mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Gabriela Sanchez

Après des milliers de kilomètres parcourus dans des conditions, plus d’une fois, infernales, les premières fractions de «caravane» de migrant·e·s –parfois avec leurs enfants – arrivent à la frontière Mexique et Etats-Unis. Ils fuient les conditions de vie effrayantes, au sens strict du terme, telles que celles régnant au Honduras, au Guatemala, au Salvador. Au Mexique l’accueil a été entremêlé de manifestations de solidarité, d’aides opportunistes (les «aider» à quitter une région) et de rejets xénophobes.

Plus spécialement à Tijuana (ville frontière de Baja California). Le politicien réactionnaire du PAN (Parti d’action nationale) Juan Manuel Gastélum, maire de Tijuana, déclara que le gouvernement d’Enrique Peña Nieto «n’a pas fait son travail»! Un Peña Nieto issu d’un PRI aux traits propres aux brigands polyvalents, comme ceux du maire de Tijuana. Peña Nieto n’a plus que quelques jours à «bien vivre», avant la transmission de son mandat, le 1er décembre, à Andrés Manuel López Obrador (AMLO).

«La tranquillité et la sécurité de Tijuana sont affectées», a déclaré le maire de Tijuana dans un entretien accordé à la chaîne d’information mexicaine Milenio. Il a annoncé la tenue d’un référendum – il n’est pas impossible qu’il dispose des services d’un conseiller issu de l’Union démocratique du centre (UDC) helvétique – pour savoir si «les citoyens» de Tijuana allaient «autoriser l’arrivée des migrant·e·s». Une menace propre à la xénophobie autoritaire construite par les structures «étatiques», certes, ici, sans aucune base «institutionnelle». Sur son compte Twitter, pour imiter Donald Trump, il écrit le vendredi 16 novembre: «Tout membre de la caravane des migrants qui ne respecte pas la loi ou la tranquillité du peuple de Tijuana sera présenté à l’Institut national des migrations pour être renvoyé dans son pays d’origine.» Ce qui a encouragé quelques réactions présentées par des médias comme celles «de la population de Tijuana». Pourtant les actes de solidarité pratiques, sous diverses formes, existent à Tijuana.

Cette «caravane» met en relief la racine des processus dits migratoires à l’ordre du jour dans ce début du XXIe siècle. Et ils représentent un défi politique et social, immédiat, pour les «forces progressistes» aussi bien aux Etats-Unis qu’au Mexique. Un défi qui fait écho à des épreuves analogues au sein même de ces deux grands pays voisins. Le reportage de Gabriela Sanchez, publié ci-dessous, procure un éclairage remarquable sur le sens et le vécu des membres de cette «caravane». (Rédaction A l’Encontre)

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Au cours des 33 derniers jours, ils ont parcouru plus de 4000 kilomètres, ils ont parcouru de longues distances à pied avec leurs enfants sur le dos, ils sont brisés par la douleur à la pensée de ceux et celles qu’ils/elles ont laissés «derrière» [dans leur pays] pour entreprendre un exode collectif. De fait, c’est une fuite et aussi un grand mouvement social pour dénoncer les conditions de vie et la violence en Amérique centrale. Dans chaque nouvel Etat atteint [Guatemala, puis Chiappas – Etat du sud du Mexique – jusqu’à Tijuana à la frontière ouest du Mexique, principale ville de l’Etat de Baja California] ils ont défié et défient tous les risques et, aujourd’hui, toutes les menaces de Donald Trump, qui, en pleine campagne électorale, les a attaqués violemment: «envahisseurs», «criminels», «voyous» pour reprendre quelques formules du Donald président.

Les premiers ont déjà atteint les derniers obstacles. Près de 2000 personnes [plus le 17 novembre] ont atteint la frontière états-unienne, que l’on peut entrevoir entre les barreaux du mur de Tijuana, au Mexique. Les premiers arrivés campent [avec une aide minimale assurée par des ONG] et attendent l’arrivée de milliers de camarades qui avancent rapidement dans le nord-ouest du Mexique. Ils espèrent qu’ensemble ils obtiendront la force ou la protection nécessaire pour passer de l’autre côté du mur. «Aujourd’hui plus que jamais, nous devons être unis», entend-on à plusieurs reprises parmi les membres de la caravane. [Une longue procédure de demandes d’entrée aux Etats-Unis a commencé; elle peut durer des mois.]

«J’ai ressenti beaucoup de peur panique. Je n’ai jamais vu un mur aussi haut et aussi grand. Mais Dieu m’accompagnera, parce que je vais passer ce mur», dit Aida Olivia, Hondurienne de 26 ans, depuis la tente verte qu’elle a dressée à côté du bout du périmètre frontalier, qui se termine dans les eaux du Pacifique. Gerardo le regarde avec incrédulité. «Quand j’ai dit à ma sœur que j’allais dans la caravane, elle n’y a pas cru. Regardez où je suis maintenant», dit le jeune Guatémaltèque, qui espère travailler à Los Angeles, comme cuisinier.

