Argentine. Le contenu effectif du projet gouvernemental de Javier Milei… dans un contexte de jonction avec les Etats-Unis de Trump

Donald Trump et Javier Milei à la Maison Blanche, le 14 octobre 2025.

Par Gonzalo Fernández Ortiz de Zárate et Gorka Martija Rodrigo,

La tronçonneuse, métaphore de la volonté de démanteler un secteur public considéré comme inefficace, autoritaire et gaspilleur, s’impose aujourd’hui comme l’une des images les plus percutantes des vents réactionnaires qui soufflent sur le monde au nom de la défense acharnée du capitalisme, de l’entrepreneuriat et de l’individualisme.

On insiste ainsi sur un discours de liberté d’entreprise – bon sang!(¡carajo!) –, de propriété privée et de déréglementation, qui vise les mécanismes de redistribution, de protection sociale et de limitation relative du pouvoir des entreprises que les instances gouvernementales pourraient promouvoir. Capitalisme sauvage, darwinisme social et renforcement des asymétries et des inégalités comme imaginaire disruptif pour un monde en pleine convulsion.

Mais certains vont encore plus loin. Face à l’évidence généralisée du retour de l’Etat en tant qu’acteur économique et géopolitique de premier plan – essentiellement en faveur des intérêts et des privilèges de ses «élites» –, certains milieux politiques reprennent des postulats «libertariens» et anarcho-capitalistes qui foisonnent dans une perspective de dispersion et de dissolution du pouvoir étatique.

Le secteur public est ainsi considéré comme une «machine systématique de vol», ce qui conduit à défendre un programme qui mise sur la privatisation même des fonctions les plus élémentaires de l’État (justice, politique monétaire, etc.), le développement d’expériences de gouvernement de facto par les entreprises (comme dans le cas des ZEDE-Zone d’emploi et de développement économique au Honduras) et le «détachement» de la dynamique d’accumulation capitaliste par rapport à la lutte politique (en éliminant tout obstacle démocratique qui empêche les logiques d’exploitation et d’expropriation). De manière cohérente et complémentaire, l’anarcho-capitalisme s’oppose également à la captation habituelle par les entreprises des revenus de l’Etat – en partant du principe que celui-ci ne devrait avoir aucun rôle économique – ainsi qu’aux aventures impérialistes qui étendent le pouvoir de l’Etat hégémonique.

Javier Milei, président de la République argentine depuis décembre 2023, a explicitement affiché sa sympathie pour ce paradigme du capitalisme libertarien. En plus de citer l’Américain Murray Rothbard, figure de proue de l’anarcho-capitalisme, comme l’une de ses références, il a commencé son mandat en proposant des mesures telles que la dollarisation de l’économie et la fermeture de la Banque centrale qui, en raison de leur radicalité, s’inscriraient dans cette voie théorique et politique.

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Mais après deux ans de gouvernement, quel est le projet économique réellement existant de Milei? Peut-on le considérer comme anarcho-capitaliste? S’agit-il, au contraire, simplement d’un ajustement orthodoxe de plus? Ou va-t-il plus loin? Quels sont ses impacts écosociaux? Quel avenir offre-t-il à la société argentine? Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé la rédaction du rapport «Le projet économique de Milei. Qu’y a-t-il au-delà du discours libertaire et anarcho-capitaliste?», qui tente de disséquer, de caractériser et d’évaluer le programme économique de La Libertad Avanza (LLA-La Liberté Avance), force politique créée autour de la figure de Javier Milei.

Dans le présent article, nous synthétiserons certaines des principales conclusions du rapport, en nous concentrant spécifiquement sur la caractérisation de la nature du projet économique de Milei, ainsi que sur les risques graves que son avancement comporte.

Caractérisation du projet économique de Milei

Le programme économique de LLA suppose sans aucun doute un ajustement orthodoxe dans la séquence qui se répète dans l’histoire récente du pays, depuis Martínez de la Hoz sous la dernière dictature (1976-1983) jusqu’à Milei, en passant par Menem (1989-1999) et Macri (2015-2019).

