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A l'encontre

La Brèche

Le FN, son succès et les droites extrêmes en Europe

Publié par Alencontre le 24 - avril - 2012

Par Joseph Confavreux et Ludovic Lamant

La troisième place de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle française (22 avril 2012), qui améliore en nombre de voix le score de son père obtenu en 2002, s’inscrit dans une dynamique de fond, à l’échelle de l’Europe tout entière. L’épuisant feuilleton de la crise économique, surgie à l’été 2007, et encore loin d’être achevé, fournit un terreau idéal à l’essor des droites extrêmes sur le continent.

Un taux de chômage à plus de 10 %, d’impopulaires programmes d’austérité pour répondre à la pression des «marchés financiers», des plans de sauvetage mirobolants pour sauver des Etats membres [des banques et des assurances, en réalité – Réd.] au bord de la banqueroute, des gouvernements d’experts installés ici ou là sans légitimité démocratique [de Monti en Italie à Papadémos en Grèce]… Marine Le Pen ne s’y est pas trompée, qui a fait de la sortie de l’euro l’un des axes de sa campagne à succès, et n’a eu de cesse de surfer sur l’essoufflement du projet européen.

La candidate frontiste a ainsi usé de méthodes déjà expérimentées ailleurs sur le continent. Au printemps 2011, la percée des “Vrais Finlandais” (19 % aux législatives) a marqué l’apparition, pour reprendre une étiquette en vogue à l’époque, d’un «populisme triple A». La formation nordique s’est très tôt opposée aux plans de sauvetage à la Grèce ou au Portugal, refusant que les Finlandais aient à prêter de l’argent à leurs voisins appauvris du sud de l’Europe. Ce parti avait également promis, en cas de victoire, le blocage du Fonds européen de stabilité financière (précurseur du Mécanisme européen de stabilité, le MES, en cours de ratification). Autant de positions qu’a reprises Marine Le Pen durant sa campagne.

Quelques mois plus tôt, en septembre 2010, ce sont les Démocrates de Suède, une autre formation «populiste de droite», qui entraient, pour la première fois de l’Histoire, au Parlement. En Norvège, l’attaque terroriste menée par Anders Breivik à Oslo a certes fait perdre quelques points au Parti du progrès lors de scrutins locaux, mais son implantation reste importante.

La vigueur de ces partis «constitue l’illustration la plus manifeste de l’érosion de l’idéologie sociale-démocrate et de ses idéaux universalistes  au sein des sociétés nordiques», écrit Cyril Coulet dans un article de la revue Hérodote [premier  trimestre 2012, numéro 144] qui consacre son dernier numéro à l’extrême droite en Europe. Au fond, la poussée de la droite extrême en Scandinavie serait, si l’on poursuit le raisonnement, le symétrique de l’affaiblissement de social-démocraties malmenées par la crise.

«Des mouvements similaires au Front national sont en phase d’ascension électorale, mais l’on trouve également des pays où la tendance est inverse. Si bien que l’on ne peut pas parler d’une déferlante de l’extrême droite en Europe du fait de la crise», nuance Jean-Yves Camus, chercheur à l’Iris. «C’est beaucoup moins uniforme qu’il n’y paraît.»

Certaines formations traversent en effet de mauvaises passes. En Belgique, le Vlaams Blok, devenu Vlaams Belang, s’est fait marginaliser par le succès de la N-VA du flamand Bart de Wever, un parti au logiciel (légèrement) moins extrémiste. En Italie, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi est minée par une série d’affaires de corruption [qui a décimé la famille].

Irlande, Islande, Espagne, des exceptions ?

Plus significatif, des pays européens frappés de plein fouet par la crise semblent, eux, épargnés par ces processus de radicalisation. L’Irlande, dont la dette publique a explosé à cause du sauvetage de son système bancaire, n’est pas concernée, et la crise semble plutôt profiter à un parti d’opposition de gauche comme le Sinn Fein. Même constat en Islande, alors que l’île a frôlé la banqueroute et connu un vif mécontentement populaire pendant plus d’un an.

En Espagne, où le taux de chômage dépasse aujourd’hui 23 %, l’extrême droite reste discrète, avalée par le Parti populaire au pouvoir [dont certains courants sont dans une certaine continuité du franquisme – Réd.]. Depuis quelques années se développent des formes de régionalisme radical, en Catalogne par exemple, qui peinent à dépasser les frontières de leur communauté autonome. En Grande-Bretagne, c’est le mode de scrutin [1] qui complique la donne du British National Party de Nick Griffin.

Si la violence de la crise économique en Europe explique en partie la vigueur de bon nombre de formations d’extrême droite, elle n’est pas non plus la seule responsable. La force du FN et de partis similaires en Europe s’ancre aussi dans un patient travail de normalisation, qui n’a pas attendu les premiers craquements de la crise pour s’enclencher. Une légitimation qui s’explique par un triple mouvement.

D’abord, plusieurs leaders d’extrême droite, tels Marine Le Pen en France ou Geerts Wilders aux Pays-Bas, ont entamé, et réussi, une entreprise de dédiabolisation de l’extrême droite, en renonçant aux propos sexistes, racistes, antisémites voire négationnistes portés depuis les années 1980 par un Jean-Marie Le Pen, un Filip Dewinter (leader de l’ancien Vlaams Blok en Belgique) ou même un Umberto Bossi (Ligue du Nord en Italie). «Les partis d’extrême droite qui réussissent en Europe sont ceux qui ont réussi leur dédiabolisation», confirme Jean-Yves Camus.

