Ecologie militaire et machine de guerre russe

Illustration de Posle.

Par Natalia Tikhonova et Zoe Komaroff

Le philosophe Peter Sloterdijk soutient que les conflits armés actuels s’apparentent davantage au terrorisme qu’à la guerre conventionnelle. Il utilise le terme «atmoterrorisme» pour décrire un changement de stratégie militaire qui consiste à ne plus viser directement les forces militaire et les armes de l’ennemi, mais plutôt les conditions environnementales qui rendent la survie possible[1]. Ce changement est apparu pour la première fois durant la Première Guerre mondiale avec l’introduction des armes chimiques. La logique de la guerre «météorologique» [avec impact dévastateur sur l’air, le climat et l’environement…] a atteint sa forme la plus extrême et la plus lourde de conséquences à l’échelle mondiale pendant la guerre froide, lorsque le développement des armes nucléaires a rendu la destruction totale concrètement possible [voir sur l’armement atomique l’entretien avec Benoît Pelopidas publié sur ce site le 18 novembre 2025, en deuxième partie de cet article ]. Au cours du XXe siècle, les effets catastrophiques des explosions atomiques, des agents chimiques [agent orange pendant la guerre du Vietnam, par exemple] et biologiques et de l’empreinte carbone importante de l’armée sont devenus impossibles à ignorer.

L’étude scientifique des relations entre les organismes vivants et leur environnement, connue sous le nom d’écologie, a pris une importance culturelle considérable lors des mouvements environnementaux des années 1960 et 1970. Dans le discours public, le concept d’écologie a évolué pour englober la préservation du monde naturel contre les pratiques humaines destructrices, y compris celles découlant des activités militaires. Dans toute l’Europe, les groupes environnementaux se sont historiquement engagés dans des campagnes antimilitaristes, s’opposant aux essais et au déploiement d’armes nucléaires, ainsi qu’à l’expansion du complexe militaro-industriel. Parmi les exemples de cette mobilisation, on peut citer les protestations contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, le mouvement du Larzac [de 1971 à 1981], la collaboration de l’OOA-Organisationen til Oplysning om Atomkraft danoise [«avec son logo le soleil souriant, nucléaire non merci»] avec des organisations pacifistes et les mobilisations de l’IKV néerlandaise contre la bombe à neutrons. Au début des années 1980, cette alliance entre pacifisme et écologie s’était également implantée au Royaume-Uni et en Allemagne de l’Ouest, où les réseaux verts émergents reliaient les préoccupations écologiques à l’opposition à l’infrastructure nucléaire de l’OTAN.

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Dans ce contexte, le terme «écologie militaire» peut sembler oxymorique. Historiquement, il est apparu en réponse à l’expansion rapide de la destruction de l’environnement qui a accompagné l’ampleur croissante et la sophistication technologique de la guerre moderne. Les États ont commencé à créer des unités d’écologie militaire au sein de leurs forces armées. Les écologistes militaires ont été officiellement chargés d’évaluer l’impact environnemental des opérations militaires, d’atténuer les dommages potentiels et de réparer les dommages déjà causés.

[Note des auteurs: le terme «sécurité environnementale» est plus largement utilisé dans le milieu universitaire et est défini comme la relation entre les préoccupations sécuritaires, notamment les conflits armés, et l’environnement naturel. Ici, nous utilisons le terme «écologie militaire» pour désigner plus précisément les institutions, les pratiques et la production de connaissances spécifiques au sein des forces armées qui sont chargées de la sécurité environnementale.]

Sur le papier, les écologistes militaires semblent être les «gentils» au sein des forces armées. Dans la pratique, cependant, ces engagements se heurtent souvent aux réalités de la stratégie militaire et de l’occupation.

Cela soulève la question suivante: les tentatives visant à rendre la guerre «verte» atténuent-elles réellement son impact environnemental dévastateur? Dans le cas de l’armée russe, la réponse brève est non. Ce qui suit est un examen de la manière dont l’écologie militaire sert d’instrument idéologique et technique au militarisme et au pouvoir colonial. Nous retracerons son évolution depuis la guerre froide jusqu’à nos jours, en examinant son rôle au sein des forces armées russes contemporaines et dans leur invasion à grande échelle de l’Ukraine.

