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août 2018

A l'encontre

La Brèche

Bilan et perspectives d’une grande lutte

Publié par Alencontre le 16 - mai - 2008

Entretien avec Gianni Frizzo conduit par Giuseppe Sergi

Nous publions ci-dessous un entretien avec Gianni Frizzo qui a été publié par le bimensuel Solidarietà, organe du MPS-TessinGauche anticapitaliste, du 8 mai 2008. En date du 14 mai 2008, les travailleurs des Ateliers CFF de Bellinzone convoquent une assemblée populaire pour le dimanche 18 mai à 17 heures sur la Piazza Nosetto à Bellinzone. Le but de cette réunion est d’informer la population du contenu de la première journée de discussion qui s’est tenue, dans le cadre de la «Table ronde», à Lucerne le 14 mai. Le communiqué se termine avec le mot d’ordre: «Ne manquez pas [cette réunion], notre force c’est vous !»

Cette remarque est devenue d’autant plus nécessaire lorsque l’on sait qu’à Fribourg la direction de CFF Cargo n’a fait aucune concession sur le déplacement du call center. Et cela a été accepté par la direction du SEV (syndicat des chemins de fer) et par les représentants du Conseil d’Etat.

De plus, à Bellinzone, des manœuvres sont en train de naître, de la part des CFF, afin de mettre en question le contrôle sur une partie de la superficie dont disposent les Ateliers CFF. Nous reviendrons sur ce thème, comme sur les développements ayant trait à la réorganisation du transport de fret à l’échelle européenne. (réd)

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Quels ont été, au cours de la lutte des Ateliers CFF Cargo de Bellinzone, les éléments nouveaux par rapport à la tradition syndicale helvétique, éléments qui peuvent être utiles pour une réflexion plus générale ?

Gianni Frizzo: A coup sûr, l’élément fondamental a été celui consistant à savoir faire abstraction de tout ce qui est le bagage traditionnel du syndicalisme helvétique, le plus souvent bien plus préoccupé de maintenir de bons rapports avec l’employeur que de partir des besoins, des problèmes réels et des sentiments diffus parmi les travailleurs.

Je crois que c’est précisément ici que réside l’élément déterminant de notre lutte: avoir mis au centre les exigences fondamentales des travailleurs (qui, en l’occurrence, étaient claires: sauver les Officine) et chercher à construire avec la mobilisation un rapport de force qui permette d’atteindre cet objectif. Nous nous sommes peu préoccupés des accords déjà établis, des pratiques contractuelles (convention collective), de tout ce qui a trait à l’outillage syndical traditionnel qui, souvent, selon moi, sert avant tout à bloquer l’action des travailleurs et à la faire rentrer dans le sillon traditionnel de la paix du travail.

En ce qui concerne l’orientation de fond, du point de vue des formes de lutte, de votre organisation, quel enseignement est-il possible d’en tirer ?

G.F.: Je crois que c’est ici que résident le plus d’éléments. Le premier a trait sûrement à la démocratie. Tous les choix que nous avons effectués (au moins ceux fondamentaux et décisifs) ont été systématiquement discutés dans de nombreuses structures qui traduisaient, de fois en fois, la légitimité des travailleurs: l’assemblée des travailleurs, le comité de grève, la délégation aux négociations. Dans toutes ces phases, un fait a été décisif: que soit toujours respecté le mandat reçu et que les résultats intermédiaires (je pense par exemple aux diverses phases des négociations) soient soumis constamment au jugement et à l’évaluation des travailleurs. Cela a été une leçon de véritable démocratie, sans laquelle je crois qu’aucune expérience syndicale ne peut, à la longue, être gagnante et significative. Le second aspect – et je l’ai déjà souligné à plusieurs reprises – a résidé dans la capacité d’élargir notre lutte, de la faire sortir de la fabrique et de la faire devenir une lutte sociale, populaire, c’est-à-dire une lutte qui ne soit pas seulement notre problème, mais qui fasse que la société se saisisse de notre problème. Il est clair que dans la mesure où il s’agissait d’une entreprise formellement publique, avec une histoire et un enracinement social, cela a été plus facile.