Comme Aida et Gerardo, une centaine de migrants d’Amérique centrale se sont installés à cet endroit dans la ville mexicaine. Leurs objectifs: la ville américaine de San Diego [qui forme une sorte d’agglomération avec Tijuana] et un mur de sept mètres de haut et de plus de 3000 kilomètres de long, sur lequel des équipes techniques travaillent d’arrache-pied pour placer des barbelés avec des lames de rasoir au-dessus des panneaux en aluminium. Comme l’a annoncé Trump, on voit aussi le déploiement de l’armée. Soudain, de l’autre côté, un «gentleman» promène son chien le long de la plage en agitant un grand drapeau américain. Il marque son territoire et lance un message, au moins symbolique, à celui qui espère franchir le mur!

En haut de la palissade…

En haut de la palissade, une inscription: «Aucun obstacle ne peut nous empêcher d’atteindre nos rêves. On est mexicains. Il est impossible de nous arrêter, nous sommes imparables.»

Peu s’attendaient à l’arrivée immédiate de la caravane à Tijuana. Si les «marcheurs» ont mis un mois pour parcourir la première moitié du parcours les membres de la caravane mettront entre 24 et 72 heures pour parcourir les plus de 2000 kilomètres restants durant la deuxième étape du voyage. La rapidité soudaine est due au réseau de camions et d’autobus préparé par les gouvernements des derniers Etats qu’ils ont traversés: ceux de Jalisco, de Sinaloa et de Sonora. [De fait, depuis le 17 novembre, leur nombre s’accroît avec les tensions stimulées par le maire de Tijuana, voir introduction ci-dessus.]

Quand Aida Olivia a quitté Guadalajara [Etat de Jalisco] ce mardi 13 novembre, presque de force et épuisée, elle n’imaginait pas qu’elle allait toucher la frontière américaine 24 heures plus tard. «La dernière étape fut très simple. On a pris trois camions et un bus. Tout d’un coup. Nous ne nous arrêtions même pas pour dormir», dit celle qui a quitté son pays, comme tant d’autres, pour trouver un emploi afin d’aider sa famille, après que sa mère a dû déménager d’un quartier à l’autre et quitter son emploi, sous les menaces d’extorsions des gangs [les mareas].

L’apparent appui solidaire des trois Etats du nord du Mexique n’est pas analysé en tant que tel par les ONG spécialisées. «Ces derniers Etats ne voulaient pas que des milliers de migrant·e·s restent dans leurs villes ou localités, alors ils étaient payés pour le transport. Pour qu’ils passent le plus vite possible», explique Esmeralda Siu, coordinatrice exécutive de la Coalition pour la défense des migrants.

Selon ses chiffres, depuis dimanche dernier, 826 membres de la caravane ont atteint Tijuana, en trois groupes distincts. Le gouvernement de Baja California et la mairie de Tijuana ont aménagé un terrain de sport de 2000 places pour les accueillir, sans les séparer. «Il fait très froid la nuit. Nous concentrons nos efforts sur ce qu’ils ont besoin et le fait qu’ils veulent dormir dans un espace clos», explique la spécialiste.

Le premier grand groupe qui a franchi l’avant-dernière étape [du voyage] à Tijuana est arrivé sous les applaudissements. Après le petit-déjeuner, les quelque 300 hommes, femmes et enfants ont marché jusqu’à Playas [le lieu le plus à l’ouest de la «municipalité» de Tijuana] où ils ont touché la frontière pour la première fois. Une douzaine d’entre eux ont couru pour grimper au sommet, où ils sont restés quelques minutes avec, en face, la police des frontières et les premiers détachements de soldats américains.

Harey voulait imiter ses camarades ce mercredi 14 novembre. Ce petit Hondurien est monté au sommet de la barrière et a commencé à faire de l’équilibre en passant d’une des plaques à l’autre qui couronnent la ligne de démarcation. Un membre de l’armée américaine s’est approché avec son arme sous le bras. Au bas, les cris de soutien étaient mêlés à des réprimandes de ses compagnons. «Nous allons tous payer pour un. Nous sommes venus pour être pacifiques. Combien de kilomètre as-tu marché? Veux-tu tout perdre pour des bêtises?», récrimine un autre compatriote peu après qu’il est descendu à terre.

De temps en temps, un petit groupe de jeunes s’adresse aux soldats américains avec une certaine attitude comique: «Regardez, maintenant je suis aux Etats-Unis, maintenant je suis au Mexique», a ri un jeune Hondurien en se déplaçant d’un côté à l’autre comme un pendule. Ce genre d’attitudes défiantes et pacifiques, simulées par la majorité d’entre eux, inquiètent la Coalition pour les migrants vu le risque de conséquences fatales. «Au cours des derniers jours, j’ai reçu plusieurs appels de panique de la part d’organisations. Ils croyaient que certaines de ces blagues pouvaient finir par impliquer la mort [par tir] de migrants», explique la coordinatrice du réseau d’organisations.