Les environnements et la vision militariste du monde

La guerre froide a étroitement lié l’écologie, la science et le militarisme, entraînant le «monde vivant» à la logique de la guerre totale et de la sécurité nationale. Des deux côtés du rideau de fer, l’environnement est devenu un champ de bataille pour l’idéologie et l’intervention technoscientifique. Aux États-Unis, l’expansion d’après-guerre du complexe militaro-industriel de recherche a jeté les bases institutionnelles de la science environnementale moderne. L’océanographie, la météorologie et l’écologie se sont développées sous le patronage de l’armée, qui a commandé des études sur le climat, les radiations et les systèmes planétaires afin de modéliser le champ de bataille mondial d’une éventuelle guerre nucléaire[2]. Les projets conçus pour mesurer les vulnérabilités géophysiques et biologiques de la Terre dans des conditions de destruction totale sont devenus, paradoxalement, le terreau intellectuel à partir duquel l’écologie des systèmes et la conscience environnementale mondiale ont ensuite émergé. On peut même affirmer que l’écologie des écosystèmes était «un artefact du projet Manhattan» [bombe nucléaire], une science des flux d’énergie, de la rétroaction et du contrôle issue de la cybernétique et de la thermodynamique, visant à modéliser les systèmes d’autorégulation dans la nature et les machines[3]. La vision militariste du monde, obsédée par la manipulation de l’environnement et la vulnérabilité systémique, a effacé les distinctions entre les connaissances écologiques et la recherche militaire.

En Union soviétique, l’autre camp de la guerre froide, la destruction de l’environnement par le complexe militaro-industriel était immense, s’étendant à tous les écosystèmes et secteurs liés à la défense, ce qui a conduit certains historiens à qualifier la situation qui en résultait d’«écocide»[4]. La plupart des spécialistes estiment que 30 à 40% de l’effort industriel soviétique était consacré à l’armée[5]. Si le ministère de la Défense avait recours à des mesures dévastatrices pour l’environnement pour atteindre ses objectifs, celles-ci étaient justifiées par les «intérêts stratégiques nationaux». Elles ne faisaient l’objet d’aucune discussion, même au sein du Conseil des ministres de l’URSS[6], l’organe exécutif et administratif suprême de l’autorité étatique, qui était techniquement supérieur au ministère de la Défense. Le rôle des forces armées en tant que pollueurs était presque aussi secret que la plupart des programmes de développement d’armes.

Dans le même temps, le discours écologique était souvent instrumentalisé à des fins idéologiques. Les responsables soviétiques présentaient la pollution comme un symptôme de la décadence occidentale, alors même que leurs propres projets industriels et militaires dévastaient les écosystèmes. À l’époque de Brejnev, le droit environnemental et les politiques de conservation – notamment l’expansion des zapovedniki [zones particulièrement protégées] et la création de comités environnementaux – étaient présentés comme des preuves du progrès socialiste et du leadership mondial. Pourtant, ces mesures restaient subordonnées aux impératifs de la production et de la parité militaire (voir note 5). La compétition de la guerre froide s’étendait à la diplomatie environnementale: les représentants soviétiques liaient la protection écologique au désarmement dans les forums de l’ONU, tandis que la propagande utilisait la rhétorique de la catastrophe écologique contre l’Occident, accusant les États-Unis de mener une guerre biologique et de propager des épidémies.

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Le système soviétique excellait dans la formation d’un grand nombre d’ingénieurs dotés d’une formation technique spécialisée. En 1991, l’URSS comptait un tiers des ingénieurs et un quart des physiciens du monde, mais l’éducation environnementale n’avait pratiquement pas pris racine (voir note 6). Seuls quelques officiers étaient chargés de surveiller le respect de la nature par l’armée. En réponse à une résolution du Parti et du Conseil des ministres de 1978 sur le renforcement de la protection de l’environnement, le ministre de la Défense a publié en 1980 le décret n° 156, créant un Inspectorat de la protection de l’environnement. En 1987, cette inspectorat a été élevé au rang de subdivision indépendante relevant du vice-ministre de la Défense et chef des services d’intendance des forces armées. Cependant, même sous la pression du ministre de la Défense, de nombreuses unités ne disposaient pas d’inspecteurs environnementaux externes, et les inspections créées en 1987 ont été vidées de leur substance: leurs effectifs ont été réduits de moitié et les membres restants ont été réaffectés ailleurs (voir note 4).

