens, est le Conseil Supérieur de Développement Economique et les fonds de développement souverains qui lui sont associés. C’est ici que se manifeste le véritable tournant: ni les ministères de l’Economie ou des Finances, ni le Conseil des ministres, ne définissent plus les politiques d’investissement ni ne coordonnent le financement ou fixent les priorités de développement, c’est cette institution alternative qui assume désormais l’ensemble de ces fonctions sous des labels de développement, de reconstruction ou de réforme. Ce glissement sémantique est crucial, car l’utilisation de termes apparemment techniques et neutres comme «développement», «fonds» ou «conseil supérieur» a une fonction politique claire: retirer la décision économique des institutions publiques traditionnelles pour la concentrer dans un cercle restreint, susceptible d’être contrôlé personellement.
***
C’est précisément ici qu’il faut souligner le rôle de la famille présidentielle et de son entourage immédiat. Le problème ne réside pas seulement dans la création de nouveaux conseils et fonds, mais dans leur mode de gestion. Lorsque le Conseil Supérieur de Développement Economique est directement rattaché à la présidence et que sa supervision effective est assurée par le frère du président ou par des personnalités issues de son cercle rapproché, il ne s’agit plus d’une institution publique au sens moderne, mais d’un centre de concentration du pouvoir économique au sein d’une structure familiale-présidentielle. Les fonds cessent alors d’être de simples outils de financement pour devenir des canaux de redistribution des contrats, de contrôle des priorités d’investissement et de sélection des acteurs admis sur le marché. Le développement se transforme ainsi en mécanisme de reproduction de l’élite au pouvoir.
C’est cet aspect qui rend la comparaison avec l’Iran pertinente. Là-bas, les fondations «bonyads» [2] ne sont pas de simples institutions caritatives, mais des instruments de collecte et de gestion des ressources en dehors de la bureaucratie étatique classique, tout en restant liées au centre du pouvoir. La force des Gardiens de la révolution ne tient pas seulement à leur puissance militaire, mais à leur capacité à pénétrer les grands secteurs économiques via leurs entreprises et réseaux. L’exécution économique se trouve ainsi répartie entre des entités qui paraissent distinctes de l’État, mais qui opèrent en réalité sous son autorité politique. En Syrie, il n’existe pas encore d’équivalent institutionnel pleinement développé, mais les fonds et les conseils de développement pourraient remplir une fonction similaire: gérer les finances publiques, les investissements et les actifs en dehors des ministères, mais au profit de la présidence et de son entourage.
***
Cette dynamique apparaît encore plus clairement si l’on considère la création d’organismes comme l’«Autorité générale des points de passage terrestres et maritimes» et l’«Autorité générale des approvisionnements». Ces institutions ne relèvent pas d’une simple modernisation administrative: la première signifie en pratique le contrôle des frontières, du commerce, des flux douaniers et des chaînes d’import-export — autrement dit, d’un des principaux leviers de l’économie réelle. La seconde permet de maîtriser les achats publics, les contrats, les dépenses et les procédures de passation des marchés, des fonctions autrefois au cœur des prérogatives du ministère des Finances et de l’Administration publique. Lorsque ces compétences sont retirées aux ministères pour être confiées à des entités directement liées à la présidence, on assiste à un déplacement du centre de gravité économique de l’État. Les ministères subsistent formellement, mais les véritables leviers financiers et commerciaux sont ailleurs.
C’est là le sens concret de l’idée d’«État sous-traitant»: non pas la disparition de l’État, mais sa transformation en simple façade, tandis que le pouvoir réel s’exerce à travers des intermédiaires tels que conseils, fonds ou agences. Cette nouvelle structure est plus flexible que les ministères, moins soumise au contrôle, et plus facilement confiscable par un pouvoir personnel. Elle permet également de conclure des accords rapides, de redistribuer les actifs et de gérer les alliances avec les investisseurs locaux et régionaux. Cela explique la prolifération actuelle d’entités aux appellations liées au développement et à l’investissement: elles constituent la forme institutionnelle la plus adaptée à une économie politique combinant hyper-présidentialisme, libéralisme sélectif et contrôle en réseau des ressources.
***
Dans ce contexte, il convient d’être très prudent face au discours sur l’«économie de marché» en Syrie. Certes, il existe un langage assumé autour de la privatisation, de l’encouragement à l’investissement et de la réduction du secteur public. Mais la question essentielle n’est pas de savoir si les actifs sont vendus, mais à qui ils sont transférés. Si les ressources des anciens monopoles sont cédées à des conseils, fonds et sociétés écrans liés au nouveau pouvoir, il ne s’agit pas de libéralisation économique mais de pseudo-privatisation. Cela apparaît clairement dans le déplacement du contrôle des actifs des «monopoles Makhlouf» [3] vers les «réseaux al-Charaa», via des arrangements opaques et des commissions secrètes plutôt que par des voies judiciaires transparentes. Dans ce cas la richesse n’est pas destinée à la société ni à un marché ouvert, mais se concentre entre les mains d’une nouvelle oligarchie.
