dimanche
28
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Jean-Arnault Dérens
et Laurent Geslin

Zoran Zaev, le chef de l’Alliance sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), évacué le visage et la chemise maculés de sang, une autre élue sociale-démocrate, Radmila Sekerinska, traînée par les cheveux, le député Zijadin Sila, du petit parti de l’Alliance des Albanais, grièvement atteint, qui se débat toujours entre la vie et la mort… Jeudi après-midi, le Sobranié, le Parlement de Macédoine, a été le théâtre de véritables scènes de lynchage.

Plus d’une centaine de militants du mouvement Pour une Macédoine unie a fait irruption dans l’hémicycle vers 17 heures, juste après l’élection de Talat Xhaferi, du parti albanais de l’Union démocratique pour l’intégration (BDI), à la présidence de l’Assemblée, alors que celui-ci était en train de prêter serment sous la bronca des députés nationalistes du VMRO-DPMNE, qui entonnaient des chants patriotiques, tout en dénonçant un «coup d’État».

Selon les vidéos disponibles, parmi ces agresseurs, on trouvait des retraités bien peu résolus à en découdre, qui semblaient plutôt perdus, se demandant ce qu’ils étaient venus faire dans l’enceinte parlementaire, et un nombre plus restreint de gros bras masqués, qui ont directement attaqué les élus de l’opposition. «Des mercenaires et des pauvres vieux auxquels on a fait miroiter quelques promesses, voici ce qu’est devenu le VMRO-DPMNE», commente une habitante de Skopje. Les rares policiers présents sur place n’ont opposé presque aucune résistance, les systèmes de sécurité qui permettent de verrouiller tous les accès au Parlement n’ayant pas été activés, et les unités spéciales n’ont pu reprendre le contrôle du bâtiment qu’au bout de plusieurs heures, en tirant des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes. Les blessés ont été évacués vers les hôpitaux de la capitale, mais aucun assaillant n’a été arrêté.

Tee-shirts noirs et croix orthodoxes brandies à bout de bras, des groupes de «patriotes» manifestent quasi quotidiennement depuis le début du mois de mars, menaçant de faire basculer la Macédoine dans la guerre civile. Toutes ces organisations, récemment apparues, comme le Front national macédonien, sont liées aux conservateurs du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 2006, et à leur chef, Nikola Gruevski, qui a renoncé à exercer la fonction de premier ministre en 2016 mais demeure l’homme fort du pays. Elles sont également liées à la police, dont l’attitude fait débat depuis les violences au Parlement. Le directeur de la Sécurité nationale, Mitko Cavkov, est ainsi resté introuvable toute la soirée de jeudi, mais il a assuré depuis que la police «veillerait au respect de la Constitution», une déclaration jugée fort ambiguë à Skopje. En réalité, il semble bien que les forces de sécurité soient profondément divisées. En 2001, la Macédoine avait déjà failli sombrer dans une guerre civile provoquée par l’apparition de la guérilla albanaise de l’Armée de libération nationale (UÇK-M), mais cette fois-ci, la menace pourrait être différente. «Aucune des deux communautés nationales du pays n’est prête à de nouveaux affrontements. La guerre se déroulera d’abord au sein de la communauté macédonienne elle-même», assure Aleksandra, une militante engagée dans l’accueil des réfugiés qui traversent le territoire macédonien. «Le VMRO-DPMNE a ravivé toutes les divisions du pays, en accusant les sociaux-démocrates d’être des communistes pro-yougoslaves, il a rouvert les vieilles fractures qui divisent les familles depuis plusieurs générations»…

Le VMRO-DPMNE est encore arrivé très légèrement en tête des dernières élections législatives, le 11 décembre dernier, mais il ne dispose plus que de 51 sièges sur les 120 que compte le Parlement, et aucun des 20 députés représentant la minorité albanaise n’est prêt à s’allier avec lui. Au contraire, ils ont adopté une «plateforme» demandant des droits accrus pour leur communauté, et ont décidé de former une coalition avec l’opposition sociale-démocrate. Celle-ci dispose donc d’une confortable majorité parlementaire (67 députés sur 120) et Zoran Zaev aurait dû recevoir la charge de former le gouvernement depuis des semaines déjà. Le 1er mars, le président Gjorge Ivanov a pourtant refusé de la lui accorder, arguant de cette plateforme albanaise, qui remettrait en cause «la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de la République de Macédoine», selon les termes du chef de l’État, lui aussi membre du VMRO-DPMNE. Depuis, le parti nationaliste empêche la formation du Parlement et toutes les institutions du pays sont bloquées. Même les municipalités vont bientôt devoir cesser leurs activités, car les élections locales, qui devaient avoir lieu en avril, n’ont pas pu être convoquées, seul le président du Parlement ayant le pouvoir de le faire.