Ensuite, des fractions de plus en plus considérables des droites classiques ont adopté, repris, voire accentué les thématiques portées par l’extrême droite. La circulation des idées et des hommes n’est pas une nouveauté. Longuet, Villiers ou Madelin, venus de l’extrême droite, sont passés au parti républicain dans les années 1970 et le Club de l’horloge s’est créé, dans ces mêmes années, comme lieu de rencontre entre droite et extrême droite.

La mue de Geerts Wilders

Mais l’héritage gaulliste de la droite française, comme le rappelait la sociologue Annie Collovald [voir ci-dessous l’entretien publié dans la revue Vacarme en 2011], permettait l’existence d’une «barrière symbolique qui empêchait de l’afficher de manière visible et revendiquée. Il y avait des discours de principe refusant les alliances ou connivences avec le FN. Ces prises de position, même symboliques, étaient très importantes, songeons à Jacques Chirac refusant hautement toute relation avec le Front national.» Cette digue a été brisée par l’UMP de Nicolas Sarkozy, comme par d’autres droites européennes.

Enfin, comme l’a montré, en France, un certain isolement du Front de gauche dans son affrontement direct avec la candidate frontiste, plusieurs gauches gouvernementales européennes n’ont pas rompu sans ambiguïté avec les politiques qui ont facilité ce basculement vers la droite la plus dure. Tétanisées par une extrême droite se drapant dans l’image de représentant du peuple souffrant, inquiètes de fâcher un électorat souverainiste de gauche sur les politiques migratoires, soucieuses de ne pas heurter un électorat «laïque», quitte à évacuer le caractère multiculturel des sociétés européennes, elles se sont souvent contentées d’emboîter le pas aux rhétoriques droitières sur la sécurité, l’immigration ou le communautarisme, sur un mode mineur, apparemment compatible avec «l’esprit républicain».

Au-delà de configurations nationales variables, d’autant plus importantes pour des partis d’extrême droite qui ne pensent qu’à l’intérieur de leurs frontières, la lutte contre l’extrême droite à l’échelle européenne suppose de bien cerner les nouveaux visages qu’elles affichent. Et c’est sans doute Geerts Wilders, aux Pays-Bas, la figure centrale du Partij voor de Vrijheid, qui incarne le mieux cette rénovation, poursuivie par le FN de Marine Le Pen.

Son propos est articulé dans un registre qui tente de respecter un certain nombre de valeurs importantes aux Pays-Bas, patrie de la tolérance. Mais, comme l’écrit Jérôme Jamin, philosophe et politologue à l’Université de Liège, dans la revue Vacarme : «sa force réside surtout dans deux manipulations intellectuelles habilement déguisées en bon sens populaire. La première consiste à argumenter dans un registre à la tonalité progressiste, voire féministe, ou en défense des droits des homosexuels, contre le Coran et par extension contre tout ce qui relève de près ou de loin du monde arabo-musulman. La deuxième vise aussi à emprunter un discours raciste sous couvert du droit bien légitime à la critique des religions».

Le leader hollandais, à l’instar de Marine Le Pen qui s’est fait le chantre de la laïcité, rejette ainsi l’islam, figure emblématique de l’étranger, sur un registre différent de celui que nous sommes habitués à entendre depuis le début des années 1980, lorsque l’Europe a été confrontée aux premiers discours critiques voire hostiles à l’immigration et plus particulièrement à certaines catégories d’immigrés issus des pays du Maghreb.

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[1] C’est un système uninominal majoritaire à un tour. Chaque électeur vote dans sa circonscription pour un député qui représente le parti qu’il souhaite élire. Celui qui recueille le plus de voix (majorité relative) emporte le siège. Ensuite, c’est la formation qui a obtenu le plus de sièges qui gagne l’élection. (Réd)

Cet article a été publié sur le site Mediapart le 23 avril 2012


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Entretien avec Annie Collovald conduit par Yannick Sédov

Le fascisme, antithèse de la démocratie? Malheureusement, rien n’est moins sûr. S’il y a indiscutablement une vieille haine de la démocratie du côté des droites radicales, haine que leur acclimatation au jeu électoral n’a pas éteinte, il y a aussi – c’est plus inquiétant encore – une porosité accrue des démocraties libérales à des discours et à des pratiques qui ne sont plus le propre de l’extrême droite. Le loup est désormais dans la bergerie. Annie Collovald examine les portes par lesquelles on l’a laissé entrer. (Y.Sédov)

En France, en Italie ou dans des pays de l’Est de l’Europe se développent des pratiques politiques et des comportements qui ne sont pas sans rappeler les années 1930 : dégradation et violence du langage politique, désignation de l’étranger comme bouc émissaire, pratiques autoritaires… Cette comparaison avec les années 1930 vous semble-t-elle pertinente ?

