vendredi
22
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Source: RFI

Les putschistes ont maintenant changé les règles du jeu. Ce sont eux les seuls maîtres à bord. En pleine nuit du 3 au 4 juin, le chef de la junte soudanaise, Abdel Fatah al-Burhan, s’est exprimé à la télévision. Un discours de quelques minutes seulement dans lequel il a annoncé une série de mesures. Il a prononcé l’arrêt des négociations avec les civils, ajoutant que la seule façon de rétablir l’ordre était de tenir des élections. L’officier a donc annoncé un scrutin national et régional d’ici 9 mois, ainsi que la formation d’un gouvernement.

Les ministres auront une triple mission: arrêter tous les membres de l’ancien régime d’Omar el-Bechir impliqués dans la corruption et les crimes, apporter la paix dans les régions en conflit et préparer un environnement propice à des élections transparentes. Le chef du Conseil militaire s’est de nouveau engagé à céder le pouvoir à ceux qui seront choisis par le peuple.

Au moins 35 morts

Quant au massacre de ce lundi 3 juin, qui fait au moins 35 morts et 650 blessés, les propos d’Abdel Fatah al-Burhan sont on ne peut plus cyniques. Il a dit regretter que le nettoyage de Nile Street ait excédé les limites de ce qui était prévu. Nile Street, c’est l’endroit où trois fusillades ont éclaté la semaine dernière, ce n’est pas le fameux sit-in. Comme si, donc, attaquer le sit-in n’avait pas été l’objectif de départ, alors que tous les témoignages indiquent le contraire.

«Ils ont tout détruit, explique Dora, journaliste et membre de l’Association des professionnels soudanais, fer de lance de la révolution. On entend encore des tirs. Plus personne n’ose sortir dans la rue. Les gens n’ont même pas pu récupérer les dépouilles de leurs proches.»

Enquête à venir

Le procureur va ouvrir une enquête, a annoncé l’officier, ajoutant que la stabilité du pays avait un coût et demandait des sacrifices. Les militaires semblent vouloir se défausser après le bain de sang, puisqu’Abdel Fatah al-Burhan a fait comprendre que dans cette situation les torts étaient partagés. Les politiques, explique l’officier, portent la même responsabilité que les militaires.

«Nous reprendrons la rue, ajoute Dora, et nous la reprendrons pacifiquement. Mais le Conseil militaire, nous ne négocierons plus jamais avec. Ces hommes ne méritent que la prison.»

Ce mardi 4 mai, Khartoum se réveille dans une ambiance crispée. Depuis le lever du soleil, vers 5h30, on entend sporadiquement des coups de feu dans la ville, mais également à Omdourman, la localité voisine. Selon plusieurs témoins, il semble que les militaires dispersent violemment toute tentative de rassemblement. Résultat, il y a ces fusillades à droite, à gauche. Et pour le reste, la capitale est une ville fantôme, ce matin. Quasiment tous les magasins sont fermés et la circulation quasi inexistante.

«Les négociations avec les forces de liberté et de changement (FDLC) ont été suspendues. Il y aura des élections générales dans un délai qui ne dépassera pas neuf mois…» a déclaré le général al-Burhan, chef de la junte soudanais.

«Pour la désobéissance civile à 100%»

Pour l’opposition, pas question d’arrêter la contestation. Dans un communiqué rendu public mardi soir, l’Association des professionnels soudanais (APS) appelle à poursuivre la mobilisation en insistant sur sa nature pacifique. La promesse d’élection dans neuf mois est «un leurre», affirme un porte-parole de l’APS, afin de gagner du temps et d’apaiser la communauté internationale. Le principal organisateur des manifestations appelle à une grève générale dans les prochains jours et la désobéissance civile. «Le seul moyen dont on dispose aujourd’hui, c’est la pression de la rue, la grève générale et la désobéissance civile pour un pouvoir civil à 100%» déclare Rasheed Saeed de l’APS

Même son de cloche du côté des partis politiques. Pour le parti communiste soudanais, le Conseil militaire est devenu une dictature à combattre. Il insiste sur la nécessité d’une grève générale. La tenue d’élections n’est de toute façon pas possible, ajoute le Parti du Congrès soudanais, le climat n’est pas propice. Seul le principal parti d’opposition, le parti Umma, ne s’est pas exprimé sur la poursuite de la contestation. Le mouvement s’était déjà distancé d’une première grève générale il y a dix jours, préférant le dialogue avec le Conseil militaire.

La confrontation avec les militaires semble désormais inévitable, explique un observateur. L’opposition n’a plus le choix. Si elle veut obtenir un gouvernement civil, il ne lui reste plus comme arme que la pression de la rue.

«Plus ils essaieront de nous briser, plus on sera unis et déterminés»

Après la répression sanglante de la veille, les rues de Khartoum sont restées quasiment désertes mardi. Pour l’heure, la population est sous le choc et la présence des militaires dans la ville brise toute envie de résistance.

Mais les contestataires gardent espoir. Soigné dans un hôpital de Khartoum, Mahmoud Abdallah a le bras en écharpe et des traces de coups. Il a vu certains de ses amis mourir. Pourtant, l’étudiant de 25 ans ne perd pas espoir. Au contraire. «La révolution vient juste d’être lancée. Ce qui s’est passé depuis deux mois n’était rien. C’est maintenant que la révolte commence. Ils nous ont donné plus de volonté pour repartir à zéro», assure-t-il.

