lundi
26
juin 2017

A l'encontre

La Brèche

EspanaPar le Colectivo Ioé

Plus de 90% de la population espagnole pense que la répartition des revenus est injuste et que les intérêts des marchés transnationaux de la dette passent avant le bien-être général, mais ces questions sont considérées habituellement comme intouchables et restent en dehors du débat politique.

Les biens et les revenus produits en Espagne sont répartis d’une manière toujours plus inégalitaire et se trouvent soumis aux marchés transnationaux de la dette qui détournent une partie importante du produit national vers les créanciers étrangers, les tout-puissants «marchés».

Inégalité économique croissante

Comme nous l’avons déjà montré, l’inégalité dans la répartition de la richesse en Espagne est très profonde et s’est accrue de manière continue durant la première décennie du XXIe siècle. Les 10% des ménages les plus riches ont accru leur patrimoine moyen entre 2002 et 2011 de 52%, passant en moyenne de 811’675 à 1’230’500 euros, en valeur constante, tandis que les 25% les plus pauvres ont vu le leur diminué de 5,5%, de 15’023 à 14’200 euros en moyenne [1]. La distance ou taux d’inégalité entre les patrimoines moyens des deux groupes a passé de 54 à 87, ce qui veut dire que l’inégalité de la richesse a explosé de 60% en une décennie seulement.

• Qui sont ces 10%, soit 1,7 million de ménages, qui accaparent la richesse en Espagne?

Pour commencer ce sont les 80,4% des patrons, qui perçoivent chaque année à titre de « profits » plus de 40% du PIB, selon la Comptabilité nationale [2].

Les 26,7% des personnes propriétaires d’un négoce privé (Enquête financière des familles 2011, Banque d’Espagne) [3].

La majorité des hauts fonctionnaires de l’Etat, des directeurs et techniciens qualifiés, qui gagnent plus de dix fois le Salaire minimum interprofessionnel (AEAT/Agencia tributaria/Administration des impôts).

Les 89% de ces ménages riches possèdent une deuxième résidence (d’une valeur moyenne de 384’000 euros), beaucoup possèdent des automobiles de gamme supérieure qu’ils renouvellent fréquemment et ont un niveau de consommation en voyages, bijoux et autres dépenses somptuaires, bien supérieur au reste de la société et, malgré leurs dépenses, leurs revenus sont si élevés que leur patrimoine global a augmenté de plus de mille milliards d’euros durant la décennie étudiée (2002-2011).

• Au pôle opposé, le quart le plus pauvre, soit 4,3 millions de ménages, comprend les secteurs de la population exclus par le modèle économico-politico-culturel en vigueur :

Des personnes qui ont été expulsées de leur poste de travail car 2,3 millions de postes ont été détruits entre 2008 et 2016 selon l’Enquête sur la population active.

La main-d’œuvre dont l’emploi est précaire : 3,7 millions de contrats à durée déterminée selon la même source, 2,2 millions en situation de « pauvreté au travail » due aux salaires très bas selon Eurostat.

Les familles qui ont été chassées par la force de leur logement (447’000 « dépossessions » enregistrées par le Conseil général du pouvoir judiciaire entre 2008 et 2015) ou qui sont menacées d’expulsion (10% des foyers ont des retards dans le payement de leur hypothèque ou de leur loyer, selon l’Enquête sur les conditions de vie de 2015).

En général, il s’agit de ménages qui ont des revenus très réduits et qui arrivent avec difficulté à la fin du mois (20%) ou avec beaucoup de difficulté (15%) et qui ne peuvent pas faire face à des dépenses imprévues (39% selon la même source), surtout s’ils ne disposent pas de prestations sociales complémentaires (pensions soumises à l’impôt ou non soumises à l’impôt, prestations de chômage, etc.). La situation est particulièrement grave pour ceux qui vivent en état de « pauvreté sévère » (en dessous des 30% de la médiane des revenus), ce sont 6,2% des ménages du pays soit 3 millions de personnes selon l’Enquête sur les conditions de vie de 2014) [4]. Dans ces cas, les situations de grave urgence sociale sont fréquentes, avec des problèmes d’expulsion du logement, de sous-alimentation, de coupure des approvisionnements de base en eau, électricité et gaz, pour raison d’impayés et d’aggravation de maladies liées à la pauvreté.

Pour ces personnes plus appauvries, il existe un ultime réseau d’appui ou revenu minimum au niveau de la communauté autonome, dont la mise en application étriquée ne permet qu’à 617’000 personnes d’y accéder (en 2014), soit le cinquième de ceux qui souffraient cette année-là de pauvreté sévère. Il ne devrait pas être étrange donc, quoique cela paraisse incroyable, qu’une étude de terrain récente ait enregistré dans la ville de Madrid 387’892 personnes qui bénéficient des points de distribution de nourriture pour personnes qui ont faim [5].

