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Syrie, dans l’ombre des «explosions» et du chaos irakien

Publié par Alencontre le 23 - mai - 2013
    Explosion en janvier 2013, dans un quartier «chiite»     de Choula, nord-ouest de Bagdad

Explosion en janvier 2013, dans un quartier «chiite»
de Choula, nord-ouest de Bagdad

Par Eric Biegala

C’est la vague de violences et d’attentats meurtriers en Irak qui retient l’attention d’une bonne partie de la presse internationale ce 21 mai 2013… Près de 100 morts hier, le 20 mai 2013, dans des attaques réciproques visant tour à tour les communautés chiite et sunnite en Irak, cela fait ressurgir le spectre d’une «guerre totale» entre les deux principales communautés musulmanes, une guerre qui pourrait aussi bien s’étendre à toute la région.

Hier le quotidien panarabe Al-Hayat citait les principaux leaders sunnites de la province d’Al-Ambar (ouest de l’Irak) lançant un véritable ultimatum au premier ministre chiite Nouri al-Maliki. En substance: que l’on déclare «l’autonomie d’une province sunnite en Irak ou c’est la confrontation armée». Sur la chaîne irakienne Al Sumaria, le chef du gouvernement de Bagdad ne se disait pas défavorable à la constitution d’une telle province sunnite autonome…

A vrai dire, commente ce 21 mai 2013 le Daily Star de Beyrouth dans son éditorial, «les récents développements sanglants en Irak sont à mettre au passif du seul gouvernement irakien maintenant que les Américains sont partis! Nouri al-Maliki peut bien croire que sa manière de gouverner l’Irak est en rupture avec la domination américaine mais il ne fait qu’entretenir l’héritage américain dans le pays. Maliki est l’héritier d’un système qui, pour la première fois, a introduit le sectarisme brut en Irak, écrit le quotidien. «Les Irakiens se comportent comme s’ils étaient essentiellement des Kurdes, des chiites ou des sunnites […]. Et, comme les Américains, Maliki semble très à l’aise avec la «débaathification» [parti Baath de Saddam Hussein], qui signifie en gros une punition collective pour toute une génération d’Irakiens qui n’étaient pourtant pas forcément liés au régime de Saddam Hussein.»

Comprenez: ils ont aujourd’hui le tort d’être sunnites et donc associés à l’ancien régime dans lequel les cadres de l’Etat et du parti Baath étaient tous issus de la minorité sunnite. On retrouve, bizarrement, à peu près le même son de cloche en provenance d’Israël, où sur le site web de la radio Arutz Sheva 7, Mark Langfan estime que «la seule différence entre le chiite Nouri al-Maliki en Irak et l’Alaouite Bachar el-Assad en Syrie c’est qu’en Irak, c’est Barack Obama qui a personnellement installé au pouvoir ce larbin de l’Iran». Il faut comprendre cette fois que, en tant que chiite, le premier ministre irakien ne peut être qu’inféodé à Téhéran. «Tout comme Jules César avait franchi le Rubicon en 49 avant Jésus-Christ, provoquant une guerre civile totale dans la Rome antique, poursuit Mark Langfan, le 23 avril dernier, les tanks chiites du premier ministre Nouri al-Maliki ont pareillement passé une rivière de sang en ouvrant le feu contre des manifestants sunnites non armés dans la ville d’Hawja, tuant au moins 23 personnes […]. Partant, une guerre civile généralisée est aujourd’hui inévitable.»

C’est en effet le massacre de manifestants sunnites, il y a quinze jours, par les troupes du pouvoir qui semble avoir mis le feu aux poudres un peu partout dans le pays, ressuscitant les affrontements interconfessionnels qui avaient fait des dizaines de milliers de victimes entre 2005 et 2006.

Mais c’est la perspective de voir ce conflit interconfessionnel s’étendre bien au-delà de l’Irak qui fait aussi réagir éditorialistes et commentateurs le 21 mai. De ce point de vue, «l’Irak est entré de plain-pied dans le large périmètre qui comprend également la Syrie et le Liban», estime l’analyste politique bagdadi Hadi Jalo interrogé par l’Associated Press

«Ce qui se passe actuellement en Irak, relève pour sa part Max Boot dans la conservatrice revue états-unienne Commentary, est exactement le genre de scénario que prédisaient ceux qui voulaient maintenir une présence américaine dans le pays au-delà de 2014: avec personne de neutre pour jouer les arbitres, les extrémistes chiites comme sunnites sont sur le point de recommencer une guerre civile qui avait été arrêtée, au prix de nombreuses vies américaines, avec la stratégie du “surge” il y a six ans…» «Malheureusement, poursuit Max Boot, le retrait américain d’Irak ordonné par le président Obama coïncide aussi avec sa volonté de ne rien faire en Syrie… ce qui pourrait bien entraîner une fusion des affrontements dans les deux pays, impliquer d’autres Etats de la région comme Israël ou la Turquie et aboutir à une vraie conflagration régionale… Si nous n’en sommes pas encore là, conclut l’éditorialiste, nous en prenons quand même vite le chemin!» Alors?

Un cercueil transporté suite à une explosion à Najaf,  au sud de Bagdad, le 27 avril 2013

Un cercueil transporté suite à une explosion à Najaf,
au sud de Bagdad, le 27 avril 2013

La situation actuelle en Irak plaide-t-elle pour une nouvelle intervention américaine au Proche-Orient, en Syrie cette fois? Pas franchement, répond Nikolas Gvosdev dans The National Interest: «Justement parce que la Syrie ressemble à l’Irak – avec un régime dictatorial baathiste installé depuis longtemps et des divisions ethnico religieuses similaires – une intervention américaine en Syrie pourrait prendre le même chemin catastrophique que celui que nous avons connu en Irak. L’après-guerre en Irak a clairement montré les limites des Etats-Unis pour ce qui est de la transformation des sociétés de la région… Il a montré la force des identités ethniques et religieuses et complètement discrédité la vision d’une nation opprimée par un dictateur et attendant simplement d’en être débarrassés pour mettre en place une démocratie!»

Dans Eurasia Review, l’ancien diplomate iranien et aujourd’hui analyste régional Hojjatollah Joudaki prévient que le combustible est là pour que l’embrasement interconfessionnel demeure vivace, et sur la durée: «La raison en est la présence des deux côtés, sunnite comme chiite, de forces traditionalistes et réactionnaires qui donnent des arguments aux combattants mais aussi entretiennent les ressorts du ressentiment de chacun […]. Regardez toutes les fatwas prononcées récemment par les uns ou les autres en Syrie, écrit-il. Par exemple un imam sunnite qui déclare licite le viol des femmes chiites… et des chiites réactionnaires qui ont émis des fatwas similaires. Même en Iran on a pu entendre de telles choses; avec les réactionnaires bien vivaces des deux côtés, conclut-il, les graines de la haine sont semées pour longtemps!» (21 mai 2013, intervention faite sur France Culture)

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