La comparaison avec les années 1930 s’impose en effet d’emblée ; elle a, me semble-t-il, quelque pertinence, mais sous plusieurs conditions. Parler de «renouveau du fascisme» ou qualifier de fasciste le FN (ou certains élus de droite) est problématique pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. En tant qu’étiquette, la qualification de fasciste peut avoir une certaine efficacité dans la lutte politique : d’abord parce qu’elle est véritablement disqualifiante ; ensuite parce qu’elle n’est guère réappropriable (du moins pour le moment) par ceux qu’elle désigne. Se déclarer fasciste n’est guère envisageable à l’inverse de ce qui s’est produit avec le terme de populisme par exemple. Le FN a revendiqué très vite, dès le milieu des années 1990, l’identité de populisme et a trouvé là un très bon moyen de reclassement pour redorer son blason et faire oublier l’identité beaucoup plus insupportable de fasciste et d’extrême droite qui le qualifiait précédemment. Il a d’ailleurs pu d’autant mieux opérer ce retournement symbolique visant à se désigner comme le «parti du peuple» que les groupes populaires étaient montrés comme voués à tous les errements politiques et moraux et qu’ils trouvaient de moins en moins (à la différence des années 1960-1970) de structures collectives assurant leur défense, qu’ils étaient délaissés jusque dans le vocabulaire employé par les hommes politiques. Le FN est alors l’une des seules organisations à oser proclamer haut et fort qu’elle parle au peuple, à utiliser des mots vieillis et archaïques comme «ouvriers» ou «chômeurs». Si l’on veut stigmatiser, susciter l’indignation, alerter sur les dérives que connaît la démocratie, le mot de fascisme peut être utile.

Il risque cependant de fonctionner comme un concept écran si l’on veut comprendre la situation présente. On pourrait dire en effet (et la comparaison sert à faire apparaître les différences) qu’à la différence de la conjoncture des années 1930, il n’y a plus besoin de la solution fasciste pour faire advenir des idées et des pratiques contraires aux idéaux de la démocratie : la justice, la tolérance, l’égalité, le pluralisme. Comme le rappelait Georges Orwell au sortir de la Seconde Guerre mondiale, «lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et le chapeau melon». Il indiquait par là, me semble-t-il, que le déloyalisme à l’égard de la démocratie peut prendre des visages différents selon les conjonctures et peut être porté par des acteurs respectant les convenances de façade. Sous cet angle, le recours à la violence de rue, l’affichage de marques distinctives (crâne rasé, chemise noire, croix gammée) et d’un racisme brutal dans les discours et les pratiques n’a plus besoin d’avoir cours et d’être promu par des acteurs «marginaux». Il suffit de laisser faire les acteurs centraux de la politique, les délibérations parlementaires et gouvernementales – de laisser faire, en quelque sorte, la compétition politique telle qu’elle se joue depuis une vingtaine d’années. Un des apports de l’analyse de Michel Dobry, dans l’ouvrage qu’il a dirigé sur le «mythe de l’allergie française au fascisme» [Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003] est d’avoir attiré l’attention sur ce point. La réussite du fascisme ne dépend pas des seuls fascistes (les plus visibles et les plus reconnaissables), mais des compromis, des transactions, des relations établis avec les autres compétiteurs politiques. Du coup, il invite à penser qu’il peut y avoir des transformations qui s’opèrent dans le cours même de la lutte politique et du jeu ordinaire des concurrences politiques et qui, en modifiant l’offre politique, entraînent une dégradation des idéaux et des principes démocratiques. Les sociétés les plus formellement démocratiques peuvent se détourner des valeurs dans lesquelles elles se reconnaissent sous l’effet de la dynamique de compétition propre aux élites politiques : elles peuvent ainsi se révéler autoritaires sans emprunter la forme convenue de l’autoritarisme prêté au FN par exemple, et en se conformant aux procédures officiellement démocratiques.

Doit-on parler d’un renouveau du fascisme, ou de sa continuité ?

La différence majeure avec les années 1930 est qu’il n’est plus besoin d’une montée des «extrêmes» pour qu’une radicalisation aux extrêmes se produise. En témoigne le travail d’inculcation idéologique opéré non seulement par le FN depuis 1984 et son entrée sur la scène politique nationale, mais aussi par les autres partis politiques de gauche et de droite quand, chacun à sa façon, ils ont repris dans leurs programmes et dans leurs prises de positions publiques les thèmes défendus par le FN – sécurité, lutte contre l’immigration – et les ont inscrits en préoccupations centrales de la lutte politique. Les politiques actuelles en sont certes l’illustration: néolibéralisme à tous crins se traduisant par des licenciements, fermetures d’usines, délocalisations, humiliations; lutte contre les «flux migratoires» avec son lot de camps de rétention, renvois forcés par charters (et par bateaux maintenant ?), criminalisation de l’action collective et de l’action syndicale…

La liste pourrait être continuée encore notamment dans ces jeux de contournement du droit ou de « déjudiciarisation » des règles démocratiques opérés aux sommets de l’État. Mais ces politiques ne sont possibles et pensables que parce que la configuration et les règles du jeu politique ont changé sous l’effet d’un glissement à droite de l’ensemble du champ politique, d’une forte réorientation sur les enjeux électoraux et d’une modification dans les discours politiques.