Endettement de l’Etat, des entreprises et des familles

Avant la crise, durant les cinq années 2003-2008, la dette extérieure du secteur privé espagnol avait augmenté dix fois plus que celle du secteur public, dépassant largement les 2600 milliards de dollars en additionnant la dette bancaire et d’autres dettes privées. Par contre, depuis 2008, la dette publique envers des créanciers étrangers a augmenté de 51% tandis que l’endettement privé diminuait de moitié par l’effet des aides par centaines de millions aux banques privées et du maintien d’une politique fiscale régressive qui favorise impudemment les grandes entreprises (voir le graphique 1) [6].

Graphique 1
Evolution de la dette externe de l’Espagne, publique et privée (2008-2015)
En millions de dollars

Evolucio_n_deuda_externa_en_espan_a

Source : Joint External Debt Hub élaboré par la Banque des Règlements Internationaux, le FMI, l’OCDE et la Banque Mondiale.

 

Selon un récent rapport sur les paradis fiscaux émanant de Oxfam-Intermon (informe sobre paraísos fiscales, Oxfam-Intermon, n° 38, mai 2016), « la pression fiscale continue de retomber d’une manière très disproportionnée sur la consommation [TVA] et le travail, tandis que la richesse reste pratiquement défiscalisée et que la contribution patronale s’est effondrée. Le recouvrement par l’impôt de sociétés en 2015 est pratiquement la moitié qu’avant la crise et à cela contribue avec un poids croissant la présence de filiales d’entreprises de l’Ibex-35 dans des paradis fiscaux, présence qui a été multipliée par 3,3 entre 2009 et 2014. » [7] Les grands créanciers de la dette obtiennent des plus-values gigantesques de leurs investissements en Espagne [comme détenteurs d’obligations d’Etat, entre autres] mais contribuent à peine aux rentrées d’impôts, et ce sont les classes travailleuses et la population en général qui apportent le plus au travers de l’impôt sur le revenu des personnes physiques et de la TVA.

Paradoxalement, les marchés de la dette sont à la fois ceux qui contribuent le plus au déficit public, en esquivant les impôts sur leurs investissements en Espagne, et ceux qui en profitent en faisant du déficit public leur source de leurs affaires. Entre 2008 et 2015, les intérêts de la dette publique payés par les comptes généraux de l’Etat s’élèvent à 260 milliards d’euros et les nouvelles émissions de dette publique pour financer le déficit s’élèvent à 668 milliards d’euros. De cette manière, entre 2008 et 2015, la dette publique a été multipliée par trois jusqu’à atteindre au premier trimestre de 2016 la hauteur du PIB, ce qui n’était plus arrivé depuis 1909.

Les entreprises espagnoles, bien qu’elles aient réduit les chiffres de dette exorbitants d’avant la crise, restent elles aussi fortement endettées envers l’étranger. Selon les données du Fonds monétaire international, l’investissement financier d’entreprises étrangères en Espagne (avec 1016 milliards de dollars en juin 2015) représente le double des investissements à l’étranger des entreprises espagnoles (535 milliards), ce qui fait de l’Espagne le pays européen avec le bilan le plus négatif de capital transnational [8]. La majorité des pays européens exportent plus d’investissements en capitaux qu’ils n’en reçoivent, avec en tête la Suisse, l’Irlande et le Luxembourg. Tandis que l’Espagne reste en queue avec un bilan négatif de 47%, loin devant l’Italie avec 16%. Cet endettement extérieur des entreprises espagnoles (à l’égard principalement de la France, de l’Allemagne, des Etats-Unis, du Luxembourg et de la Grande-Bretagne) est habituellement jugé positif, en oubliant que de tels investissements représentent plus du tiers de l’appareil productif espagnol et donc une part correspondante de sa valeur ajoutée, de ses profits et de ses décisions stratégiques, qui passent en mains de créanciers/marchés étrangers.

Le dernier degré de la dette est celle des ménages espagnols. Celle-ci a presque été triplée durant les 20 dernières années en passant de 300 à 800 milliards d’euros, en valeur constante. Comme nous le montrions dans notre rapport de l’année passée, cette charge de dette est beaucoup plus grande pour les ménages qui ont le moins de moyens (les 25% avec le moins de fortune) dont les dettes pendantes représentaient en 2011 les 88% de leur richesse nette tandis que les versements annuels qu’ils devaient payer pour les amortir absorbaient les 46% de leurs revenus annuels. Soit des charges bien supérieures à celles du reste de la population et qui conduisent inexorablement de nombreuses familles appauvries à la cessation de payements et à des situations d’exclusion sociale.

Jusqu’à quand les marchés s’imposeront-ils à la politique?

Tant l’inégalité dans la répartition de la richesse que la subordination de la politique à l’économie sont des faits au sujet desquels il y a une croissante conviction partagée dans l’opinion publique. Ainsi, selon une enquête périodique réalisée par le Centre d’investigations sociologiques (CIS) du gouvernement entre 1997 et 2013, la proportion de ceux qui pensent que la distribution des revenus en Espagne est « injuste » ou « très injuste » a passé de 81% à 91% durant cette période. En particulier, la part de ceux qui pensent que cette distribution est « très injuste » a plus que doublé durant cette période, passant de 18,9% à 40,7% (voir graphique 2). Par ailleurs, les sondages qualitatifs du même CIS reconnaissent que « la corrélation de forces entre les pouvoirs économiques et politiques est clairement en faveur des premiers. Aujourd’hui, le pouvoir ultime est celui de l’argent. » (Etude n° 2865, 2013, dirigée par José Luis de Zárraga).