Nous pouvons en ce sens identifier des points communs dans un discours qui, adapté bien sûr à chaque conjoncture, les relie à partir de la nécessité de «réorganiser» l’Argentine face au désastre hypothétique généré par «l’ennemi intérieur», qu’il s’agisse des forces révolutionnaires, des syndicats, des mouvements sociaux, des partis péronistes ou effectivement de gauche.

Mais nous ne parlons pas seulement de discours, mais aussi et surtout de programme. Tous les ajustements de la séquence sont définis par un même cadre général d’action: leurs objectifs, leurs outils, leurs protagonistes et leurs impacts partagent des modèles similaires.

On vise ainsi une stratégie dont les objectifs sont l’équilibre macroéconomique, la réduction des dépenses publiques, la mise au pas de la classe ouvrière et l’ouverture à l’extérieur comme moyens d’augmenter le taux et la masse des profits des entreprises.

Dans cette perspective, un large éventail de mesures économiques a été déployé au cours de la première partie de la législature (2023-2025), parmi lesquelles il convient de souligner: l’ajustement budgétaire très sévère qui a été réalisé – les dépenses publiques primaires ont chuté de 40% depuis 2023; la préparation d’une nouvelle vague de privatisations par la conversion de plus d’une dizaine d’entreprises publiques en sociétés anonymes; la proposition d’une contre-réforme de la législation du travail visant à réduire les cotisations patronales et à rendre les licenciements moins coûteux, à assouplir le temps de travail, à imposer des salaires variables en fonction de l’évolution productivité, à donner la priorité aux conventions d’entreprise (par rapport au contrat de branche) et à rendre plus difficile l’exercice du droit de grève; et, surtout, l’augmentation exponentielle de la dette extérieure pour couvrir financièrement l’ajustement: de nouveaux crédits de plus de 37 milliards de dollars avec le FMI comme prêteur principal, tandis que les engagements sur devises s’élèvent à 25 milliards supplémentaires (dont 80% dépendent du Trésor américain).

Il s’agit là d’un dispositif économique habituel – même si l’ajustement budgétaire est d’une dureté sans précédent, tout comme le discours anti-redistribution et anti-protection sociale qui l’accompagne – qui, pour l’instant, a réussi à contenir l’inflation à 30% par mois et à équilibrer le taux de change autour de 1500 pesos pour un dollar.

Au prix, toutefois, d’une récession: le PIB a reculé de 1,7% en 2024, touchant particulièrement l’industrie et la construction, dans un contexte de fermeture de plus de 19’000 entreprises. Mais aussi de l’augmentation du chômage et de la précarité: plus de 275’000 personnes ont perdu leur emploi entre décembre 2023 et août 2025, dont 85’000 fonctionnaires. Pendant ce temps, l’instabilité macroéconomique persiste, comme le montre, par exemple, le montant dérisoire de 540 millions de réserves nettes de devises à la fin de l’année 2025. Un ensemble de mesures qui, comme toujours, profite essentiellement aux «élites» économiques, aux grandes entreprises et, parmi celles-ci, aux secteurs primaires-exportateurs et financiers.

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Cependant, le projet économique de LLA n’est pas seulement un ajustement structurel de plus. Il s’agit également d’un pari de plus grande envergure qui s’étend jusqu’en 2030, en prenant les élections présidentielles de 2027 comme repère stratégique: transformer la matrice économique du pays en abandonnant l’industrie à son sort, en donnant la priorité à l’agro-industrie et à l’extractivisme – passant ainsi d’un pays semi-périphérique à un pays périphérique –, en se soumettant explicitement à l’économie étatsunienne et en avançant dans un cadre politique et juridique qui protège les intérêts des entreprises dans les secteurs stratégiques de toute dynamique démocratique et populaire.

On préconise ainsi un modèle d’accumulation axé sur le pétrole et le gaz issus du fracking, l’hydrogène vert, l’exploitation minière des métaux, le soja et la viande comme moteurs centraux – en tirant parti de l’intérêt mondial pour ces secteurs –, complété par la finance, les centres de données et les services. Cette nouvelle structure économique favoriserait, à partir de sa consolidation en 2030, l’arrivée massive d’investissements et la multiplication exponentielle des exportations, résolvant enfin le problème structurel de la dette extérieure et offrant au capital une voie de croissance stable.