Mais je crois que, cette logique, on devrait tenter de la suivre toujours. Y compris dans le cadre d’entreprises privées. Et cela parce que la suppression de postes de travail est une question qui doit intéresser tout le monde à cause de ses conséquences sociales, humaines et économiques.

Enfin, il est clair qu’a été décisive la participation de la structure syndicale, je pense naturellement à celle d’UNIA-Tessin. Cela a été décisif pour créer ce soutien nécessaire à la gestion d’une lutte d’une telle ampleur (qui doit résoudre de nombreux problèmes pratiques) et de le faire d’une telle façon que le noyau de ceux qui se sont engagés pour la soutenir (je pense aux divers groupes locaux et aux multiples activités qui se sont développées) puisse développer ces initiatives et les élargir. Une lutte est aussi faite de nombreuses organisations et c’est ici que le syndicat, sa structure, doit intervenir, pour soutenir de manière totale les travailleurs. Souvent, dans la tradition de notre pays, c’est le contraire qui s’est passé.

Quels ont été les rapports avec les organisations syndicales durant ce long conflit?

G.F.: Naturellement, il faut opérer des distinctions. Nous avions ici un syndicat (le SEV, le syndicat des travailleurs des chemins de fer) lié à l’entreprise en tant que partenaire contractuel [le SEV avait signé la Convention collective incluant une dimension de paix du travail]. Cela a rendu prudent le SEV et, de fait, l’a empêché de développer un rôle plus actif dans l’élargissement de la mobilisation à l’échelle nationale. Fribourg s’est peu mis en mouvement parce que, constamment, la préoccupation de la direction du SEV a été celle de maintenir la question au niveau des modalités contractuelles, renonçant à promouvoir des formes de lutte plus incisives, telles que la grève. Naturellement, la fonction d’un syndicat qui n’a pas signé une convention collective, comme c’est le cas d’UNIA, jouit de plus de liberté. Mais je crois que la signature ou non d’une CCT est un aspect secondaire, une sorte de paravent derrière lequel on se réfugie.

Le problème de fond consiste à savoir si l’on veut poursuivre une politique syndicale qui mette l’accent avant tout sur la mobilisation des travailleurs et sur une orientation d’opposition claire et nette aux politiques patronales. Et c’est là que réside la différence que nous avons, par exemple, entre les syndicats qui participaient aux événements des Officine.

En examinant la lutte de manière rétrospective, selon toi, quelles erreurs ont été commises, pour autant que l’on puisse les qualifier ainsi ?

G.F.: Je pense que dans le développement de la lutte, comme je l’ai dit antérieurement, nous n’avons pas commis d’erreurs fondamentales, et cela avant tout parce que nous avons mis en œuvre une ample démocratie. Certainement, parfois, il aurait été nécessaire pour le comité de grève de déléguer plus certaines tâches afin de ne pas assumer trop d’obligations.

Dans le cadre du développement des négociations, nous avons, par contre, manifesté quelques incertitudes au début, lorsque nous nous sommes fait un peu prendre dans la logique du secret des négociations. C’était une voie erronée et nous avons rapidement compris que cela pourrait favoriser les CFF. Ainsi, nous avons immédiatement décidé en faveur de la transparence maximum, non seulement pour ce qui a trait à l’information donnée aux travailleurs mais à celle communiquée à la population. Je crois que cela a été une dimension importante sur laquelle tous ceux qui font du syndicalisme devraient réfléchir.

Quel a été le rapport avec le monde politique ? En particulier avec les autorités et avec la «classe politique».

G.F.: Il existe une certaine similitude entre les comportements des agences syndicales et ceux des représentants politiques. Nous avons eu la sagacité de ne pas les prendre, disons-le, de manière brutale, d’éviter de polémiquer sur les choix du passé qu’une grande partie de l’éventail politique (pour ne pas dire tout l’éventail politique) avait effectués et qui ont poussé les CFF à la position qu’ils ont aujourd’hui (je pense en particulier à la politique de privatisation). Nous avons évité cela et nous avons mis l’accent sur la dimension propositive consistant à sauver les Officine, à assurer leur futur. Cet aspect – lié à la grande mobilisation populaire –  a, dans un certain sens, poussé les représentants politiques à se situer, au moins dans une première phase, de notre côté. Je crois à ce propos que la mauvaise conscience d’une partie d’entre eux a eu une influence: personne ne pourra m’enlever de la tête la conviction que beaucoup d’entre eux étaient au courant depuis longtemps de ce qui se cuisait dans les fourneaux des Officine, de ce qu’étaient les intentions des CFF.