Les intérêts sociaux concrets tendent, par exemple, à devenir invisibles dans les débats et discours politiques. On parle ainsi du chômage et non des chômeurs, de l’emploi et non du travail, de la sécurité sociale – et de son « gouffre » – et non des malades ou des accidentés du travail et de la vie. En quelque sorte, les catégories de pensée politiques et bureaucratiques sont prises pour les réalités qui concernent tout un chacun (et plus encore les groupes sociaux les plus défavorisés) dans la vie de tous les jours.

Une telle « abstraction » de la réalité sociale renvoie pour une part aux formes actuelles du jeu politique telles que les a mises en évidence l’élection présidentielle française de 2007. Les hommes politiques (et leur entourage) sont désormais persuadés qu’une campagne électorale doit d’abord mobiliser les commentateurs et non les électeurs – leur opinion ou les «opinions manifestantes» comptant moins que celle de ceux qui «font l’opinion». Leur principal «terrain» à travailler est un «terrain de papier»: faire la Une, dépasser dans les sondages le concurrent le plus proche. Vivant cette continuelle «course de chevaux» sur le mode de la prouesse personnelle, ils voient dans les enquêtes d’opinion autant de victoires électives, et dans l’élection un sondage grandeur nature. Plutôt que de chercher des solutions aux problèmes sociaux qui composent la trame des vies ordinaires, ils se réfugient dans un «entre-soi» réconfortant : relations étroites avec les professionnels de la représentation (hommes politiques, conseillers, sondeurs, journalistes) recrutés dans les classes supérieures ; conception commune de ce que doit être un «bon cheval politique» et une bonne campagne. Un tel type de compétition politique ouvre sur un zapping programmatique incessant et sur des rhétoriques qui confinent au cynisme, dès lors que la seule réalité sociale qui mérite d’être prise en charge et retraduite est celle qui occupe les Unes des sondages ou de la presse, et les conversations en ville. Les sujets de société défendus le sont moins pour eux-mêmes (et pour les projets qu’ils véhiculent) que pour le bruit médiatique qu’ils vont déclencher et par lequel se fera la différence. Le thème de l’identité nationale et de l’immigration (ou celui aujourd’hui de «l’islam» ou de la laïcité) fournit un triste exemple, justement, de cette mise en avant d’un thème entrevu comme rentable électoralement. Énième avatar d’un nationalisme de droite et d’extrême droite apparu dans les années 1930, il a constitué une stratégie de scandalisation mûrement réfléchie par M. Sarkozy – à l’instar de Marine Le Pen, modèle en la matière – au mépris des conséquences qu’elle pouvait avoir, notamment en termes de légitimation de discours racistes: ceux que l’on a entendus sans grand étonnement et bien plutôt dans la bouche plutôt d’élus – locaux et nationaux – que dans la bouche des membres des groupes populaires puisqu’ils ont été, sans grand étonnement non plus, absents de ces «débats». Seules comptent ainsi les «reprises» escomptées qui, en encombrant tous les espaces de discussion, font parler de l’homme politique avec cette particularité de montrer la droite comme ayant simultanément du cœur et du «pragmatisme»: la chasse aux clandestins viserait ainsi à défendre les immigrés eux-mêmes contre les «marchands de sommeil» [ceux qui louent une chambre à 6 immigrés] et contre les passeurs qui « exploitent la détresse » des malheureux.

A ce stade, les mots deviennent détachés non seulement de la réalité qu’ils devraient traduire, mais aussi des convictions de ceux qui les disent. On a affaire ainsi à une sorte de novlangue continuellement électorale, qui rejoint ce que décrivent Victor Klemperer [LTI, la langue du Troisième Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 1947, 1996] ou Jean-Paul Faye [Langages totalitaires, Hermann, 1972; réédition augmentée, Paris, Hermann, 2004.] à propos de la langue du totalitarisme: le pouvoir des mots à créer l’injustice en travestissant leur sens ordinaire et en colonisant les mentalités.

Pour preuve, un ministère de l’Identité nationale a été créé, mais visiblement ceux qui l’ont créé ne savaient pas à quoi il correspondait puisqu’ils ont lancé ensuite des «débats» devant selon eux apporter des lumières sur ce qu’est l’identité nationale! Si je comprends bien, ils ont donné une existence officielle et institutionnelle à quelque chose qui, même à leurs yeux, était un «truc» sans grande consistance. C’est pour le moins inquiétant comme mode de fonctionnement puisque cela suggère qu’ils ne réussissent plus à distinguer leurs fantasmes et la réalité et qu’il n’y a aucune raison de supposer qu’il n’en est pas de même pour d’autres ministères et d’autres politiques publiques… C’est aussi inquiétant en termes de levée des censures et d’autorisation à tenir des propos qui hier auraient été impensables dans la bouche de responsables de l’État.

L’une des caractéristiques de la configuration politique des années 1930 était le flou des frontières entre les courants politiques d’extrême droite et de droite. Les individus pouvaient passer de l’un à l’autre assez facilement ; il en était de même pour les thèmes idéologiques. On a le sentiment que le principe, hérité du gaullisme que vous avez étudié, d’une frontière étanche entre la droite et l’extrême droite, a de nouveau disparu…

La nouveauté ne réside pas dans le fait que la frontière qui était établie entre droite et extrême droite est en train de s’abaisser. Cela fait quand même longtemps que c’est le cas: les Longuet, Villiers, Madelin, sont passés au parti républicain dans les années 1970, sous Giscard. Le Club de l’horloge s’est créé dans ces mêmes années 1970 comme lieu de rencontre entre droite et extrême droite. Les passages d’un parti à l’autre et la circulation des idées n’ont donc rien de neuf.