De plus, cette oligarchie n’est pas seulement économique, mais aussi politique, familiale et technocratique. Elle regroupe des membres de la famille présidentielle, des figures issues des cercles sécuritaires et administratifs, des technocrates émergents de l’expérience d’Idleb [capitale du gouvernorat du même nom où Ahmed al-Charaa – Abou Mohammed al-Joulani – a fait l’expérience d’une gestion «gouvernementale»avant la prise du pouvoir à Damas] et de nouveaux hommes d’affaires liés au pouvoir. Cette configuration offre au régime un double avantage: elle lui permet de se présenter comme réformateur et modernisateur, tout en garantissant que les leviers économiques restent sous son contrôle. Cela rappelle fortement le modèle iranien, où légitimité idéologique, contrôle institutionnel et réseaux économiques semi-officiels sont étroitement imbriqués.
***
Il faut toutefois éviter toute simplification excessive: la Syrie n’est pas l’Iran, et ce modèle n’est pas encore pleinement appliqué. L’Etat syrien reste plus fragile, le monopole de la violence n’y est pas totalement établi, et ses nouvelles institutions sont encore en formation contrairement aux institutions iraniennes solidement implantées et pérennes. Mais la tendance générale est claire: la Syrie évolue d’un État bureaucratique centralisé vers un État présidentiel en réseau, où les ressources sont gérées davantage par des fonds et des conseils parallèles que par les ministères.
Cette transformation est à la fois dangereuse et significative. Elle est dangereuse parce qu’elle peut reproduire un autoritarisme économique sous une forme plus moderne et flexible, où le monopole n’apparaît plus dans les ministères et la bureaucratie, mais dans les fonds, les conseils et les agences. Elle est significative parce qu’elle montre que ce qui est présenté comme une réforme peut en réalité être une reconfiguration du pouvoir plutôt qu’un démantèlement de celui-ci.
La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si l’État est de retour ou si le marché est en progression, mais quel type d’État se forme? quel type de marché émerge? et au profit de qui?
Dans cette perspective, la Syrie semble bien s’orienter vers un modèle proche de celui de l’«Etat sous-traitant»: un État qui ne se retire pas de l’économie, mais qui ne la gère plus directement par ses ministères, préférant déléguer à de nouveaux intermédiaires/acteurs politiques — conseils, fonds et hautes instances — gravitant autour de la présidence. Si cette trajectoire se poursuit, le risque majeur ne sera pas seulement un ré-accaparement des richesses, mais une redéfinition même de la notion d’État, institution publique, théoriquement régie par des règles, vers un réseau de pouvoir concentrant décisions et richesses au nom du développement et de la réforme. (Article paru sur le site Al Jumhuriyah, le 8 avril 2022; traduction de l’arabe pour Alencontre.org par Suzanne Az)
________
[1] Kevan Harris, chercheur au département d’études du Moyen-Orient de l’Université de Princeton, Etats-Unis. Il consacre une partie de ses recherches aux changements sociaux et politiques dans la République islamique, entre autres aux relations entre «le monde des affaires» et l’Etat. (Réd.)
[2] Les bonyads sont des dits fonds caritatifs iraniens qui contrôlent une part importante du PIB de l’Iran. Mis en place après la révolution iranienne de 1979, les bonyads ont été créés pour, initialement, redistribuer les revenus du pétrole aux pauvres et aux familles des martyrs. Aujourd’hui, ils constituent des consortiums de compagnies qui sont exemptés d’impôts. Ils sont présents dans les secteurs clés de l’économie et sont contrôlés par les instances suprêmes ainsi que les Gardiens de la révolution. Ils combinent des structures clientélaires, nourrissent la corruption et sont des instruments de pouvoir. Les sanctions économiques et les diverses crises et guerres ont renforcé la place de ces fondations – en particulier dans le secteur militaire – aux mains de Gardiens de la révolution. (Réd.)
[3] Rami Makhlouf est un homme d’affaires et milliardaire syrien. Cousin maternel de l’ancien président Bachar el-Assad, il est considéré comme l’homme le plus riche de la Syrie d’Assad. Il faisait partie du cercle restreint du président Assad et aucune entreprise étrangère ne pouvait faire d’affaires en Syrie sans son consentement et son partenariat. Il contrôlait, entre autres, le réseau de téléphonie mobile, outre ses «affaires» dans l’immobilier et la banque. Fraudes, corruptions et divers trafics lui sont imputés. Il est en exil à Moscou depuis fin 2024. Il semble avoir une présence indirecte dans les affrontements liés aux heurts entre le gouvernement et les Alaouites sur la région côtière. Voir son intervention dans une vidéo publiée par The Arabe Weekly en janvier 2026, https://thearabweekly.com/assads-cousin-urges-alawites-maintain-calm-amid-coastal-unrest-syria (Réd.)

Soyez le premier à commenter