Le bain de sang du sit-in de lundi a détruit un symbole mondialement connu de la révolution. Il a aussi mis un coup d’arrêt à l’élan populaire qui avait fait chuter Omar el-Béchir. Pour autant, selon Mohamed Ibrahim Ahmed, blessé à la tête et à la main, le mouvement reprendra tôt ou tard. «Le sit-in donnait de la puissance à la révolution. Donc c’était une menace pour eux. Ils cherchent à nous affaiblir et nous décourager, analyse-t-il. Mais ça va nous renforcer. Pour l’instant on doit se soigner puis se réorganiser. En tout cas, plus ils essaieront de nous briser, plus on sera unis et déterminés.»

Les communications ont en partie été coupées. Difficile pour l’instant de relancer le mouvement. Soha Mafi, manifestante de la première heure, attend un signal de l’Alliance pour la liberté et le changement, l’organisation à la tête de la révolution. «La révolution est toujours là. Mais les gens ne savent pas quoi faire. Internet est coupé, on est désorganisés. J’attends que quelqu’un montre la voie car les gens sont prêts à retourner manifester. On n’a plus rien à perdre. Nous n’avons plus peur», témoigne-t-elle.

Le Conseil de sécurité se réunit en urgence

Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni à huis clos mardi. « Nous avons besoin d’un retour à la table des négociations de toute urgence », a déclaré Christoph Heusgen, l’ambassadeur allemand auprès des Nations unies, avant la réunion demandée par son pays et le Royaume-Uni. « La légitimité ne peut provenir d’un canon de fusil », a-t-il insisté, après la répression sanglante de lundi qui a fait au moins 40 morts.

Washington, Londres et Oslo ont également dénoncé l’appel des militaires à des élections dans neuf mois. «Le peuple soudanais mérite une transition dans le calme, menée par des civils, qui puisse établir les conditions pour des élections libres et justes, plutôt que d’avoir des élections hâtives imposées» par le Conseil militaire de transition au pouvoir, ont-ils estimé dans un communiqué commun. (RFI, 4-5 juin 2019)

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Volte-face des militaires ce mercredi 5 juin

Après le massacre perpétré au cœur de la révolution à Khartoum, les putschistes soudanais reculent. Ce mercredi 5 juin 2019, le chef de la junte au pouvoir a dit que le Conseil militaire était prêt à reprendre les négociations sans condition préalable. Un retournement à 180°, alors que les violences, qui continuent d’être perpétrées dans la capitale, ont fait au moins 60 morts.

Alors que la tuerie du sit-in a entraîné une vague de condamnations internationales, les putschistes semblent sur la défensive. Après avoir annoncé l’arrêt total du dialogue et de tous les accords conclus avec la coalition civile, Abdel Fatah Buhran, a déclaré qu’il était prêt à reprendre les négociations sans condition préalable. Sans expliquer ce changement de stratégie, l’officier a déclaré que le Conseil militaire était «prêt à ouvrir ses bras au dialogue avec toutes les parties, dans l’intérêt du pays».

Hemetti, le chef des Forces de soutien rapide, la milice paramilitaire accusée d’être la première coupable du massacre, a accusé des Soudanais d’avoir usurpé l’identité des FSR pour terroriser les civils. Une affirmation difficile à croire alors que de multiples témoignages affirment que les miliciens étaient en première ligne du bain de sang, avec uniformes et véhicules très reconnaissables. Certains de leurs éléments sont même accusés d’avoir passé des uniformes de policiers, pour s’en prendre aux civils.

Jean-Baptiste Galopin, spécialiste du Soudan, voit peut-être dans ce changement de cap un effet des pressions internationales. «Ces déclarations tombent juste après un contact entre le sous-secrétaire américain David Hale et le ministre saoudien de la Défense», dit-il, sachant que Riyad apporte depuis le début un soutien financier et diplomatique aux putschistes. D’ailleurs, ce mercredi, l’Arabie saoudite souligne «l’importance d’une reprise du dialogue». (RFI, 5 juin 2019, 15h)

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Les dirigeants du mouvement rejettent l’appel d’Al-Burhan à des pourparlers

Les dirigeants soudanais ont rejeté l’appel du général Abdel Fattah al-Burhan en faveur de négociations, affirmant que le dirigeant militaire ne peut être sérieux au sujet du dialogue tant que les troupes continuent à tirer et à tuer des manifestants.

Mohammed Yousef al-Mustafa, porte-parole de l’Association soudanaise des professionnels (ASP), a déclaré que les manifestants «rejettent totalement» le geste d’al-Burhan.

«Cet appel n’est pas sérieux», a-t-il déclaré à l’agence de presse Associated Press. «Al-Burhan et ses subordonnés ont tué les Soudanais et le font toujours. Leurs véhicules patrouillent les rues, tirant sur les gens.»

Madani Abbas Madani, leader de la Déclaration pour la liberté et le changement, a déclaré à Reuters : «Nous n’acceptons pas l’invitation du Conseil militaire de transition… parce que ce n’est pas élément en qui on peut avoir confiance… Il impose la peur aux citoyens dans les rues.»

Le nombre de personnes tuées depuis le raid des forces de sécurité sur le sit-in dans le centre de Khartoum est passé à au moins 60, a déclaré le Comité central des médecins soudanais (CCSD), un groupe de médecins lié au mouvement de protestation.

L’Union des médecins soudanais, basée au Royaume-Uni, a accusé les forces de sécurité de mener des attaques contre des hôpitaux et du personnel dans tout le pays et a affirmé que certaines femmes avaient été violées près du quartier général de l’armée à Khartoum.

«Les hôpitaux ont été systématiquement attaqués et le personnel médical a été brutalement… sauvagement battu au Soudan» a expliqué Husam Elmugamar lors d’une conférence de presse donnée au Royal Colege of Pathologists à Londres. (Réd. A l’Encontre sur base des agences de presse).

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