Mais il y avait une barrière symbolique qui empêchait de l’afficher de manière visible et revendiquée. Il y avait des discours de principe refusant les alliances ou connivences avec le FN. Ces prises de position, même symboliques, étaient très importantes (songeons à Jacques Chirac refusant hautement toute relation avec le Front national). Reste que sur le plan local des alliances étaient possibles: ce fut le cas, par exemple, à Dreux en 1983 [Jean-Pierre Stirbois réalise 17%, la liste RPR/UDF incorpore 4 membres du FN en position éligible] ou lors des régionales de 1998. Mais elles étaient désavouées officiellement par les responsables nationaux et souvent entraînaient l’exclusion du parti.

La donne a changé de ce point de vue ; s’il y a rappels à l’ordre, ils sont prononcés du bout des lèvres et sans effet pratique… C’est sans doute lié à ce que j’ai dit plus haut sur le jeu de zapping électoral qui défait tous les principes idéologiques et programmatiques. C’est lié aussi à la transformation qui s’est opérée dans le recrutement du personnel parlementaire et des responsables de l’UMP. Il faudrait faire des analyses plus précises, mais il y a, me semble-t-il, une montée des cadres du privé et un étiolement des hauts fonctionnaires ou des cadres du public (qui formaient le vivier principal de recrutement des gaullistes). Quoi qu’on pense de l’ENA [Ecole nationale d’administration qui forme les «élites» de l’Etat en France] et de l’évolution des formations au sein de cette école, elle n’en était pas moins une instance de socialisation à l’État et au service public. Que Sarkozy soit un avocat d’affaires n’est pas je crois sans importance (et marque une différence avec Villepin – qui est devenu avocat Réd.). Il incarne parfaitement la recomposition sociale de la droite et sa distance au service public et aux institutions aussi bien dans les manières de penser que dans les façons de faire : les règles de droit sont faites pour être contournées, l’État et ses fonctionnaires sont encombrants, la rationalité de l’action publique est celle du «coup d’éclat» ou du désir du prince, ce qui se traduit par le démantèlement des services publics et la suppression de tous les services de proximité (poste, écoles, hôpitaux, services sociaux, police). Pas sûr, ensuite, que le parler et le penser vulgaires, sans compter le vaudeville comme storytelling, le « fait du prince » comme conduite politique et les considérations pour les « importants », manifestent un sens de l’institution présidentielle !

Selon l’historiographie classique, la participation à la compétition électorale, particulièrement quand elle se solde par des succès, affadirait la radicalité anti-système : plus on gagnerait des voix, moins on serait d’extrême droite. Cette thèse résiste-t-elle à l’étude du Front national que vous avez menée ?

Cette thèse manifeste une vision très rassurante des choses qui d’une certaine façon disculpe le jeu démocratique (et ceux qui y participent) de la production du pire ou d’un monstre. Elle repose sur une conception purement formelle ou normative de la démocratie et fait des élections le moment central et unique où se joue son avenir: la définition de la démocratie ne se jouerait pas dès lors dans les transactions et compromis politiques, dans les réappropriations par des acteurs centraux de manières de dire, de penser et de faire venues de secteurs quelque peu réfractaires aux règles du jeu démocratique. Elle incite aussi à chercher l’explication des comportements ou des phénomènes politiques dans les «valeurs» ou les «idées politiques» proclamées, et non dans les pratiques sociales et politiques concrètes.

Il y aurait pourtant des profits de connaissance à examiner ces pratiques: l’image du FN en ressortirait moins «pacifiée». A l’inverse des poujadistes [force politico-coporatiste liée à Pierre Poujade, présente entre 1953 et 1958, représentant des couches de commerçants et d’artisans] par exemple, les porte-parole frontistes sont des professionnels de la politique, aguerris aux règles du jeu démocratique et experts en pratiques anti-démocratiques. Les mêmes qui ont candidaté aux élections et réussi, pour certains, à être élus, ont un long passé de militants dans des groupes radicaux. Les représentants de la nouvelle génération (Marine Le Pen en tête) sont eux aussi des «vieux» militants au sein du FN dont ils maîtrisent à la fois la ligne idéologique et l’orientation tactique. Ils ont appris à participer aux luttes internes dont le règlement se joue sur le terrain idéologique et tactique.

Dans l’histoire de l’extrême droite depuis les années 1950 et celle du FN depuis 1972, les débats internes ont toujours porté sur la meilleure façon de réussir à diffuser, dans le champ politique, des idées radicales. L’enjeu n’a jamais été d’atténuer ou d’abandonner le projet hostile à la démocratie, mais de définir une ligne tactique permettant de le faire passer et accepter le plus largement possible, quitte à user de faux-semblants. La voie électorale était par exemple défendue par Jean Marie Le Pen en 1972… Elle n’était pas chez lui un signe d’apaisement d’une hostilité ancienne à la démocratie, mais une contrainte tactique imposée par le ratage passé de certaines solutions (comme les attentats violents de l’OAS, épisode vécu personnellement par un certain nombre de dirigeants du FN).