En 1988, le lieutenant-colonel Yury Sorokin, directeur de l’Inspectorat de la protection de l’environnement, a prudemment révélé dans une obscure revue militaire que le comportement de l’armée avait été peu soucieux à cet égard: «Il y a tellement de lacunes dans nos pratiques [militaires] de protection de l’environnement que nous ne pouvons tout simplement pas rester silencieux à ce sujet.» Citant les incendies de forêt, le déversement incontrôlé de déchets et les fuites de déchets pétroliers dans les réserves d’eau des villes de garnison, il a ajouté que l’installation de dispositifs de contrôle des émissions sur les voitures, les camions et les blindés militaires se développait lentement. Même si les inspecteurs se sont déplacés partout pour inciter les commandants à nettoyer leurs bases et à sensibiliser leurs troupes, il était «trop tôt» pour parler d’améliorations (voir note 4). Comme l’a suggéré Yury Sorokin, le problème sous-jacent était la croyance persistante que la protection de l’environnement était secondaire et que les violations n’avaient que peu de conséquences.

Le lac Karatchaï en Russie centrale utilisé comme décharge de déchets radioactifs.

Tout au long de la fin de la période soviétique, l’armée est restée une source majeure mais largement opaque de dévastation environnementale, du déversement routinier de déchets aux accidents nucléaires catastrophiques. Seules des informations fragmentaires ont été rendues publiques. Les catastrophes très médiatisées ont été largement rapportées, mais rarement reconnues par les forces armées, ce qui a renforcé la méfiance du public. Des militant·e·s, des journalistes et des scientifiques tels qu’Aleksei Yablokov ont dénoncé le secret qui entourait ces pratiques, l’augmentation des taux de cancer dans les régions touchées et les retombées à long terme de sites tels que Baïkonour et le lac Karatchaï [lieu de stockage de déchets radioactifs]. Malgré des protestations occasionnelles, des poursuites judiciaires et des demandes de nettoyage[7], les autorités militaires ont constamment éludé leurs responsabilités, dissimulant une grande partie des dommages écologiques à la surveillance et à la reddition des comptes.

En fin de compte, l’armée soviétique a souffert de la dévastation environnementale qu’elle avait causée. La dégradation de l’environnement, par exemple, a directement contribué au déclin de la puissance militaire. En 1990, moins de la moitié des hommes en âge d’être appelés sous les drapeaux étaient aptes au service. De nombreux jeunes hommes des régions industrielles touchées par la pollution toxique, telles que Tcheliabinsk [Sibérie occidentale] et Krasnodar [située dans la Russie européenne, au sud de Moscou], ont été déclarés inaptes au service militaire en raison de leur mauvaise santé. Les soldats tombaient également malades en raison du mauvais entretien des casernes et de l’hygiène insuffisante dans les garnisons militaires (voir note 4). En conséquence, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, l’armée a été critiquée non seulement en raison de la prise de conscience environnementale croissante et de l’activisme qui a suivi les politiques de glasnost et la catastrophe nucléaire (avril 1986) de Tchernobyl»[8], mais aussi parce qu’elle n’avait pas réussi à protéger ses propres troupes et son futur personnel militaire. C’est pourquoi l’un des principaux objectifs de l’écologie militaire – et des institutions créées pour la mettre en œuvre – était donc de protéger le personnel militaire contre les dommages environnementaux causés par les forces armées elles-mêmes.

