Voici à quoi ressemble «la fin de la guerre» à Gaza. Le terme «cessez-le-feu» a pris un nouveau sens à Gaza

Gaza City, 4 février 2026.

Par Mohammed R. Mhawish

Comment peut-on qualifier un accord de cessez-le-feu dans le cadre duquel des personnes continuent de mourir? C’est la question que se posent les habitants de Gaza depuis plusieurs mois [1].

En octobre, le Hamas et Israël ont signé un accord de paix censé mettre fin à deux années de massacres à Gaza. Depuis lors, plus de 420 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens [Haaretz du 4 février indique un total de 556 Palestiniens tués], soit une moyenne d’environ quatre personnes par jour, dans ce que les médiateurs internationaux continuent de qualifier de «désescalade réussie»!

Le fossé entre ce discours officiel et la réalité sur le terrain montre à quel point le terme «cessez-le-feu» a été détourné de son sens initial: il ne désigne plus une pause dans les violences, mais plutôt un mécanisme permettant de les gérer, en légitimant la poursuite des opérations militaires sous couvert de «retenue».

Les personnes de facto assassinées, dont beaucoup de femmes et d’enfants, sont systématiquement qualifiées de menaces, d’intrus ou de victimes collatérales de l’application du cessez-le-feu. Cela inclut des familles qui tentaient de retourner chez elles [dans Gaza, après avoir été déplacées d’une fois, sous la contrainte et la menace], pour découvrir que leur quartier était désormais interdit d’accès au-delà d’une «ligne jaune» sans cesse déplacée par Israël [voir carte]. Les responsables palestiniens de la santé ont recensé plus d’un millier de violations israéliennes depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, notamment des frappes aériennes, des tirs d’artillerie et des coups de feu mortels. Le cessez-le-feu a donc fonctionné exactement comme prévu: un cadre permettant de tuer et de contrôler les Palestiniens à un rythme plus lent et plus acceptable sur le plan diplomatique.

Déplacement de la ligne jaune. (BBC, 16 janvier 2026)

La ligne jaune, qui délimite théoriquement les frontières de l’occupation physique de Gaza par Israël, est peut-être le symbole le plus flagrant de ce cessez-le-feu sémantique. C’est une frontière qui existe sur les cartes et dans les briefings militaires, mais qui n’a aucune signification pour les personnes qui tentent de survivre dans ce qui reste de leurs maisons. La position de la ligne jaune ne cesse de changer. Des quartiers qui étaient censés être accessibles sont désormais des zones militaires, notamment une grande partie de l’est de la ville de Gaza, tous soumis à une présence israélienne de plus en plus renforcé malgré le retrait supposé. Les forces israéliennes se réservent le droit de tirer sur toute personne qui franchit cette ligne. Pour les Palestiniens vivant du «mauvais côté», elle délimite un territoire de plus en plus restreint à Gaza où le contrôle israélien ne cesse de s’étendre.

Israël maintient désormais une présence militaire dans plus de la moitié de la bande de Gaza. Le cessez-le-feu devait inclure le retrait israélien et le retour des Palestiniens déplacés dans leurs quartiers. Au lieu de cela, l’armée israélienne a démoli des maisons et des infrastructures dans le nord de Gaza, repoussant la ligne jaune plus profondément dans le territoire qu’elle était censée avoir évacué.

Tout cela s’est produit pendant la première phase de ce qui était censé être un plan de paix global. Cette phase comprenait des engagements spécifiques: 600 camions d’aide humanitaire entrant quotidiennement à Gaza, l’ouverture du passage de Rafah, le retrait des forces israéliennes vers des positions prédéfinies, la libération des otages israéliens et l’échange de prisonniers palestiniens. Une partie de ces engagements a été respectée dans les premiers jours: les otages vivants sont rentrés chez eux et des prisonniers palestiniens ont été libérés. Mais en l’espace de quelques semaines, le nombre de camions d’aide humanitaire a été réduit à un niveau bien inférieur aux besoins, Rafah a été refermé et les frappes israéliennes se sont intensifiées. [La réouverture de Rafah repose sur une arithmétique particulière: 50 personnes gravement blessées accompagnées chacune par deux personnes, soit un total de 150, sont censées pouvoir quitter Gaza par la porte de Rafah, après un contrôle militaro-policier des Israéliens. Or, sur 150, seulement 50 peuvent retourner à Gaza. La différence implique une expulsion de facto de Gazaouis vers un autre «territoire». D’ailleurs, la reconnaissance du Somaliland par le gouvernement Netanyahou, selon divers experts, participe d’une stratégie de possible évacuation d’une part de la population gazaouie dans cette scission de la Somalie. – Réd.]

L’écart entre ce qui avait été promis et ce qui a été réalisé montre le décalage fondamental entre un accord de cessez-le-feu fondé sur des concessions mutuelles et une réalité où l’une des parties conserve un contrôle militaire total.

