jeudi
20
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Salima Tlemcani

Ni la chaleur torride ni le jeûne n’ont affaibli la détermination des étudiants à occuper la rue. Hier, ils étaient des centaines à avoir envahi la place de la Grande-Poste

En ce 14e mardi depuis le début de la contestation populaire, les étudiants sont sortis par centaines dans les rues d’Alger. Des drapeaux sur le dos, des pancartes et banderoles dans les mains, ils ont commencé à rejoindre le jardin faisant face à la Grande-Poste dès 9h30.

Une longue file de camions de police barricade les accès à la rue Ben M’hidi, la poste jusqu’au Palais du gouvernement. Quelques groupes d’étudiants continuent à affluer vers les deux jardins. Sur les pancartes qu’ils tiennent, on peut lire : «Assez de parole, nous voulons des actes», «Nous avons commencé similya (pacifique), nous ne changerons pas», «Non à une élection bedouiya (avec Bedoui)». Vers 10h30, des dizaines d’étudiants arrivent de la place Maurice Audin en scandant : «Libérez l’Algérie», «Nous ne voulons pas un Etat militaire, nous voulons un Etat civil»«Sorry ya Gaïd Salah, le peuple n’est pas djayah (bête), tetnahaw gâa» (Vous partez tous). La foule devient de plus en plus compacte et avance progressivement vers la place de la Grande-Poste.

«Je marcherai chaque mardi jusqu’à ce que le système parte. Ce n’est ni le Ramadhan ni les examens qui vont me faire reculer. C’est de notre avenir qu’il s’agit», lance Aymen, un jeune étudiant de l’Ecole polytechnique. Le visage marqué aux couleurs nationales, drapeau en main, il asperge ses camarades avec de l’eau fraîche. Il fait partie du groupe d’encadreurs qui veille sur le bon déroulement de la marche. Il remet une grande banderole à une étudiante sur laquelle est écrit : «On vous fera entendre nos voix même si vous faites les sourds». 

Les manifestants continuent à avancer jusqu’à ce mur infranchissable de policiers. «Simiya, silmiya» (Pacifique, pacifique), crient-ils d’une seule voix, puis ils entonnent tous en chœur des chants patriotiques et interpellent les treillis bleus par des : «Policiers, vous êtes les enfants du peuple, le salaire c’est Dieu qui l’assure».

De nombreux portraits de martyrs de la Révolution, notamment celui de Larbi Ben M’hidi, sont brandis sous les cris de «Bensalah dégage, Bédoui dégage», «Djaich, chaab khawa, khawa, Gaïd Salah mâa al khawana» (Armée et peuple des frères, Gaïd Salah avec les traîtres). vers 11h, les étudiants décident de contourner le dispositif de sécurité en descendant par le pont qui mène vers le port, pour rejoindre la place des Martyrs. Ils déroutent totalement les policiers.

La procession poursuit son chemin en scandant : «Talaba machi irhab» (Nous sommes des étudiants et non pas des terroristes), «Etudiants en colère refusent le système». Les policiers sont pris de court. A bord de leurs camions, ils se dirigent à grandes enjambées vers la place des Martyrs en passant par l’avenue Zighout Youcef. Du bas, nous les voyons roulant à grande vitesse ; mais les étudiants continuent à marcher sous un soleil de plomb.

Barricades policières 

Chakib, Amir et Hamza portent des brassards verts. Ils font partie d’une équipe de secouristes volontaires qui assurent les premiers soins aux manifestants chaque mardi et vendredi. «Nous avions commencé par le nettoyage des rues après chaque manifestation, puis nous nous sommes organisés entre copains, des étudiants en médecine et autres, en tant que secouristes après avoir fait des formations dans ce sens. Nous sommes mobilisés jusqu’à la fin de chaque marche», affirme Chakib.

Dans son sac en bandoulière, il y a tout ce qu’il faut pour les premiers soins. Son groupe travaille en collaboration avec les gilets orange, qui assurent le caractère pacifique des manifestations et prodiguent les premiers soins en cas d’urgence.

Hier, ils étaient tous là, aux côtés des volontaires du Croissant-Rouge algérien, reconnaissables à leurs gilets et casquettes rouges. La procession de manifestants poursuit son chemin au milieu des automobilistes, pris au dépourvu.

Pour ne pas paralyser la circulation, une voie est libérée, alors que le reste de la chaussée est occupé par les étudiants qui continuent à marcher en scandant : «Dawla madaniya, machi askariya» (Etat civil et non militaire) et en brandissant des pancartes avec des mots d’ordre : «Non au gouvernement de bricolage», «Non à un Etat militaire préfabriqué, oui pour une commission indépendante chargée de l’organisation d’une élection transparente» «Libérez l’Algérie, non à Bédoui, non à Bensalah». 

A quelques mètres de la pêcherie, un véritable mur de policiers antiémeute se dresse en plein milieu de la route, la coupant en deux. Les étudiants crient : «Nous sommes des étudiants et non pas des terroristes», «Simiya, silmiya» (Pacifique, pacifique). Certains veulent aller négocier pour un passage vers la place des Martyrs, mais d’autres s’y opposent. «Il ne faut pas avancer. Ils vont nous embarquer. Il vaut mieux rester ici», lance un des encadreurs. Sous une chaleur torride, le face-à-face policiers-étudiants dure une trentaine de minutes, marquées par tantôt des chants patriotiques, tantôt des slogans contre la tenue des élections ou pour un changement de système. Infatigables, les étudiants rebroussent chemin.

Ils empruntent le même itinéraire avec la même détermination, encouragés par les klaxons des automobilistes en signe de soutien. Ils reprennent la montée de ce pont en chantant d’une seule voix l’hymne national.