L’écologie militaire en Russie

Après l’effondrement de l’URSS, l’écologie militaire a été reconstruite parallèlement aux nouvelles forces armées russes. En 1992, l’ancien Inspectorat de la protection de l’environnement a été transformé en Direction de l’écologie et des moyens spéciaux de protection au sein du ministère russe de la Défense, initialement dirigée par le colonel Sergey Grigorov, dont la carrière s’est étendue de l’Afghanistan au nettoyage de Tchernobyl, en passant par des missions internationales en Antarctique. À partir de 1997, il a dirigé la Direction de la sécurité environnementale, supervisant la destruction des stocks d’armes chimiques. Ses affectations ultérieures à la Commission technique d’État sous l’autorité du président et au Service fédéral de contrôle technique et des exportations, puis son rôle de conseiller présidentiel, reflètent un changement plus large dans les priorités militarisées de la Russie: de la sécurité écologique et chimique à la protection de l’information et à la cyberdéfense.

La surveillance écologique de l’armée n’a jamais été indépendante. Les périodes d’expansion ou de déclin n’avaient pas grand-chose à voir avec les besoins environnementaux, mais plutôt avec l’évolution de la volonté politique et la restructuration administrative, façonnées par les ambitions géopolitiques, les surplus économiques sectorielles et la sécurité institutionnelle. La brève période à la fin des années 1990, durant laquelle le Service environnemental relevait directement du ministre de la Défense, laissait entrevoir une certaine autonomie institutionnelle. Cependant, il a rapidement été intégré à la hiérarchie logistique et dépouillé de son influence. La dissolution du Comité d’État pour la protection de l’environnement en 2000 a affaibli la surveillance civile, et les réformes internes de 2008 à 2014 ont éliminé environ 80% du personnel chargé de l’écologie de l’armée. Un décret présidentiel de 2020 a une fois de plus consolidé les responsabilités environnementales au sein du ministère de la Défense, mais sans modifier la hiérarchie sous-jacente.

Les responsabilités courantes comprennent aujourd’hui la rédaction de documents réglementaires, la réalisation d’évaluations environnementales des installations militaires et la surveillance des émissions des centrales thermiques des garnisons, qui peuvent représenter jusqu’à 70 à 80% de la pollution atmosphérique locale. Les académies militaires utilisent même des manuels spécialisés, tels que Military Ecology, pour former leur personnel. Les documents officiels stipulent que les exigences environnementales ne doivent être respectées que dans la mesure où elles n’interfèrent pas avec la tâche principale: infliger un maximum de pertes à l’ennemi. Cette formulation transforme la sécurité écologique en une recommandation bien intentionnée plutôt qu’en une norme contraignante. Dans la pratique, elle n’est appliquée que lorsqu’elle n’entrave pas les objectifs de combat, lorsque les responsables politiques s’y intéressent ou lorsque les dommages accumulés commencent à gêner les opérations de l’armée elle-même.

En conséquence, l’écologie militaire fonctionne presque exclusivement de manière réactive. Au lieu d’une prévention systématique, elle traite des conséquences à long terme de l’activité militaire: contamination pétrolière vieille de plusieurs décennies, aérodromes et champs de tir abandonnés, sites de stockage de combustible nucléaire usé, eaux navales polluées et montagnes de ferraille sur les îles arctiques. Comme l’ont souligné Vladimir Trishunkin, chef du Commandement du soutien matériel et technique, et Olga Astafeeva, cheffe du Service de sécurité environnementale, les normes relatives à l’impact environnemental admissible dans les unités militaires n’ont commencé à être élaborées qu’en 2018. En 2020, Olga Astafeeva a souligné le sous-financement chronique de la construction, de la réparation et de la modernisation des installations de protection de l’environnement dans les forces armées, ce qui a empêché la mise en œuvre complète des mesures visant à réduire les dommages environnementaux.

Le projet national «Écologie» (2011-2024) a permis aux unités militaires ayant des responsabilités environnementales de recevoir des ressources pour démanteler des installations chimiques et nucléaires et construire des infrastructures de gestion des déchets. Cependant, les nouveaux fonds alloués ont principalement servi à financer des opérations de nettoyage et de démolition plutôt qu’une gestion proactive de l’environnement. Certaines propositions envisageaient même de convertir d’anciennes usines de destruction d’armes chimiques en sites d’incinération des déchets, ce qui montre à quel point le travail écologique reste lié à la reconversion militaro-industrielle.