Les secteurs prioritaires dans ce modèle bénéficieraient d’un statut réglementaire spécial, comme le prévoit le Régime d’incitation aux grands investissements (RIGI), l’une des mesures principales et les plus percutantes incluses dans la loi de base approuvée en 2024: tout un ensemble d’avantages fiscaux, douaniers et de change pour une durée de trente ans pour les projets dépassant 200 millions de dollars d’investissement – des aides supplémentaires sont prévues pour ceux supérieurs à 1 milliard –, afin de promouvoir des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les hydrocarbures, les mines, les infrastructures, l’industrie forestière, le tourisme, la technologie et la sidérurgie.

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Ce régime comprend également un système de protection des investissements qui protège les intérêts des entreprises en fonction du mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS), assumant de facto la primauté des tribunaux d’arbitrage de type CIRDI sur la justice ordinaire. Cela suppose, dans la pratique, la signature générale et globale d’un traité avec tout investisseur de tout pays qui remplit les conditions requises pour son approbation, ce qui porte atteinte à la dynamique démocratique et politique du pays, à laquelle ces investissements seraient étrangers. (Voir sur ce thème l’article publié sur ce site en date du 30 janvier 2026, «Comment le capital impose sa loi grâce à l’arbitrage privé».)

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Enfin, la subordination aux États-Unis en tant qu’acteur politique et économique de premier plan dans le pays constitue, avec le discours pro-darwinisme social, l’ajustement fiscal draconien, la volonté de transformation de la structure économique et la protection des intérêts des entreprises dans des secteurs clés, le cinquième élément différenciateur du projet économique de Milei.

Jamais auparavant la République argentine ne s’était pliée à la puissance mondiale en déclin (les Etats-Unis) dans son discours et son programme politique. La signature de l’accord de commerce et d’investissement UE-Mercosur ne rééquilibre pas ce pari clairement idéologique, car celui-ci s’inscrit uniquement dans la logique d’élargissement du marché pour l’agro-industrie, au détriment des effets négatifs sur l’industrie nationale et des énormes impacts écosociaux qui en résulteront.

Entre autres éléments, l’exécutif de Milei a permis l’ingérence étatsunienne dans la politique monétaire interne par le biais d’un swap de devises d’une valeur de 20 milliards de dollars, approuvé en 2025 sous la menace de ne pas être exécuté si Milei ne remportait pas les élections législatives d’octobre dernier (voir à ce propos l’article publié sur ce site en date du 27 octobre 2025).

En outre, l’accord-cadre sur le commerce et l’investissement conclu entre l’Argentine et les Etats-Unis constitue un véritable exercice de soumission aux intérêts économiques des Etats-Unis comme moyen d’insertion internationale: resserrer les liens entre les deux économies sur la base d’une prétendue (et fausse) complémentarité, dans laquelle l’Argentine offre de l’énergie, des minéraux et des matières premières – détrônant ainsi le rôle actuel de la Chine – en échange de faciliter les importations des entreprises de la puissance nord-américaine et d’un flux suffisant de devises (supposé), en particulier pendant la «période de transition» entre 2025 et 2030.

Ainsi, Milei représenterait le quatrième grand ajustement de l’histoire économique récente de l’Argentine, mais à une échelle et avec une portée qui le projettent au-delà, à partir d’un horizon de transformation structurelle de la structure économique du pays à partir de paramètres extractivistes, «périphérisants» et aliénants comme autoritaires.

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Cela n’a toutefois pas grand-chose à voir avec le discours libertariens et anarcho-capitaliste qui l’accompagne depuis ses débuts. Pour en revenir à la question qui donne son titre à cet article, nous pouvons affirmer qu’au-delà de son exagération avec la tronçonneuse et de son mépris explicite pour le secteur public, Milei a reporté ou abandonné la grande mesure qui aurait pu être considérée comme telle: la privatisation de la politique monétaire dans un cadre de dollarisation et de fermeture de la Banque centrale.