Il est clair que, par la suite, à partir d’un certain moment, une série de positions idéologiques de fond se sont, en partie, réexprimées. A un certain point, nombreux étaient les politiques qui voulaient, à tout prix, faire cesser la grève et qui voulaient que l’on se contente des «offres» des CFF, qui étaient tout sauf des propositions réelles.

Ce qui paraît, à mes yeux, intéressant réside dans le fait qu’en partant des revendications concrètes, des exigences des travailleurs, on a pu passer par-dessus les barrières «politico-partidaires» qui existaient entre les travailleurs et qui se manifestaient au travers de leur adhésion politique différente.

C’est un aspect intéressant qui devrait faire réfléchir tous ceux qui se posent le problème suivant: comment convaincre les salarié·e·s de ce pays d’abandonner la confiance qu’ils expriment souvent (par exemple à l’occasion de votations ou d’élections) en direction de formations politiques bourgeoises et de droite.

Quelle forme a prise ce grand rapport de forces dans la phase qui a suivi la grève ? Quelle est la situation présente, après la reprise du travail [le 9 avril] ?

G.F.: Le climat a certainement changé et le rapport de forces créé, accumulé au cours de la lutte, se maintient. Nous l’avons utilisé pour chercher à modifier à l’intérieur de l’entreprise les relations de forces. Le comité de grève s’est transformé en une nouvelle commission du personnel et vise à modifier, au cours des négociations avec la direction, aussi le climat interne de travail. Par exemple, tous les vendredis une assemblée est organisée durant le temps de travail pour informer et discuter avec les travailleurs: des heures supplémentaires, du travail en équipe qui doit être mis en application en accord avec la commission du personnel, et encore d’autres choses. Le comité de grève est devenu un point de référence pour tous les travailleurs. Il a une légitimité qui permet d’intervenir dans l’organisation interne du travail. C’est très important.

Comment envisages-tu les perspectives de la table ronde [la première réunion s’est tenue le 14 mai] ? Et quels sont les problèmes principaux qui devront être abordés ?

G.F.: Le terrain de la table ronde est évidemment moins favorable. Nous ne disposons plus du rapport de forces qui s’enracinait dans la grève et dans la mobilisation. Pour cette raison, il est important, pour nous, de fonctionner dans ces circonstances avec le maximum de transparence. Nous avons décidé, par exemple, d’informer systématiquement des travailleurs et la population, en organisant des assemblées populaires d’information après chaque réunion de la table ronde. Nous devons chercher à maintenir la pression.

Pour la suite, il est clair qu’il s’agit d’une discussion politique et moins technique, si on peut l’exprimer ainsi. Nous devons faire valoir la volonté populaire de maintenir les Officine de Bellinzone. Et je pense que nous devons le rappeler aussi aux autres acteurs présents à cette table ronde, en commençant par le Conseil d’Etat du Tessin, qui, quoique avec un rôle différent, a reçu dans un certain sens un mandat populaire pour appuyer la continuité d’existence des Officine.

Pour finir, vous avez convoqué ces Assises pour un syndicalisme des travailleurs, fixées au samedi 31 mai 2008. Quels en sont les objectifs ?

G.F.: Avec modestie, nous sommes convaincus que l’expérience des Officine pourra servir à relancer un syndicalisme des travailleurs (nous l’appelons ainsi parce que cela semble la formulation la plus simple), une sorte de refondation d’un syndicalisme en Suisse. Notre expérience a démontré la centralité du conflit pour mettre en acte du syndicalisme qui puisse intégrer non seulement les travailleurs [concernés directement] mais aussi les citoyens-salariés. Nous espérons que de cette expérience puisse naître quelque chose.

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