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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Libye: les autres victimes de la guerre

Publié par Alencontre le 3 - novembre - 2011

La ville détruite de Bani Walid

Par Karlos Zurutuza

Nous publions ci-dessous un article de Karlos Zurutuza qui effectue des reportages dans diverses villes et bourgades de Libye. Nous avions publié un entretien avec ce journaliste en date du 17 octobre 2011. (Rédaction)

Souleyman et Rasoul se sont retrouvés à l’Université de Bani Walid, dans l’ouest de la Libye [dans le district de Misrata]. Avec un peu de chance, peut-être trouveront-ils quelques notes de chimie, voire un ordinateur qui fonctionne. Malheureusement cela risque d’être difficile depuis que l’OTAN a réduit le campus à un tas de décombres en octobre dernier.

Bani Walid, une localité de 80’000 habitants à 150 km au sud-est de Tripoli, a été le dernier refuge de Saïf al Islam, le fils et dauphin de Mouammar Kadhafi. La ville était, avec Syrte, le dernier bastion du régime en perdition.

Que cherchait ici l’OTAN, se demande Souleyman au milieu d’un cauchemar de ferraille tordue, de décombres et de papiers qui s’envolent dans le vent.

Il n’y a aucune trace d’armements, d’uniformes ou de tout autre objet qui puisse laisser penser à une présence militaire. On n’y trouve même pas ces douilles de tous les calibres qui sont éparpillées un peu partout dans les rues détruites de Bani Walid.

«Il courait la rumeur que Moussa Ibrahim (le porte-parole du gouvernement Kadhafi) s’y cachait, c’est probablement la raison pour laquelle ils l’ont bombardé», note Rasoul, à côté d’un des énormes cratères laissés par les missiles de l’OTAN.

Parmi les rares objets qui ont pu être sauvés il y a les fauteuils rouges flambant neufs du grand auditoire. Un groupe de rebelles les empile dans les remorques de leurs camionnettes.

«Nous les emportons pour éviter qu’on ne les vole», explique Omar Rahman, un des conducteurs.

Malheureusement, il est déjà trop tard pour la salle des ordinateurs dans le bâtiment annexe. Les deux rangées de tables d’ordinateurs, intactes mais vides, laissent à penser qu’un nouveau café Internet pourrait s’ouvrir ces prochains jours quelque part en Libye.

Le spectacle est tout aussi consternant le long de l’avenue du bazar. Une seule boutique a levé son store. Rafik, le commerçant, ne veut pas parler. Les mannequins calcinés qu’il sort un à un de son magasin sont suffisamment éloquents.

«Brigade Zaouïa», «Jeunes de Misrata», «Geryan libre», peut-on lire parmi les graffitis laissés sur les murs brisés de la ville par les plus de 40 «bataillons» de rebelles qui, avec l’aide des frappes aériennes de l’OTAN, ont «libéré» Bani Walid le 17 octobre.

La plupart des slogans sur les murs se ressemblent, mais il y en a un qui revient partout avec insistance dans cette localité: «Les Warfalla sont des chiens» [la plus important tribu de la région de Bani Walid]. Et ce n’est pas par hasard, car Bani Walid est la seule ville du pays à être «monotribale»: tous ses habitants appartiennent à la tribu des warfalla, le plus grand clan en Libye, regroupant plus d’un million de personnes sur un total de 6,4 millions que compte le pays. Avec la tribu khadaffa, les warfalla ont été les plus loyaux partisans du leader déchu.

«Maison par maison»

A Bani Walid il est presque impossible de trouver une maison intacte. Dans le quartier de Bahra, un projectile a ouvert une brèche de la taille d’une fenêtre dans l’appartement de Shaman Boubakhar. Les vitres des véritables fenêtres ont été brisées dans l’explosion, et les persiennes ont disparu avec les rideaux, le téléviseur et les radiateurs.

«Ils ont pillé maison par maison», dénonce ce mécanicien spécialisé pour les avions depuis la cour intérieure du bloc de bâtiments où il habitait, et où gît une montagne de linge et d’objets que personne n’a encore voulu emporter. Dans cette pile, Boubakhar prend un petit coffret à bijoux, ouvert et bien entendu vide: «Je me demande qui porte maintenant ces bagues et boucles d’oreille.»