Dans le même temps, son programme reproduit certains des vices que l’anarcho-capitalisme a historiquement critiqués. D’une part, l’utilisation du secteur public comme espace de captation de valeur par les entreprises. Les incitations, les aides et les avantages du RIGI, par exemple, supposent un soutien institutionnel à certains investissements, ce qui contredit le principe de concurrence absolue dans le cadre de marchés ouverts sans intervention publique. D’autre part, participer, même de manière subordonnée, à la politique impériale des Etats-Unis n’est pas seulement non-libertarien, mais va dans le sens contraire: cela renforce le pouvoir de l’Etat – même si ce n’est pas précisément celui de l’Argentine –, alors que l’horizon anarcho-capitaliste devrait abonder dans la destruction et la dispersion de celui-ci.

Par conséquent, l’anarcho-capitalisme de Milei reste une simple posture, un pur imaginaire qui sert en tout cas à positionner certaines clés culturelles en faveur d’un programme économique sauvage.

Risques liés à l’avancement du projet de Milei

Le programme économique de LLA peut être évalué sous deux angles. Tout d’abord, nous ferons référence à son efficacité hypothétique, c’est-à-dire à sa capacité à atteindre les objectifs fixés à moyen et long terme. Ensuite, nous analyserons les principaux impacts écosociaux qui découleraient de son avancement, principalement en termes de vulnérabilité écologique, d’impact sur le marché du travail et le système sanitaire.

En ce qui concerne l’efficacité supposée du projet économique de Milei, nous soutenons que son succès est loin d’être garanti. Bien que nous n’ayons pas la prétention de porter des jugements catégoriques à cet égard, nous estimons que le contexte économique international et la fragilité politique du pays obligent à la prudence tant sur la possibilité de garantir des politiques de stabilisation macroéconomique à moyen terme que sur celle de consolider un régime extractiviste d’accumulation soutenu par des exportations massives et un accès constant aux devises étrangères.

À court terme, nous avons déjà souligné que LLA aurait réussi à contenir quelque peu l’inflation et à stabiliser un peu taux de change, mais en aucun cas à atteindre un équilibre macroéconomique stable. Au-delà de la perte d’emplois et de la précarité croissante du travail, nous avons constaté les chiffres alarmants des réserves nettes de devises, qui sont la clé de voûte du processus, mettant en évidence la fragilité du projet. En ce sens, la période de transition (2025-2030) pourrait s’avérer très longue pour le gouvernement.

Il est vrai que le soutien de Trump offre une garantie aux marchés, qui pourraient comprendre que le flux de devises se maintiendrait même au-delà des prêts et des accords déjà en vigueur. Mais nous ne pouvons pas non plus laisser de côté l’imprévisibilité de l’agenda du président américain, le poids croissant de la dette, ni la conjoncture internationale peu favorable à un bond quantitatif des exportations et des investissements.

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Elon Musk et Javier Milei.

Et c’est précisément dans l’analyse du contexte économique mondial que l’on voit poindre des nuages pour une stratégie à moyen et long terme qui, rappelons-le, repose sur l’insertion internationale à travers l’offre de ressources pour les principaux secteurs verts (métaux et terres rares), vert olive (militaire) et numériques du capitalisme actuel. Le château de cartes de Milei repose donc sur un terrain fragile: des investissements et des exportations massifs dans les secteurs de l’énergie, des mines et de l’agro-industrie, découlant d’une demande internationale soutenue, en particulier de la part des secteurs de pointe de l’économie dite verte, de l’industrie militaire et de la numérisation.

Et si l’augmentation des investissements dans ces secteurs est réelle – l’Agence internationale de l’énergie estime à 3300 milliards de dollars les investissements dans l’économie verte en 2025, tandis que les dépenses militaires ont atteint 2700 milliards en 2024, soit 9,4% de plus que l’année précédente, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) –, il est également vrai que le capitalisme souffre d’une stagnation séculaire et est en outre affecté par des surcapacités de production.