Il n’y a pas de raisons de penser que cela ait changé aujourd’hui. Ils sont habitués à faire «de la politique une lutte sémantique», comme le déclarait Bruno Gollnisch [un cadre historique du FN] en 1996, et sont spécialisés dans le jeu sur le dicible et l’indicible mêlant l’efficacité de la parole avec l’innocence du non-dit : lorsque B. Mégret, par exemple, en appelait à la «libre recherche historique» il fallait entendre la liberté d’expression pour les négationnistes…. S’arrêter à la «façade» présentée par les dirigeants frontistes est ainsi très périlleux, mieux vaut examiner ses pratiques plutôt que ses discours (ou sa participation aux élections).

Contrairement aux conclusions hâtives qui le montrent «populaire» à la base (ce qui est faux) et «notabilisé» aux sommets au prétexte qu’il a accepté de se plier au jeu électoral, le FN continue à travailler une radicalité dont il n’a pas refusé l’héritage (voir les prises de positions extrémistes de ses députés de 1986 à 1988: la «croisade anti-sida» du médecin François Bachelot; «l’accouplement des pervers de l’Éducation nationale et des ratés de l’enseignement» de l’universitaire Jean-Claude Martinez). Le FN n’est pas ainsi notable ou bien radical: il est les deux à la fois.

Cela lui permet un double jeu sur et avec les règles démocratiques. Et cela lui offre aussi un répertoire d’action et de justification bien plus ouvert qu’il n’y paraît et surtout bien plus corrosif sur les croyances démocratiques selon lesquelles le recours au suffrage universel apprivoiserait à la démocratie. Le précédent du nazisme suffirait pourtant à rappeler qu’il n’en est rien. Son arrivée au pouvoir s’est faite par la voie légale et s’il a maintenu quelque temps les élections, cela n’a pas altéré sa radicalité, bien au contraire.

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Geert Wilders et l’extrême droite en Europe

Par Jérôme Jamin

Les Pays-Bas ont longtemps eu l’image de l’un des pays les plus tolérants d’Europe: au pays de Spinoza, tous les libres-penseurs pouvaient trouver refuge. C’est peut-être pour cela qu’ils ont été l’espace privilégié d’un renouvellement apparent des discours extrémistes, mais apparent seulement, car sous couvert du droit à la critique et à la libre parole, la stratégie de condamnation de la religion musulmane comme idéologie liberticide s’accompagne des mécanismes traditionnels du discours raciste.

Dans plusieurs pays scandinaves, aux Pays-Bas, mais aussi en France, en Suisse, en Italie, en Autriche, entre autres pays, des discours qui ont fait le succès de l’extrême droite au début des années 1980 semblent remis au goût du jour avec cependant un certain nombre de variantes nationales et régionales, mais aussi quelques adaptations significatives. Les visages ont souvent changé, les leaders sont parfois plus jeunes, les partis sont nouveaux ou repartent sur de nouvelles bases – nouveau programme, nouveau nom, etc. – et naturellement, les réactions à ces différents succès électoraux sont également différentes: on ne parle plus du «retour de la bête immonde», ni même de «menace pour la démocratie», et en dehors des rangs de l’extrême gauche, plus personne ne parle de fascisme ou de néo-fascisme.

Le comportement des médias a également évolué, hormis la Belgique francophone qui s’accroche tant bien que mal à un «cordon sanitaire médiatique» excluant les partis dits xénophobes de la presse et des plateaux de télévision, les médias en France et ailleurs sont aujourd’hui largement ouverts aux leaders d’extrême droite. Ce qui précède incite à se demander si ce à quoi nous assistons aujourd’hui a véritablement un lien avec ce que nous avons connu il y a déjà près de trente ans au moment où le Front national français (et accessoirement son homologue belge) prenait son envol et allait devenir progressivement, et pour une longue période, le plus puissant, le mieux structuré et le plus connu des partis d’extrême droite en Europe.

Le changement dans la continuité

Les partis politiques et les quelques figures charismatiques en vogue en 2011 semblent bien différents et éloignés de ce qui a fait l’actualité de l’extrême droite à la fin du siècle dernier. Aux propos machistes, sexistes, racistes, antisémites voire négationnistes d’un Jean-Marie Le Pen, d’un Filip Dewinter (leader de l’ancien Vlaams Blok en Belgique) ou d’un Umberto Bossi (Lega Nord en Italie) se substituent aujourd’hui des discours beaucoup plus consensuels, en phase avec ce qui peut être dit pour obtenir une certaine légitimité, notamment au niveau européen. Des discours où l’hostilité à l’immigration et la critique de l’islam sont justifiées par une rhétorique prétendument progressiste faisant référence à la lutte contre le fascisme, à la défense de l’égalité entre les hommes et les femmes, ou encore aux droits des homosexuels.