Entrer par effraction chez Jaled Abdoulah, un camionneur de 24 ans, était encore plus facile. Il était sur le point de se marier et le couple s’apprêtait à emménager au premier étage de sa maison familiale. Mais les rêves du couple ont été brisés par le missile qui a déchiqueté le mur du rez-de-chaussée.

«J’ai quitté Bani Walid le 14 octobre, trois jours avant l’arrivée des rebelles. Ma maison était encore intacte», assure-t-il. Aujourd’hui au chômage, il doit louer un appartement.

Les récits sont douloureusement similaires partout dans la localité. Athila Abdoulah Athman, âgé de 65 ans, a perdu les deux camions qu’il avait tenté de protéger en les amenant à trois kilomètres de la ville mais qui ont été brûlés. Néanmoins Athman a pu ébaucher un sourire, le premier depuis longtemps, lorsque son fils est revenu avec la voiture qu’on lui avait volée.

«Elle était à Geryan, au sud-ouest de Tripoli. On nous a dit qu’on l’avait vue et on a été la chercher», explique-t-il depuis le seuil de sa maison.

«Allah akbar» – Dieu est grand – a-t-on écrit sur son mur avant ou après que quelqu’un entre en tirant et emporte ses rideaux et ses lampes.

Athman dit qu’il restera sur place, mais beaucoup d’habitants sont partis. Selon les sources locales, plus de 100’000 civils ont fui les anciens bastions kadhafistes comme Syrte et Beni Walid, mais le chiffre de ceux qui cherchent refuge dans des camps de personnes déplacées pourrait être beaucoup plus élevé.

De l’or pour les victimes

Le quartier général du Sheik Omar Moukhtar, le principal responsable de la coordination des 45 milices qui contrôlent actuellement Bani Walid, se trouve à l’aéroport.

«Kadhafi avait beaucoup de partisans ici, et il a fallu fouiller chaque maison pour nous assurer que personne ne cachait des armes», explique ce commandant et leader tribal qui porte le même nom que celui qui a été le symbole de la lutte contre l’occupation italienne durant les premières décennies du XXe siècle.

Moukhtar dit qu’il ne sait pas où se trouve Saïf al Islam Kadhafi, mais il est convaincu qu’il était destiné à succéder à son père et pense qu’il a dû échapper à pied lorsque son convoi a été atteint pas un missile de l’OTAN la semaine passée.

«Nous avons entendu le missile, mais lorsque nous sommes arrivés sur place nous n’avons trouvé que les cadavres de ceux qui accompagnaient Saïf.»

Le commandant admet qu’il y a eu des pillages à Bani Walid, mais assure que des compensations seront versées. «Nous sommes presque prêts pour le versement de 3 millions de dinars libyens (1,5 million d’euros) en or à répartir parmi les personnes affectées.»

Jusqu’à ce que ce moment arrive, Abdulhamid Saleh, un résident, est en train de recenser toutes les victimes parmi ses voisins. Les 52 trous de projectiles dans la porte de sa maison laissent penser que même si ce n’est pas une tâche facile, les assaillants ont fini par entrer sans y être invités.

«Tous ces crimes doivent être rapportés aux autorités. Personne à Bani Walid ne sera d’accord de collaborer avec une administration qui ignorerait ces atrocités», explique cet ingénieur mécanicien.

Parmi les pertes personnelles, il y a surtout une qu’il regrette: «Ils ont déchiré le diplôme scolaire de mon fils probablement parce qu’il s’agissait de L’école Verte de Bani Walid.» Or, la couleur verte était le symbole de l’ancien gouvernement, explique cet homme qui envisage sérieusement de reprendre son ancien poste en tant que professeur à l’Université de Manchester, en Angleterre.

«Notre ville a été bombardée par l’OTAN et assaillie par des milices arrivées de partout», se lamente Saleh. «C’est cela qu’ils appellent « libération »? Pour moi ce n’est qu’une occupation dans les règles de l’art.» (Traduction A l’Encontre)

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* Article publié par Inter Press Service, reportage effectué à Bani Walid.

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