«Si on s’en soucie, c’est parce que ce n’est pas la première fois que ça arrive. Il y a quelques années, des migrants ont été tués par balle par des soldats américains pour avoir jeté des pierres, alors que cela est évidemment interdit. Mais nous l’avons en mémoire, et Trump nous a rappelé qu’il est possible de le répéter», nous a confié Esmeralda Siu, se référant aux déclarations du président qui a assuré que les troupes déployées à la frontière pourraient ouvrir le feu si les migrants qui voyagent depuis un mois dans la caravane «jettent des pierres».

Quelques heures plus tard, un petit groupe de Mexicains anti-immigrés a manifesté contre la présence de migrant·e·s dans la même zone où ils avaient installé leur camp. «Priorité aux Mexicains», crièrent-ils devant les hommes, les femmes et les enfants nouvellement arrivés. Certains membres de la caravane ont réagi aux attaques, créant certains moments de tension.

Ils ne sont pas seulement rejetés. Ces «attaques infondées» ont poussé une famille mexicaine à acheter plusieurs sacs de bananes, des oranges et des bouteilles d’eau pour les distribuer aux migrant·e·s du camp. «Quand tu peux, tu dois aider. Ils disent des barbaries pour faire croire aux gens qu’ils ne sont pas ce qu’ils sont», dit Paula Silva, une infirmière de Tijuana, qui est venue à Playas mercredi matin avec l’intention de les aider.

En ces jours d’incertitude au pied du mur, Aida Olivia est impatiente de faire un appel téléphonique. «J’ai hâte de lui dire: “Je suis déjà aux Etats-Unis, maman, j’ai réussi”», dit la Hondurienne, qui veut chercher un emploi au Texas. Elle imagine expliquer dès que possible à son fils aîné qu’elle a réussi et que si elle ne l’a pas emmené, comme elle le voulait, ce n’était pas parce qu’elle ne voulait pas le prendre avec elle. «J’avais même préparé ses vêtements, mais j’ai reçu une menace et j’ai reculé. Je ne le regrette pas, ça aurait pu être dangereux», ajoute-t-elle.

La première caravane de migrants a quitté San Pedro Sula dans le nord du Honduras le 13 octobre et est arrivée au Mexique six jours plus tard en provenance du Guatemala. Ils ont parcouru des centaines de kilomètres à pied, en auto-stop dans des fourgonnettes ou des bus pour atteindre cette frontière, fuyant la violence ou en quête d’une vie meilleure. La majorité des membres continuent d’avancer dans différents groupes vers Tijuana et ils sont suivis par trois autres caravanes, dont deux salvadoriennes, qui sont encore loin de la frontière américaine.

Plus de 5000 soldats américains ont été déployés

La rage de Donald Trump face à l’avance rapide de la première caravane a entraîné le déploiement de plus de 5000 soldats à la frontière sud des Etats-Unis. Les troupes resteront jusqu’à la mi-décembre sur la frontière qui sépare la Californie du Mexique dans le cadre de l’«Opération frontière sûre», créée par et pour empêcher l’entrée de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui traversent le Mexique avec la conviction de pouvoir surmonter tous les types de difficultés.

Trump et Rodney Scottt

Le déploiement de l’armée dans la zone frontalière s’est accompagné d’un décret présidentiel interdisant l’octroi de l’asile à quiconque tente d’entrer illégalement aux Etats-Unis, une réglementation contraire aux normes internationales qui garantit le droit à la protection internationale de toute personne, indépendamment de son statut administratif. Cette mesure a été dénoncée par plusieurs organisations de la société civile américaine devant la Cour fédérale du district nord de la Californie.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a également clairement exprimé son opposition à la mesure de la Maison-Blanche. L’agence de l’ONU a rappelé certaines des raisons qui poussent les migrants d’Amérique centrale, la raison la plus habituelle étant: si la voie légale n’est pas possible ou suffisante pour le nombre de personnes fuyant la violence ou la persécution, ils se tourneront vers des voies clandestines. «Dans un monde idéal et prévisible, les demandeurs d’asile devraient se présenter à la frontière et demander une protection. Cependant, la réalité des réfugié·e·s qui fuient est complexe et nécessite une structure d’accueil digne», explique le HCR.

Pour défendre sa réponse à la caravane, Rodney S. Scott, chef de secteur de la Border Patrol du San Diego [nommé à ce poste en décembre 2017], a comparé la frontière américaine à l’entrée d’une maison il y a une semaine : «Quand une personne arrive dans une maison (étrangère), elle devrait frapper à la porte et se présenter», a-t-il dit lors d’une conférence de presse.

Les présentations ne suffiront pas. Les Etats-Unis détiennent la clé d’histoires comme celles de Gerardo ou d’Aida Olivia. La plupart de ceux qui frappent à la porte ne sont pas invités à entrer et les signaux lancés par la Maison-Blanche n’indiquent pas le contraire. (Article publié dans El Diario, 15 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

Ce reportage de eldiario.es au Mexique n’a été possible que grâce à l’invitation de l’ONG Alboan.

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

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Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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