Graphique 2
Population adulte qui pense que la distribution des revenus en Espagne
est injuste ou très injuste (1997-2013)

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Source : Centre d’Investigations sociologiques/CIS

 

La politique économique appliquée par les gouvernements successifs, tant du PSOE que du PP, ne s’est pas orientée vers la résolution de ces problèmes fondamentaux d’inégalité et de dépendance de la société espagnole, ce qui a provoqué dans l’opinion publique un rejet croissant des partis politiques, du parlement et du régime constitutionnel institué en 1978. Dans ce contexte ont surgi des mouvements nouveaux comme celui du 15M, les marées de toutes les couleurs, et diverses plateformes électorales qui, du moins dans leur inspiration initiale, proposaient un changement de paradigme dans l’économie et dans l’exercice de la politique qui permette une redistribution plus équitable de la richesse et la participation directe des populations dans les questions qui les concernent. Tout particulièrement, les gouvernements de l’Espagne et de l’Union européenne sont dénoncés pour gérer la crise et la dette publique comme des outils de soumission des peuples aux pouvoirs économiques et financiers.

L’onde longue du capitalisme néolibéral, qui a commencé dans les pays occidentaux dans les années 1970, a configuré un modèle social hiérarchisé, tant pour ce qui est de la distribution des ressources (revenu et richesse) que de la répartition du pouvoir chargé de gérer cette inégalité, sous l’hégémonie des grandes entreprises transnationales, financières et non financières. Mais cela accroît également le conflit social entre les groupes minoritaires puissants et les mouvements qui prennent en charge les intérêts des majorités dominées. Les processus électoraux en cours ne semblent pas disposés à livrer bataille pour ouvrir en Espagne une période constituante mais, tôt ou tard, il sera inévitable de chercher des alternatives à un système chaque fois plus injuste, hiérarchisé et délégitimé aux yeux de l’opinion publique. (Publié sur le site Barometro social de Espana, le 10 juin 2016. Traduction A l’Encontre)

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[1] A mi chemin entre les deux groupes, les ménages intermédiaires (situés entre les 25% les plus pauvres et les 10% les plus riches) ont accru leur richesse de 32% durant la même période 2002-2011 (de 140’784 à 186’207 euros en moyenne) faisant office de coussin amortisseur entre les deux pôles extrêmes.

[2] Les 10% de ménages les plus riches sont propriétaires des 73,6% des actions cotées en Bourse et des 90,9% des actions non cotées en Bourse, selon la dernière Enquête financière des familles de la Banque d’Espagne, réalisée en 2011 et publiée en 2015.

[3] La valeur « médiane » des négoces de ce secteur de patrons à leur compte est de 236’000 Euros, soit quatre fois supérieure à celle des patrons qui sont dans la fourchette de richesse entre les 75% et les 90% (63’500 euros) et douze fois plus que les patrons qui sont dans la fraction de la population située en dessous des 25% les plus riches (19’800 euros de valeur « médiane »). Ou dit autrement, les patrons à leur compte situés dans les 10% les plus riches des ménages concentrent approximativement la moitié de la valeur de marché des négoces privés qui existent en Espagne.

[4] Données obtenues par le Réseau de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (European AntiPoverty Network) à partir de micro-données de l’Enquête sur les conditions de vie de 2014. L’Institut national de statistiques/INE publie l’indicateur de « risque de pauvreté » (en dessous des 60% de la médiane des revenus) mais pas celui de « pauvreté sévère » (en-dessous des 30%).

[5] Enquête effectuée par des étudiants dirigés par des professeurs de la Faculté de travail social de l’Université Complutense de Madrid en collaboration avec le Réseau de la Lettre contre la Faim (Red de Carta contra el Hambre). La prépublication du rapport final comptabilise 303 points de distribution de nourriture avec 6470 personnes chargées de la distribution, professionnels et volontaires.

[6] Le Joint External Debt Hub est une statistique élaborée conjointement par la Banque des Règlements Internationaux, le Fonds Monétaire International, l’OCDE, et la Banque mondiale, qui permet d’obtenir une vision globale de l’ampleur et des caractéristiques de la dette externe au niveau mondial. Elle rassemble chaque trimestre (la dernière est du troisième trimestre 2015) l’information détaillée de la dette externe de 70 pays, dont tous ceux de l’Union européenne.

[7] IBEX-35 est le principal indice boursier espagnol, calculé sur les 35 principales entreprises espagnoles cotées dans les quatre principales bourses d’Espagne, Madrid, Barcelone, Bilbao, Valence.

[8] La série statistique Coordinated Portfolio Investment Survey du FMI va de 2001 à 2015 et rassemble de l’information sur les débiteurs et les créanciers des investissements internationaux en valeurs financières (actifs en portefeuille, en forme d’obligations et d’actions, fonds d’investissement et assurances, et dette publique ou privée) en détaillant dans chaque cas les pays d’origine et de destination et les quantités investies.

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