Le système actuel est donc incapable de croître globalement et de manière durable, non seulement d’un point de vue conjoncturel (les perspectives de croissance du FMI et de la Banque mondiale situent la croissance mondiale du PIB pour 2026 à un maigre 3%), mais aussi parce que depuis des décennies, et plus particulièrement depuis 2008, sa dynamique est, en réalité, au point mort.

Cette stagnation, associée au poids de la «finance parallèle» en tant que secteur protagoniste du capitalisme actuel, rend à son tour le système de plus en plus sujet à des crises (financière en 2008, pandémique en 2020, militaire en 2022, bancaire en 2023), ce qui accroît sa vulnérabilité structurelle et permanente.

Mais il existe également une surcapacité mondiale de capital installé. De nombreux pouvoirs entrepreneuriaux différents tentent de dominer quelques secteurs à forte capitalisation, générant une dynamique de concurrence extrême qui aboutit généralement à un seul vainqueur. Celui-ci contrôle le secteur grâce à sa plus grande rentabilité et à ses prix plus bas, dispose d’une capacité de production et de vente à l’échelle internationale, et empêche par conséquent les autres concurrents de réaliser leurs aspirations en matière de développement. La Chine, en particulier, a pris la tête au niveau international dans des domaines stratégiques tels que les voitures électriques, les panneaux solaires, les pompes à chaleur ou les réseaux 5G, en soutenant une part importante de l’investissement mondial.

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Par conséquent, la croissance accélérée supposée de la demande mondiale en énergie et en matériaux qui découlerait de la croissance généralisée de ces secteurs – qui a donné lieu à des rapports euphoriques de la part de différentes organisations internationales – devrait être nuancée tant par la faible croissance attendue que par son caractère limité. Dans le même temps, la perspective d’un doublement des exportations agro-industrielles, même dans le contexte favorable offert par l’accord entre le Mercosur et l’UE, devrait également être abordée avec la prudence qu’exige le contexte international actuel, marqué par de nombreuses turbulences.

Au-delà de la demande, la concurrence pour l’offre s’intensifie également, avec l’arrivée d’un ensemble de pays périphériques et semi-périphériques qui tentent de s’insérer dans les marchés mondiaux par le biais de l’énergie et de l’exploitation minière. L’Amérique latine est un exemple clair de la manière dont la région dans son ensemble propose des stratégies similaires, en fonction des mêmes secteurs.

En résumé, les prévisions de croissance de l’économie argentine en voie d’être restructurée («à la Milei») pourraient ne pas se réaliser, tandis que la concurrence au niveau de l’offre s’intensifie, compliquant ainsi les prévisions de rentabilité. D’autant plus si, comme nous l’avons souligné, le pays s’associe à une puissance en déclin au plan économique (les Etats-Unis), et non à celle qui investit et demande le plus, dans des secteurs déjà vulnérables. Dans cette optique, pour ne citer que trois exemples, le prix du lithium a chuté de 70 à 80% depuis 2022, les combustibles fossiles issus de la fracturation hydraulique ont des valeurs minimales pour fonctionner dans certaines conditions (dans un contexte d’évolution instable des prix internationaux en dents de scie) et l’expansion de l’hydrogène vert est une chimère si de nouvelles technologies de stockage et de transport ne sont pas développées.

Mais le contexte mondial n’est pas le seul élément pertinent, la réalité interne du pays l’est également. Les investissements stratégiques dans l’énergie et l’exploitation minière sont généralement réalisés dans une perspective à long terme. Ils nécessitent donc une certaine stabilité économique et politique…, ce que le pays est loin de pouvoir garantir, si l’on en juge par son histoire récente. Le tapis rouge déroulé par le RIGI suffit-il alors à garantir l’arrivée d’investisseurs? Il n’y a pas de réponse claire à cette question.

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En conclusion, il est important d’alerter sur les menaces évoquées qui pourraient bien faire dérailler le projet «à la Milei», comme l’ont fait tous les ajustements précédents de la séquence. Mais si l’efficacité du projet nous laisse perplexes, nous sommes certains des impacts écosociaux négatifs qu’il aura sur son avancement, qu’il soit couronné de succès ou non, étant donné le caractère radical de son pari.