La tension monte d’un cran, lorsqu’un policier, à bord d’un véhicule, leur arrache des mains un immense drapeau et s’en va à toute vitesse. Certains tentent de le rattraper, en vain. La procession poursuit son chemin jusqu’à la Grande-Poste, puis remonte vers l’avenue Pasteur en scandant : «Algérie, libre et indépendante», «Bensalah dégage, Bedoui dégage», «Nous voulons un Etat civil et non un Etat militaire», etc.

Arrivés devant la clinique des grands brulés Claudine et Pierre Chaulet, les étudiants se taisent par respect aux malades qui y séjournent. En face, une autre barricade policière coupe l’accès au Tunnel des facultés. Les étudiants redescendent vers la Fac centrale, puis rejoignent encore une fois la place de la Grande-Poste sous les applaudissements des passants et les youyous des femmes accrochées aux balcons. (Article publié dans El Watan, le 29 mai 2019)

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«Gaïd Salah appelle au dialogue mais exclut la transition»

Par Abdelghani Aichoun

Il est maintenant acquis que l’élection présidentielle du 4 juillet sera «annulée». Adoptant un ton plutôt conciliant, par rapport à celui utilisé dans son discours du 20 mai, le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, a affirmé, hier, à l’occasion de sa visite à la 6e Région militaire, que «l’unique voie pour résoudre la crise que vit notre pays est d’adopter la voie du dialogue sérieux, rationnel, constructif et clairvoyant, qui place l’Algérie au-dessus de toute considération». 

Car, a-t-il ajouté, «l’établissement du dialogue signifie la disponibilité de tous à s’entendre et s’écouter mutuellement, avec pondération, sérénité, engagement et une aspiration sincère vers la nécessité, voire l’impératif, de trouver les solutions idoines sans délai». Tout en rappelant que le peuple algérien «ne veut plus revivre les expériences douloureuses antérieures», faisant référence bien évidemment à la période vécue durant les années 1990, Gaïd Salah a estimé que les Algériens doivent «tirer l’enseignement des expériences et des événements tragiques passés, où la raison était absente et dont l’unique perdant était la patrie».

Ainsi, le chef d’état-major insiste «sur la nécessité que toutes les parties fassent preuve de responsabilité à faire du dialogue la bouée de sauvetage de la patrie». Un dialogue, auquel «les personnalités et les élites nationales, fidèles à la nation et à son intérêt suprême sacré, doivent participer». Gaïd Salah affirme également qu’il est question de «concessions réciproques». «Le dialogue sincère et objectif lors duquel il sera question de l’évaluation des circonstances que vit le pays et de concessions réciproques pour le bien du pays. C’est ainsi que l’on outrepasse les divergences entre les différents avis, ou du moins on réduit les écarts entre les points de vue contradictoires et contrastés, sachant que rien ne s’élève au-dessus de l’intérêt de notre pays», a-t-il dit.

A cet effet, il a tenu à lancer un appel en direction des «personnalités nationales, qui ont une capacité réelle à apporter la contribution judicieuse de façon à trouver les solutions escomptées» et dont «les efforts sincères et dévoués» sont attendus par l’Algérie. Gaïd Salah a signalé, en outre, que l’ANP «accompagnera» les Algériens lorsqu’ils «présenteront leurs propositions constructives».

Après avoir réaffirmé, une nouvelle fois, que l’armée «n’a aucune ambition politique», le vice-ministre de la Défense nationale a déclaré que «les contours de la feuille de route de ce dialogue se préciseront davantage à travers le sérieux et la rationalité des initiatives, et à travers la recherche sérieuse des solutions idoines à cette crise qui perdure, dans les plus brefs délais».

Néanmoins, cet appel au dialogue, survenu après la fin des délais réglementaires pour le dépôt de candidature pour la présidentielle (deux candidatures d’anonymes ont seulement été enregistrées), ne veut pas dire qu’il a finalement accepté l’idée d’une transition. «La priorité aujourd’hui, et je le redis instamment encore une fois, est que chacun de nous croit en l’importance d’aller vers un dialogue productif qui permet de faire sortir notre pays de cette phase, relativement complexe, qu’il traverse et assure ainsi la voie vers la tenue des prochaines élections dans les plus brefs délais possibles, loin, et je le dis, de périodes de transition aux conséquences incertaines, car l’Algérie ne peut supporter davantage de retard et de procrastination», a-t-il déclaré à ce propos, avant d’affirmer que «l’Algérie attend une sortie légale et constitutionnelle qui la prémunira contre toute forme d’exacerbation de la situation». En somme, le chef d’état-major de l’ANP, et contrairement à la semaine dernière, a développé un discours plutôt conciliant envers ceux qui contestent la démarche «constitutionnelle» qu’il a préconisée jusque-là.

Mais son «offre» risque de se heurter au scepticisme des partis politiques de l’opposition qui, surtout après l’échec du processus électoral devant déboucher sur l’élection du 4 juillet, n’entrevoient pas de solution dans le cadre constitutionnel. Les manifestants, tout comme les partis et personnalités politiques, n’ont cessé de réclamer les départs du chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, et du Premier ministre, Noureddine Bedoui, un préalable pour tout début de solution. Se dirige-t-on vers un tel scénario où la «concession» du chef d’état-major de l’ANP s’arrêtera aux discussions autour de la commission d’organisation des élections, sans plus ?

En parlant de «concessions réciproques», Ahmed Gaïd Salah a peut-être voulu montrer sa disponibilité à accepter un compromis qui arrangerait éventuellement le hirak. Mais la réaction de ce dernier dépendra, dans tous les cas de figure, des mesures qui seront prises dans les tout prochains jours et qui donneront un aperçu sur les intentions réelles du pouvoir. (Article publié dans El Watan, le 29 mai 2019)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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