dimanche
23
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Sur les lieux de l'attentat du 3 juillet, dans le quartier de Karrada à Bagdad

Sur les lieux de l’attentat du 3 juillet, dans le quartier de Karrada à Bagdad

Entretien avec Myriam Benraad
conduit par Célian Macé

Depuis treize ans, Myriam Benraad travaille sur la question irakienne. Chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, elle a publié l’an dernier Irak, la revanche de l’histoire (Ed. Vendémiaire).

L’Etat islamique revient-il à une logique d’attentats après la perte de ses territoires ?

L’attentat de Karrada démontre que l’EI est bien présent à Bagdad et l’a toujours été. Certains pensent encore qu’on va défaire l’EI en lui reprenant des villes et que tout s’arrêtera là. C’est faux. C’est une guerre de longue durée, il est temps de l’admettre. L’EI a pour but d’éradiquer toute présence chiite en Irak et en Syrie. Depuis le renversement de Saddam Hussein et l’implantation de la branche d’Al-Qaida qui deviendra ensuite l’Etat islamique d’Irak à partir de 2006, on a assisté à des attentats quasi quotidiens, qui ont visé avant tout la communauté chiite. Sur le plan religieux, les jihadistes considèrent les chiites comme des apostats, sortis de la voie de l’orthodoxie, donc des non-musulmans. Sur le plan politique, ils sont perçus comme des alliés des Etats-Unis et de l’Iran, et accusés d’avoir livré l’Irak à Téhéran.

Le Premier ministre, Haïdar al-Abadi, a été immédiatement critiqué pour son incapacité à assurer la sécurité de la population…

Il avait fait d’importantes promesses, en 2014, disant qu’il allait s’atteler au rétablissement de l’ordre. Cet attentat vient sanctionner son échec. Mais la révolte contre Al-Abadi a commencé en août 2015, autour de la jeunesse, des partis progressistes, des associations, de tous ceux qui rejetaient le confessionnalisme et dénonçaient les courants sectaires. Le leader chiite Moqtada al-Sadr a lui même accompagné le mouvement en 2016. Il a joué la carte du populisme et du rejet du système des quotas dans la répartition des postes institutionnels. Il s’est présenté comme un héros national, apte à transcender les divisions. Il avait déjà joué sur ce registre en 2004, lorsqu’il avait apporté son soutien aux insurgés sunnites de Fallouja. Et il continue, car derrière cette révolte, il y a l’idée de mettre à bas l’ordre établi.

Cette colère peut-elle déboucher sur une vraie réforme de l’Etat ?

C’est une colère populaire profonde. Des manifestations chiites, parfois très violentes, s’étaient déroulées durant l’occupation américaine, dès 2003. Elles visaient déjà les élites. Et le mouvement ne se limite pas aux chiites. On assiste à un rejet global de l’appareil politique. L’occupation du Parlement, le 30 avril, en a été le symbole. Tant que cette élite népotique et clientéliste restera au pouvoir, je ne vois pas comment la situation pourrait s’améliorer sur le plan de la sécurité, de l’économie, de la justice. A moins d’une révolution de grande ampleur, rien ne semble pouvoir modifier cet état de fait. L’EI est aussi une forme de révolution radicale contre l’héritage de l’occupation américaine et les élites irakiennes.

Le Premier ministre a-t-il entendu cette colère ?

Myriam Benraad

Myriam Benraad

Haïdar al-Abadi a tenté de former un gouvernement de technocrates il y a quelques semaines, qui a tout de suite été rejeté : les contestataires ont estimé qu’il était simplement cosmétique. Désormais, on a dépassé l’étape où le Premier ministre peut gagner du temps en promettant des réformes. Soit le gouvernement s’effondre sous la pression, soit il répond par la répression. C’est cette dernière voie qu’Al-Abadi semble emprunter. Les dernières manifestations ont été étouffées. Al-Abadi se présentait comme plus ouvert que son prédécesseur, Nouri al-Maliki, mais pourrait basculer à son tour vers l’autoritarisme. La libération de Fallouja l’a bien montré : il laisse faire les milices chiites – dirigées directement par l’Iran, sans lui rendre de comptes – en toute impunité.

Le fédéralisme est-il une option sérieuse pour reconstruire le pays ?

Il est acté dans la Constitution de 2005, et une loi dans ce sens a été votée en 2006. Le Kurdistan a réalisé son autonomie, mais pour ce qui concerne les autres territoires, l’Etat central refuse de lâcher la main. En 2011, des partis arabes sunnites avaient demandé un référendum pour se constituer en région autonome. Maliki avait refusé catégoriquement. Trois ans plus tard, l’EI a pris le pouvoir dans une logique de sécession : Maliki lui a offert les sunnites sur un plateau d’argent ! Aujourd’hui, le pouvoir central refait les mêmes erreurs : dans les territoires libérés, ce sont les milices chiites qui sont dépêchées pour assurer la transition au lieu de mettre en avant des autorités locales sunnites. Or, sans dévolution du pouvoir, l’Etat irakien ne pourra jamais se relégitimer. (Entretien publié dans le quotidien français Libération, le 4 juillet 2016)

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