Ce faisant, les propos polémiques des années 1980 qui semblaient vouloir implicitement réhabiliter une forme de nationalisme extrême (banni depuis la chute du nazisme) laissent la place à une critique radicale des politiques d’immigration, au constat d’un échec de l’intégration voire à une mise en garde vis-à-vis de l’islam jugé comme une menace pour nos valeurs démocratiques. Certains allant même jusqu’à faire référence au génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale pour nous mettre en garde contre le nouveau fascisme totalitaire que représentent les tenants d’un islam radical, comme le fait Geert Wilders du Partij voor de Vrijheid (PVV, Parti pour la liberté) aux Pays-Bas.

Si le nouveau registre intègre efficacement un vocabulaire propre au discours politiquement correct de tous ceux qui souhaitent faire une vraie carrière politique dans le cadre policé des pays de l’Union européenne, si ce type de discours semble marquer une rupture avec les vieux discours sur les « chambres à gaz qui sont un point de détail de l’histoire » ou sur l’existence de « races supérieures et inférieures » et d’une hiérarchie entre ces dernières, il faut analyser la trame profonde de ce type de rhétorique (hier et aujourd’hui) pour comprendre qu’à bien des égards, rien n’a fondamentalement changé !

« Etre, c’est être contre ! »

Au-delà des variantes régionales et nationales de ces différents discours depuis trente ans, c’est une logique «d’identité négative» qui domine sans discontinuité la formulation et l’élaboration des discours jugés extrémistes et xénophobes.

L’identité négative est une structuration polémique de l’identité, cela signifie que celle-ci s’alimente essentiellement «grâce» mais surtout « contre » les autres identités dans une relation qui marque la différence, la frontière et partant l’exclusion, le rejet voire la haine et la négation des autres identités. Le parti qui porte une identité négative ne séduit ses partisans que grâce à l’identification, la localisation, le dénigrement, la peur et finalement le rejet des identités prétendument différentes ou inférieures, et des gens supposés incarner cette dernière. Historiquement, le nationalisme de l’extrême droite active une identité négative en opposant un peuple « biologiquement en bonne santé » contre des « parasites » intérieurs et extérieurs qu’il faut « neutraliser et éliminer ». L’ennemi intérieur traditionnel dans le discours de l’extrême droite est incarné par le Juif, le communiste, la féministe ou encore le Franc-maçon, l’ennemi extérieur est incarné par l’étranger, l’immigré ou le «faux» réfugié qui tente de rentrer sur le territoire national. Depuis la fin des années 1980, il faut aussi ajouter l’ennemi qui est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la nation, à savoir «les bureaucrates apatrides et vagabonds» qui contrôlent Bruxelles et Washington et qui cherchent à transformer le monde en un vaste marché sans peuple, sans âme, sans nation et sans culture. On retrouve ce nouvel ennemi dans de nombreux discours d’extrême droite, notamment dans les anciens pays du bloc de l’Est lorsqu’il s’agit de faire porter par l’Union européenne toutes les conséquences de la mondialisation économique.

Le principe de l’identité négative joue également un rôle fondamental dans l’argumentaire islamophobe de Geert Wilders aux Pays-Bas, la figure centrale du Partij voor de Vrijheid.

Geert Wilders aux Pays-Bas

Les Pays-Bas ont bénéficié pendant longtemps de l’image positive d’un peuple tolérant et « ouvert », en avance sur son temps sur de nombreuses questions de société, et en définitive fondamentalement progressiste au regard de ses voisins européens jugés plus conservateurs. En matière d’avortement et d’euthanasie, d’environnement, mais aussi d’accueil et d’intégration des étrangers, ce pays a semblé longtemps avoir une longueur d’avance sur le reste de l’Europe, mais depuis le 11 septembre et les événements survenus en 2002 et en 2004 –2 novembre 2004 –, avec l’assassinat du leader populiste Pim Fortuyn [en mai 2002] et ensuite celui du cinéaste Theo Van Gogh, beaucoup de choses ont changé.

La présence d’une population étrangère non-occidentale majoritairement de confession musulmane anime depuis longtemps le débat public sur l’intégration et en filigrane sur les limites qu’il faut donner à la tolérance vis-à-vis de certaines pratiques et revendications. Mais lorsque la population découvre que l’assassinat de Van Gogh (Mohammed Bouyeri) était non seulement le forfait d’un islamiste radical, mais qu’il était surtout l’œuvre d’un «enfant» des Pays-Bas, c’est-à-dire d’un individu certes d’origine marocaine mais né sur le territoire national, élevé et diplômé aux Pays-Bas, le constat de « l’échec de l’intégration » atteint son paroxysme. A l’instar du Royaume-Uni un peu plus tard (2005) et des Etats-Unis un peu plus tôt (2001), les Pays-Bas découvrent qu’il ne suffit pas pour un migrant de vivre longtemps dans un pays d’accueil et d’avoir suivi des études pour développer un sentiment d’appartenance nationale. Mais surtout, d’aucuns pensent que «Pim» Fortuyn avait vu juste sur les dangers de l’islam », et partant, son destin tragique va préparer l’arrivée de Geert Wilders et de sa nouvelle formation politique fondée en 2006.