Dans la pratique, la sécurité environnementale au sein des forces armées russes continue de fluctuer en fonction des priorités politiques et reste clairement secondaire par rapport aux considérations tactiques. Il n’existe pas de système cohérent de protection écologique, mais plutôt une tentative tardive de gérer des problèmes qui ont depuis longtemps échappé à tout contrôle. Cette trajectoire suggère que la surveillance écologique de l’armée ne peut être exercée efficacement depuis l’intérieur même de l’armée. En maintenant la surveillance écologique derrière le voile du secret militaire, l’État garantit en fait que la responsabilité reste un exercice administratif interne plutôt qu’une véritable garantie de la santé publique ou de l’intégrité environnementale.

Guerre environnementale

Outre la pollution conventionnelle et la dégradation de l’environnement résultant des essais militaires d’armes nucléaires, chimiques et biologiques, l’impact de l’armée pendant les conflits armés est profond et multiforme. Faisant écho aux arguments idéologiques de l’époque de la guerre froide en faveur de la protection de l’environnement comme justification morale de l’action militarisée, la Fédération de Russie continue de déployer des arguments écologiques et environnementaux pour légitimer l’agression militaire. Par exemple, dans une interview, Alevtin Yunak, qui a occupé le poste de responsable de la sécurité environnementale de 2002 à 2008, a affirmé que les opérations militaires russes en Tchétchénie visaient à éviter des dommages écologiques importants: «Au cours des dix dernières années, le “terrorisme environnemental” s’est emparé de la région du Caucase du Nord de la Russie, en particulier de la Tchétchénie et de l’Ingouchie. Il est bien connu que les écologistes militaires ont été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme et à commencer à le combattre. […] Des milliers de mini-raffineries de pétrole de fortune, construites en violation des normes techniques existantes, ont été exploitées sans aucune surveillance ni contrôle. Cela a entraîné une pollution pétrolière étendue. Le ministère de la Défense a pris des mesures cohérentes pour normaliser la situation environnementale en Tchétchénie.»

Contrairement aux affirmations d’un général russe, la situation écologique en Tchétchénie s’est détériorée en raison de la destruction des infrastructures industrielles par les frappes aériennes russes, de la contamination délibérée des sols et des rivières par les déchets nucléaires provenant du site d’enfouissement de Radon [gaz radioactif naturel incolore et inodore issu de la désintégration de l’uranium et du radium], de la destruction des systèmes d’irrigation et des installations de stockage de pesticides, et du bombardement des forêts et des précieux pâturages alpins. Ces événements ont entraîné une forte augmentation de la morbidité globale et une réduction de l’espérance de vie, ainsi qu’une recrudescence des cas de cancer et de tuberculose parmi la population tchétchène.

Au cours de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la Russie a causé – et continue de causer – d’énormes dommages environnementaux, qui ont été documentés par des chercheurs et des écologistes ukrainiens et internationaux[9]. Certains chercheurs ukrainiens, tels que Svitlana Matviyenko, affirment que la pollution est une arme de guerre délibérée et fait partie de ce qu’elle appelle la «guerre élémentaire». Les médias russes présentent souvent les catastrophes écologiques comme des événements incontrôlables, résultant de forces naturelles plutôt que de décisions politiques ou de stratégies militaires. Ce cadre obscurcit la responsabilité et limite le contrôle public. Si le rôle des unités environnementales dans la prise de décision interne reste classé secret, leurs actions peuvent être retracées en lien avec deux des crises écologiques les plus importantes de la guerre: la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia et la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka [voir ci-dessous l’émission consacrée à la dimension de destruction écologique de la guerre menée en Ukraine].

Des rapports officiels documentent la participation des troupes de défense nucléaire, chimique et biologique (troupes de protection NBC) à des opérations impliquant des munitions incendiaires et au phosphore en Ukraine, malgré leur responsabilité dans les impacts environnementaux des activités militaires. Les responsables russes ont explicitement mentionné l’implication des «troupes de protection écologique, chimique et biologique» lors de l’assaut contre la centrale nucléaire de Zaporijia (NPP). Ces troupes sont équipées de systèmes de lance-flammes lourds, notamment le TOS-1ASolntsepyok et le TOS-2 Tosochka. Ces systèmes ont une portée étendue et un impact sur une large zone, ce qui en fait des armes efficaces sur le champ de bataille, mais aussi des dangers importants pour l’environnement. Au cours du conflit, quatre brigades et quatre régiments ont reçu le titre honorifique de «Gardes», quatre officiers ont reçu le titre de «héros de la Russie» et 4563 militaires ont reçu des distinctions nationales ou départementales, dont 320 ordres du courage. Cela suggère que ces unités de «protection» se sont concentrées sur des tâches offensives, notamment des attaques impliquant des agents chimiques et des systèmes thermobariques.