La deuxième phase de l’accord, qui prévoit le désarmement du Hamas, de nouveaux retraits israéliens et la création d’un «Conseil de paix» chargé de superviser la reconstruction de Gaza, vient d’être annoncée par le président Trump [nous reviendrons sur la réalité de ce Conseil de paix et l’expropriation politique de la population gazaouie qu’il implique – réd.]. Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump [et spéculateur immobilier], a été nommé pour diriger les opérations quotidiennes de reconstruction. Des personnalités internationales ont été réunies, et des technocrates palestiniens ont été choisis pour diriger une future administration intérimaire. Tout cela semble très officiel et organisé. Mais il suffit de gratter la surface pour que le caractère creux de ces annonces apparaisse clairement. Israël continue de contester les termes de la deuxième phase, tandis que les Palestiniens continuent de mourir dans ce qui est théoriquement une période de paix.

La situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. Les conditions de famine se sont légèrement améliorées après le cessez-le-feu, mais cela pourrait changer en un clin d’œil. La fragilité de l’accord devient de plus en plus concrète, Israël continuant d’interdire à plus de 30 organisations humanitaires d’opérer à Gaza, notamment Médecins sans frontières et Oxfam. Une grande partie de l’infrastructure humanitaire a désormais disparu. En d’autres termes, les conditions requises pour que la deuxième phase puisse commencer sont loin d’être réunies.

Voilà à quoi ressemble un cessez-le-feu lorsque la dite communauté internationale se contente d’appeler cela la paix parce que, officiellement, la situation est moins violente qu’auparavant.

Pour la population de Gaza, presque entièrement déplacée, vivant dans des bâtiments dévastés ou des abris de fortune, la distinction entre guerre et cessez-le-feu est devenue purement théorique.

C’est peut-être le meilleur «compromis» auquel les Palestiniens peuvent prétendre dans le cadre actuel: un statu quo géré qui perdure sans satisfaire personne. Les déplacements [à l’intérieur de Gaza], l’insécurité et les morts continuent, mais à un rythme qui ne déclenche pas de réaction internationale. Les forces israéliennes justifient leur action meurtrière comme une réponse sécuritaire aux «provocations palestiniennes». Ce qui importe, c’est que ce niveau de dévastation contrôlé soit suffisamment faible pour préserver le cadre diplomatique du cessez-le-feu, mais suffisamment élevé pour maintenir une pression opérationnelle. Grâce à cela, Israël peut maintenir sa présence militaire sans subir les coûts politiques d’une guerre totale.

Ce qui rend cet arrangement si éloquent, c’est qu’il représente la définition du succès selon la communauté internationale. Voici à quoi ressemble «la fin de la guerre» à Gaza: réduction du nombre quotidien de morts, acheminement sporadique de l’aide, libération partielle des otages palestiniens [durant cette guerre, des centaines de Palestiniens ont été arrêtés et emprisonnés dans les prisons de haute sécurité israélienne]. Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé ce cadre, déployé des observateurs pour en superviser le respect et lui a accordé une légitimité juridique.

L’écart entre la guerre et la paix s’est réduit à une question de rythme plutôt que de principe: le même contrôle militaire et les mêmes déplacements de population, avec la même machine structurelle à tuer, mais calibrée à un niveau permettant de revendiquer des progrès diplomatiques. La population de Gaza comprend que la distinction entre les phases importe moins que la continuité des conditions. Le cadre fonctionne parce qu’il rend la souffrance supportable, suffisamment grave pour se poursuivre, mais suffisamment contrôlée pour être ignorée. (Article publié par l’hebdomadaire états-unien The Nation le 3 février 2026; l’article s’inscrit dans une initiative où The Nation donne la parole, prioritairement, aux témoignages provenant de la bande de Gaza. Traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Haaretz du 4 février 2026 indique que: «Les frappes israéliennes ont tué au moins 24 Palestiniens, dont huit enfants, et blessé au moins 38 autres lors de frappes menées séparément à travers Gaza depuis mercredi matin 4 février, selon des responsables du système sanitaire. […] Une frappe sur une tente à l’est de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, a tué une jeune fille et un homme et blessé huit autres personnes. Une frappe de drone sur le camp de réfugiés de Shati, dans le nord de Gaza, a tué une autre personne et blessé plusieurs autres Palestiniens. Plus tôt mercredi, une frappe israélienne sur une tente abritant des Palestiniens déplacés à al-Muwasi, dans le sud de la bande de Gaza, a tué deux personnes, dont Hussein al-Samiri, un ambulancier en service, a déclaré le Croissant-Rouge, ajoutant que huit autres personnes avaient été blessées dans la frappe. […] La guerre génocidaire contre notre peuple dans la bande de Gaza se poursuit», a déclaré le Dr Mohamed Abu Selmiya, directeur de l’hôpital Shifa de Gaza, dans un message publié sur Facebook. «Où est le cessez-le-feu? Où sont les médiateurs?» […] Au total, 556 Palestiniens ont été tués par Israël et 1500 blessés depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, selon les responsables sanitaires de Gaza, tandis que l’armée israélienne affirme que quatre soldats israéliens ont été tués.» (Réd. A l’Encontre)

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