Le VMRO-DPMNE réclame la convocation de nouvelles élections législatives – alors qu’il n’a bien sûr pas critiqué les conditions dans lesquelles s’est déroulé le scrutin du 11 décembre, organisé par le gouvernement qu’il dirigeait et les institutions qu’il contrôlait… Le parti nationaliste accuse ses adversaires d’ourdir un «coup d’État», mais c’est lui-même qui bloque le fonctionnement normal de toutes les institutions du pays, uniquement par crainte de perdre le pouvoir. Depuis 2015, le VMRO-DPMNE est en effet aux abois, après la révélation d’un vaste système d’écoutes téléphoniques, directement contrôlé par le premier ministre et visant plus de 20 000 citoyens du petit pays, militants d’opposition, journalistes, juges ou simples fonctionnaires. Le chef de l’opposition, Zoran Zaev, enfonçait encore le clou, en lâchant des «bombes», c’est-à-dire d’autres écoutes, à l’origine mystérieuse, mais où l’on reconnaît clairement la voix de Nikola Gruevski et de ses plus proches collaborateurs: ces documents révélaient comment le VMRO-DPMNE a mis en place un système de corruption généralisée, comment le parti blanchit de l’argent, contrôle la justice, exerce des pressions directes sur les médias et se trouve même au cœur de certaines sanglantes affaires criminelles qui ont endeuillé la Macédoine ces dernières années.

A la suite des puissantes manifestations du printemps 2015 et d’une médiation de l’Union européenne, le VMRO-DPMNE a été contraint d’accepter la nomination d’un procureur spécial chargé d’enquêter sur ces affaires, mais le parti ne collabore qu’en traînant les pieds. Pour Nikola Gruevski, conserver le pouvoir est devenu un enjeu vital, la dernière carte qui lui permet d’échapper à la justice.

Les nationalistes macédoniens aux abois

Plombé par ces scandales, VMRO-DPMNE essaie, encore une fois, de mobiliser l’opinion publique macédonienne en agitant la «menace» que représenterait la plateforme adoptée par les partis albanais, mais le succès n’est guère au rendez-vous: les manifestations quasi quotidiennes des «patriotes» n’ont jamais réuni plus de quelques milliers de personnes. «Il y a encore un an, quand son pouvoir semblait inébranlable, le parti pouvait mobiliser dix fois plus de personnes, à commencer par les fonctionnaires craignant pour leur emploi. Aujourd’hui, chacun attend de voir comment le vent va tourner, mais la contrainte a déjà disparu», note un habitant de Skopje. Alors que la ville, sous le choc, se remet péniblement des violences de jeudi, beaucoup veulent croire qu’il s’est agi du «baroud d’honneur» du VMRO-DPMNE.

La plateforme si décriée réclame la reconnaissance constitutionnelle du statut particulier des Albanais, la reconnaissance de l’usage officiel de la langue albanaise et de nouvelles discussions sur le drapeau du pays et son hymne national. Elle va donc plus loin que les accords de paix d’Ohrid, qui avaient mis fin au conflit de 2001. Elle reconnaît des droits élargis pour la communauté albanaise, qui représente près d’un quart de la population totale du pays, comme du reste pour les autres minorités du pays (Bosniaques, Roms, Serbes, Turcs, etc.), mais elle ne revendique pas l’éclatement de la Macédoine ni sa transformation en un Etat «binational». Pour adopter ce texte, les trois principaux partis albanais de Macédoine se sont réunis à Tirana, la capitale de l’Albanie voisine, dont le VMRO-DPMNE ne manque bien sûr pas de dénoncer «l’immixtion dans les affaires intérieures de la Macédoine»: de quoi relancer toutes les spéculations sur la menace que les revendications nationalistes albanaises feraient planer sur les Balkans, un argument que les réseaux nationalistes serbes, très relayés par les extrêmes droites européennes, répercutent abondamment depuis plusieurs mois.