Sur le plan structurel, cela reflète une contradiction plus profonde: la protection de l’environnement au sein de l’armée est en partie supervisée par les mêmes divisions chargées du déploiement des armes biologiques et chimiques. Si les troupes de protection NBC ont officiellement pour mission de protéger les forces armées contre les armes de destruction massive et d’en atténuer les conséquences, elles sont en réalité devenues à la fois des atténuateurs et des producteurs.

Les mentions des «troupes écologiques» circulent également largement dans l’écosystème propagandiste entourant la guerre. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, les médias d’État ont amplifié les déclarations du chef des troupes de protection NBC, le général Igor Kirillov, prononcées lors de briefings du ministère de la Défense. Kirillov a affirmé que les laboratoires biologiques américains en Ukraine étudiaient des virus transmis par les moustiques. Il a accusé l’Ukraine de propager la grippe aviaire en Russie, puis a prétendu que le Covid-19 était originaire des États-Unis et avait été créé artificiellement. En octobre 2024, il a accusé l’Ukraine d’utiliser des armes chimiques occidentales à Soudja [oblast de Koursk, dès août 2024 les troupes ukrainiennes effectuent une incursion]. La veille de sa mort [décembre 2024], les services de sécurité ukrainiens l’ont accusé d’avoir utilisé à grande échelle des agents chimiques interdits.

Dans le discours officiel, les catastrophes écologiques sont systématiquement attribuées à des sabotages ukrainiens. En 2023, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé Kiev d’être responsable de la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka et des dommages humanitaires et environnementaux qui en ont résulté: collectivités inondées, cours d’eau contaminés et mortalité massive d’animaux. Le même discours présente l’Ukraine comme négligente ou malveillante dans sa gestion des sites dangereux, tels que l’usine chimique de Pridneprovsky, où de grandes quantités de déchets radioactifs menaceraient le bassin du Dniepr. Dans les deux cas, le risque écologique est externalisé vers l’Ukraine, tandis que la présence, les responsabilités et les actions des instances russes chargées de la protection de l’environnement sont manifestement absentes du récit. Ces discours révèlent comment la rhétorique écologique et biologique est instrumentalisée dans le cadre de la guerre de l’information, brouillant la frontière entre la protection de l’environnement et la légitimation de l’agression militaire.

L’écologie militaire révèle comment la protection de l’environnement est absorbée par la logique de la guerre. Elle est mobilisée lorsqu’elle est utile, ignorée lorsqu’elle est gênante et utilisée comme arme lorsqu’elle est stratégiquement efficace. Dans le cas de la Russie, la rhétorique écologique devient un moyen de légitimer la violence, et les unités écologiques oscillent entre l’atténuation des dommages passés et la mise en place de nouvelles formes de destruction. Au lieu de prévenir la catastrophe, l’écologie militaire transforme la crise environnementale en une ressource pour le pouvoir militarisé et la colonisation. (Article publié sur le site Posle le 28 janvier 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Références