A cet égard, il est facile de déduire quels seront les effets en termes de perte de biodiversité, d’impact sur les communautés et les écosystèmes, d’émissions de gaz polluants, d’accaparement des biens naturels par les entreprises, etc., découlant d’un modèle d’accumulation extractiviste et agro-industriel. D’autant plus dans le contexte d’un programme ultralibéral, qui soutient toute une architecture d’impunité des entreprises que représente le RIGI. Précisément, à un moment où, à l’échelle mondiale, les limites biophysiques sont dépassées de manière alarmante, il devient impératif de mettre en œuvre de manière urgente et résolue des stratégies de transition écosociale juste.

Dans le même temps, le programme de LLA préconise implicitement d’approfondir la désindustrialisation – une dynamique favorisée par son engagement en faveur de l’ouverture extérieure, comme le montrent l’accord avec les Etats-Unis et le traité UE-Mercosur –, axe fondamental d’une mise question du travail dit formel qui dispose de certaines garanties en matière d’emploi. Ce projet mise sur des secteurs où l’emploi est peu développé et, de surcroît, souvent précaire.

En effet, LLA ne propose même pas une stratégie de montée industrialisante sur la base des ressources naturelles, dans laquelle l’État assumerait un rôle actif dans la planification de la transformation de la structure productive et dans le développement d’écosystèmes d’innovation pour le développement de services et de nouvelles capacités dans les maillons productifs à plus forte valeur ajoutée au sein des chaînes de valeur mondiales. Au contraire, son obstination à démanteler l’Etat et à laisser le marché jouer un rôle prépondérant laisse à ce dernier toute décision stratégique, un pari plus que risqué compte tenu des précédents échecs à l’échelle mondiale. Cela condamnerait des millions de travailleurs et travailleuses, même si le projet atteint ses objectifs, à être exclu·e·s du système. Cela ouvrirait la voie à un scénario socialement infernal, dans lequel on ne peut exclure des épisodes migratoires massifs, le renforcement du crime organisé, etc., dans un cadre politique de plus en plus autoritaire et répressif.

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De manière complémentaire, la disparition de l’Etat social et les programmes réactionnaires en vogue ont mis un terme aux progrès qui avaient été réalisés dans le domaine des soins, en plus d’abandonner à leur sort l’ensemble des secteurs populaires (entreprises récupérées, économies paysannes, économie sociale et populaire).

A cet égard, le projet de loi visant à créer un système de soins intégral, dont le débat a commencé lors de la législature précédente, a disparu de l’agenda. Dans le même temps, les timides avancées en matière de temps consacré aux soins abordées dans la loi sur le télétravail, fruit de la réalité de la pandémie, sont menacées par l’offensive sur le temps de travail des travailleurs et travailleuses que comporte la contre-réforme de la législation du travail.

Enfin, la disparition de nombreux programmes sociaux décharge le secteur public de la responsabilité du système sanitaire. Ainsi, celle-ci retombe à nouveau et prioritairement sur les femmes – dans un contexte où l’éthique réactionnaire en matière de soins est en hausse –, tandis que l’Etat s’en lave les mains et que ceux qui le peuvent se tournent vers le marché pour les garantir.

Le projet économique périphérisant, aliénant, extractiviste et antidémocratique de Milei, en définitive, a de réelles chances d’aboutir à un échec, comme le reste des ajustements de la séquence récente de l’histoire du pays. Toutefois, qu’il soit couronné de succès ou non, il menace de provoquer une dévastation écologique, l’expulsion massive de personnes du système, le démantèlement de l’État social et la destruction de la diversité des formules économiques émancipatrices. Il est donc crucial de faire dérailler ce train qui nous mène au désastre, et de le faire dans une perspective internationaliste: si l’Argentine est un laboratoire du capitalisme sauvage, il est de notre devoir à tous et à toutes de faire exploser la tronçonneuse et son discours. (Article publié par le site Viento Sur le 31 janvier 2026; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

Gonzalo Fernández Ortiz de Zárate et Gorka Martija Rodrigo, chercheurs à l’Observatoire des multinationales en Amérique latine (OMAL) – Projet créé en 2003 par l’association Paz con Dignidad.

 

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