Le contexte régional est en effet délétère, et l’escalade des tensions en Macédoine intervient alors que les provocations croisées font craindre des dérapages inquiétants au Kosovo voisin, où le «dialogue» poussivement mené par Belgrade et Pristina, avec l’entremise de l’UE, est au point mort, tandis que les frictions se multiplient sur le terrain. La presse serbe, et notamment les influents tabloïds, tous fort proches des autorités de Belgrade, accordent une importance inédite aux événements de Macédoine, titrant même, comme Informer, que «la nouvelle guerre des Balkans» aurait déjà commencé à Skopje. Ce même journal explique que les nationalistes albanais, en plus d’une large partie de la Macédoine, vont aussi réclamer l’annexion de tout le sud de la Serbie, «de Niš à Pirot»… Comme pour confirmer le climat d’angoisse créé par les médias, le premier ministre Vucic a annoncé samedi un renforcement des mesures de sécurité sur la frontière entre la Serbie et la Macédoine.

Pour sa part, le Premier ministre d’Albanie Edi Rama vient de lancer un nouveau pavé dans la mare. Dans une interview publiée le 18 avril par le site américain Politico, il explique que si la voie de l’intégration européenne leur reste fermée, l’Albanie et le Kosovo n’auront pas d’autre solution que de se réunir. Cette éventualité a toujours été écartée par les politiques occidentales dans la région, qui craignent plus que tout une nouvelle remise en cause des frontières, laquelle pourrait déstabiliser l’ensemble des Balkans. Depuis le début des années 2000, la seule perspective politique offerte aux pays de la région est celle de l’intégration européenne, mais elle est gelée depuis le début du mandat de la Commission Juncker, en novembre 2014, et elle a même totalement disparu des agendas politiques depuis le Brexit.

Les déclarations d’Edi Rama ont suscité une immédiate levée de boucliers à Belgrade, où l’on crie à la menace de la «Grande Albanie». Pourtant, le véritable destinataire du message n’était nullement la Serbie, mais bien l’UE elle-même. Incisif, le journaliste serbe Dejan Anastasijevic demandait, dans un éditorial de l’hebdomadaire indépendant Vreme: «comment se fait-il que, 18 ans après la fin des derniers combats sanglants dans les Balkans, le seul argument que la région soit capable d’avancer pour revendiquer la relance de son processus d’intégration soit la menace d’une nouvelle guerre? Et une seconde question vient immédiatement s’ajouter à celle-ci: est-ce parce qu’il s’agit du seul argument que Bruxelles soit encore en mesure d’entendre?»

A vrai dire, les responsables européens semblent dramatiquement impuissants face à l’amoncellement des menaces. Les missions européennes se sont multipliées à Skopje, tandis que la haute représentante Federica Mogherini ou le commissaire à la politique de voisinage Johannes Hahn appelaient rituellement au «dialogue», en tentant toujours de ramener le SDSM et le VMRO-DPMNE à la table des discussions… En réalité, l’UE (Union européenne) semble tétanisée par la crise et n’arrive même pas à rappeler au parti de Nikola Gruevski l’impérieuse nécessité de respecter le résultat des élections, ce qui s’explique par la position bien particulière du pays.

De plus en plus fragilisé sur le plan intérieur, le VMRO-DPMNE a d’ailleurs compris que son ultime planche de salut pouvait venir de la géopolitique. Depuis 2015, la Macédoine a effectué un rapprochement marqué avec la Russie, assez surprenant au regard de l’histoire et des références idéologiques du VMRO-DPMNE. Le Kremlin, qui n’avait jusqu’alors jamais montré beaucoup d’intérêt pour la Macédoine, n’a pas manqué de sauter sur l’occasion de dénoncer les sombres visées occidentales dans les Balkans et multiplie les déclarations enflammées sur les risques de déstabilisation du pays. La présence économique russe en Macédoine est pourtant quasiment nulle et ces déclarations relèvent surtout de la rhétorique de nouvelle guerre froide, mais cela conforte Skopje, qui peut toujours détourner les critiques européennes en agitant la menace d’un rapprochement encore plus appuyé avec Moscou.

Surtout, la Macédoine joue de sa position de verrou de la route des Balkans. Depuis le début de la crise des réfugiés, elle s’est considérablement rapprochée des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie), partisans d’une fermeture des frontières européennes, tandis que le VMRO-DPMNE, déjà membre du Parti populaire européen (PPE) renforçait ses liens avec les conservateurs autrichiens, eux aussi favorable à une attitude de fermeté. Les autorités de Skopje font valoir qu’elles gardent les frontières du pays avec la Grèce, où plus de 60 000 réfugiés rêvent toujours de rejoindre l’Union européenne, tout en rappelant qu’elles pourraient bien être contraintes d’abandonner leurs positions si l’opposition accédait au pouvoir… La perspective a tout du pire cauchemar possible pour les dirigeants européens. (Article publié sur le site Mediapart le 30 avril 2017)

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