  1. Sloterdijk, P. (2009). Terror From The Air. MIT Press / Semiotext(e).
  2. Hamblin, J. D. (2013). Arming Mother Nature: The birth of catastrophic environmentalism. Oxford University Press.
  3. Walker, J. (2020). More Heat Than Life: The Tangled Roots Of Ecology, Energy, And Economics. Palgrave Macmillan.
  4. Feshbach, M., & Friendly, A., Jr. (1992). Ecocide in the USSR. Basic Books.
  5. Josephson, P., Dronin, N., Mnatsakanian, R., Cherp, A., Efremenko, D., & Larin, V. (2013). An Environmental History Of Russia. Cambridge University Press.
  6. Komarov, B. (1980). The Destruction Of Nature In The Soviet Union. Pluto Press.
  7. McNeill, J. R., & Unger, C. R. (Eds.). (2010). Environmental Histories Of The Cold War. Cambridge University Press, 23.
  8. Coumel, L., & Elie, M. (2013). A belated and tragic ecological revolution: Nature, disasters, and green activists in the Soviet Union and the post-Soviet states, 1960s–2010s. The Soviet and Post-Soviet Review, 40(2), 157–165.
  9. Tsymbalyuk, D. (2025). Ecocide in Ukraine: The environmental cost of Russia’s war. Polity.

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«Ukraine, une nation transformée par la guerre: environnement, un préjudice à long terme»

La destruction du barrage de Kakhovka en 2023, dans le sud de l’Ukraine: catastrophe environnementale à long terme.

Emission de Culture Monde animée par Julie Gacon (France Culture, 25 février 2026)

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/environnement-un-prejudice-a-long-terme-5718271

«Depuis 2014, et a fortiori depuis 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a engendré de nombreuses atteintes à l’environnement. Des préjudices qui nourrissent les demandes de réparations ukrainiennes, tout en soulevant des inquiétudes sur la viabilité des territoires pollués à long terme.

Avec

  • Adrien Estève, maître de conférences en science politique de l’université Clermont Auvergne
  • Marin Coudreau, historien, chercheur associé au Centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques (CERCEC).
  • Tatiana Kasperski, chercheuse associée à l’Université Södertörn de Stockholm

»En novembre 2025, lors de la COP30 au Brésil, la délégation ukrainienne annonçait qu’elle demandait 37 milliards d’euros de “compensation climatique” à la Russie au titre des émissions de CO? provoquées par la guerre. Si ce conflit a un impact climatique certain, son empreinte sur l’environnement est en réalité bien plus large dans un pays fortement industrialisé, nucléarisé et très agricole: pollution des sols et des eaux, destructions de forêts et de zones protégées, dérèglement des écosystèmes, atteintes à la biodiversité… Un des exemples les plus marquants de ces dégâts environnementaux est la destruction par les Russes du barrage de Kakhovka en juin 2023, qui a inondé des régions entières et a même menacé un temps la centrale nucléaire de Zaporijia. Ces contaminations à divers niveaux interrogent sur la viabilité de certains territoires à long terme, que ce soit à cause de la pollution aux métaux lourds ou aux produits chimiques ou bien à cause de la dispersion des mines. Face à cela, et bien que le crime d’écocide ne soit pas reconnu en droit international, l’Ukraine tente de faire reconnaître le préjudice subi tout en s’interrogeant sur la possibilité d’une restauration à terme de son environnement.

»Quel est l’état des lieux des impacts environnementaux de la guerre sur le territoire ukrainien depuis 2022, et même depuis 2014? Quels sont les risques à long terme? Comment l’Ukraine tente-t-elle de faire reconnaître le préjudice subi sur la scène internationale? Comment les données concernant les atteintes à l’environnement sont-elles récoltées? Quelles réparations l’Ukraine pourrait-elle obtenir?

»Pour répondre à ces questions, Julie Gacon s’entretient avec Adrien Estève, maître de conférences en science politique de l’université Clermont Auvergne, Marin Coudreau, historien, chercheur associé au Centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques (CERCEC) et Tatiana Kasperski, chercheuse associée à l’université Pompeu Fabra de Barcelone.

Focus – Le nucléaire civil ukrainien dans la guerre, un risque majeur pour l’environnement

»La guerre en Ukraine est le premier conflit de haute intensité ayant lieu dans un pays fortement nucléarisé. Avec ses quinze réacteurs répartis sur quatre centrales ou encore le site accidenté de Tchernobyl et ses sites de stockage de déchets radioactifs, l’Ukraine possède le huitième parc nucléaire au monde. Entre les frappes aux abords des centrales et les coupures des lignes d’alimentation électrique des installations nucléaires, le nucléaire civil est militarisé par le conflit, posant un risque environnemental majeur.»

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