Le discours de Geert Wilders est intéressant parce qu’il est articulé dans un registre qui tente de respecter un certain nombre de valeurs importantes aux Pays-Bas. Mais sa force réside surtout dans deux manipulations intellectuelles habilement déguisées en bon sens populaire [voir notre éditorial sur le succès électoral de Wilders en juin 2010 dans la Revue Aide-mémoire, avril-juin 2010]. La première consiste à argumenter dans un registre à la tonalité progressiste, voire féministe contre le Coran et par extension contre tout ce qui relève de près ou de loin du monde arabo-musulman.

La deuxième vise aussi à emprunter un discours raciste sous couvert du droit bien légitime à la critique des religions. Geert Wilders pourrait être considéré comme un homme de droite, adepte du libéralisme et hostile à l’Union européenne (dans sa composante élitiste et bureaucratique) s’il n’intégrait dans son discours une critique radicale de l’islam dont la férocité suscite encore aujourd’hui l’indignation, mais aussi la curiosité, voire l’admiration. Pourquoi ? Parce que le leader hollandais rejette l’islam sur un registre tout à fait différent de celui que nous sommes habitués à entendre depuis le début des années 1980 lorsque l’Europe a été confrontée aux premiers discours critiques voire hostiles à l’immigration et plus particulièrement à certaines catégories d’immigrés issus des pays du Maghreb. Le registre narratif de Wilders relève en apparence plus du féminisme, de la défense des homosexuels, du droit à la liberté d’expression, du droit à la critique des religions et de la quête de l’égalité entre les sexes que du populisme et de l’islamophobie. Il réduit l’islam et ses multiples manifestations aux seuls textes sacrés et à ses aspects les plus violents contre les femmes et les homosexuels et partant, son rejet du Coran apparaît comme un combat pour défendre ces derniers, au point qu’on finirait par oublier que toutes les religions (et plus particulièrement les grands monothéismes) sont truffées de textes scandaleux au regard des droits fondamentaux.

La stratégie est efficace, le Coran et l’islam ne sont pas associés à une religion mais à une idéologie, et toute personne qui ose se revendiquer de ces derniers est vue comme un ennemi à abattre. La deuxième stratégie vise à utiliser les mécanismes traditionnels du discours raciste sous couvert du droit légitime à la critique des idées politiques, des religions et des idéologies. Geert Wilders utilise le principe de «reductio ad Ben ladum» qui procède par simplification et qui transforme n’importe quel individu originaire du Maghreb en «dangereux terroriste adepte de la lapidation, de la burqa et de Ben Laden». La simplification permet d’ignorer les différents courants au sein de l’islam, la multiplicité de l’héritage, l’historicité des textes et la diversité des interprétations au profit d’une lecture littérale de quelques extraits du Coran qui naturellement fait peur, comme la lecture littérale de nombreux textes religieux anciens fait peur.

La laïcité repose notamment sur le droit de critiquer une religion à condition de ne pas porter atteinte à l’intégrité physique des individus. La force du discours de Wilders repose sur sa prétention à ne viser qu’une religion, dans une «perspective laïque», alors que sa virulence ne peut qu’inciter à la haine vis-à-vis des gens qui se prétendraient sympathisants d’une religion désormais «horrible et sanguinaire». Celui qui adhère à l’islam tel qu’il est présenté par Wilders est au mieux un fou au pire un monstre!

Au final, des individus font l’objet d’une diabolisation féroce par le biais d’un discours critique vis-à-vis d’une religion, ce qui peut relever du racisme ou du libre examen selon l’interprétation que l’on fera de ce discours. La simplification permet d’ignorer ce qui précède au profit d’une image unique du musulman pratiquant, intraitable sur la véracité des textes sacrés, et intransigeant sur l’obligation de s’en inspirer dans la vie de tous les jours. Vue de cette manière, la religion devient chez le Maghrébin une sorte de seconde nature, elle lui colle à la peau et elle l’empêche d’exercer son libre arbitre. La coexistence de l’islam et de la démocratie devient dès lors très vite impossible, et Wilders d’identifier le Coran à Mein Kampf pour la défense de nos droits fondamentaux.

Les Pays-Bas ne sont peut-être pas plus progressistes que les autres nations, mais si certaines valeurs faisaient vraiment partie de l’identité collective (tolérance, égalité, liberté d’expression, etc.), on comprend pourquoi c’est dans ce pays qu’elles ont été le plus habilement récupérées.

La frontière entre la critique légitime et nécessaire des religions et la stigmatisation d’individus associés à l’une d’entre elles n’est pas facilement perceptible, et nombreux sont ceux qui voient dans ce discours une véritable rupture avec le vieux discours machiste, sexiste, raciste, antisémite voire négationniste. Mais au-delà d’une prétendue rupture, la récupération des idées progressistes et de l’argumentaire laïque pour justifier la haine de l’islam et des musulmans s’inscrit à nouveau dans une logique d’identité négative. Si les visages et les mots ont changé, le besoin d’identifier des ennemis et de s’en démarquer n’a pas changé. Si les individus et les discours ont évolué, le besoin d’exister contre les autres, contre d’autres groupes, d’autres cultures ou d’autres religions est toujours présent, et structurant pour les partis et les militants. La trame reste fondamentalement la même et le discours de Wilders – mais aussi celui de Marine Le Pen – donne simplement une certaine idée de ce que sera l’extrême droite ou le « populisme xénophobe », demain en Europe.

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