vendredi
23
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Il quitte Séville pour Munich, en juin 2012.

Il quitte Séville pour Munich, en juin 2012.

Par Jaime Prats Aznar

Les démographes divergent sur le nombre de sorties vers l’étranger. Dans certains cas, le chiffre officiel de 225’000 est multiplié par trois. Un mécanisme statistique capable d’enregistrer ces sorties avec rapidité fait défaut.

Et si la sortie des Espagnols vers l’étranger n’était pas aussi massive que le veut le sentiment qui s’est répandu à ce sujet? C’est ce qu’envisage une étude élaborée par Carmen González Enríquez, de l’Institut royal Elcano, sur la base des informations données par les consulats. La chercheuse note que seul 2% des nationaux qui vivent à l’extérieur sont des personnes nées en Espagne qui ont fait leurs valises en raison de la crise, soit à peine 39’912 personnes.

Mais que se passe-t-il si les données officielles ne reflètent pas ce qui se réalise en réalité et que ces dernières sous-estiment l’émigration des nationaux? C’est le point de vue que défend Amparo González Ferrer, sociologue et spécialiste en démographie du Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC). Selon elle, le nombre de personnes qui ont quitté le pays entre 2008 et 2012 – c’est-à-dire les sorties d’Espagne, non la somme de nationaux à l’étranger telle que compilée par l’analyse précédente de sa collègue – est plus proche des 700’000 personnes que des 225’000 «officiels».

La perte de population en Espagne en raison de l’émigration est irréfutable à la lumière des données. Hier [16 janvier 2014], le recensement qu’a publié l’Instituto Nacional de Estadística (INE), pour la date de janvier 2013, enregistre une sortie de 135’538 habitant·e·s en une année sur un total de 47’129’783. Il y a également des doutes sur l’ampleur de la crise, du taux de chômage – en particulier celui des jeunes (entre 15 et 24 ans), qui atteint les 54% – de même que les drames humains engendrés par l’effondrement des conditions de vie. Mais, dans quelle mesure l’augmentation de la sortie en raison de la situation économique? Il existe à ce sujet un débat au sein de la communauté scientifique en raison de l’absence d’un mécanisme statistique capable d’enregistrer avec rapidité et efficacité le départ de nationaux.

Carmen González Enríquez, professeure de sciences politiques à l’Université nationale de formation à distance (UNED), s’est penchée sur cette question, à l’origine du débat public ouvert par la couverture médiatique qui s’est développée autour du départ de chercheurs (ce que l’on appelle la «fuite des cerveaux») et, de manière plus générale, de professionnels qualifiés. Sa conclusion est que la sortie du pays de citoyens de l’Etat espagnols est très faible. D’après elle, «le discours selon lequel il y aurait une sortie massive de personnes est une affirmation exagérée qui créé une inquiétude qui n’est pas nécessaire.» De fait, le phénomène est, selon elle, tellement limité, même d’une ampleur «ridicule» en chiffres, qu’elle se demande «pourquoi il n’y a pas beaucoup plus de personnes qui décident de faire le pas de rechercher de meilleures conditions salariales ou de vie dans d’autres pays.»   

D’autres travaux reflètent des conclusions similaires. Il en va ainsi des dernières données sur les migrations de l’INE. Ce rapport, avec les enregistrements du premier semestre 2013, montre de quelle manière l’Espagne enregistre une baisse de population et que cela est dû à son solde migratoire négatif.

Au cours des six premiers mois de l’année passée, 259’227 personnes quittèrent le pays, mais l’écrasante majorité de celles-ci (219’537) étaient des étrangers. C’est-à-dire, en parallèle des observations de González Enríquez, seul le 10% des personnes qui quittèrent le pays au cours de la période analysée (26’281) sont nées en Espagne.

La chercheuse de l’Institut Elcano ne centre pas le projecteur sur les données des sorties (migrations), mais sur le recensement des Espagnols résidents à l’étranger (PERE, Padrón de españoles residentes en el extranjero), un document réalisé par l’INE à partir des inscriptions que font les émigrants auprès des bureaux consulaires. Selon ces enregistrements, le nombre d’Espagnols natifs (excluant les naturalisés) résidant à l’extérieur a augmenté de seulement 6% (39’912 personnes) entre janvier 2009 et janvier 2013. Il y avait un total de 633’750 en 2009 et 673’662 en 2012. Sur le nombre précédent, 20’000 sont en Europe, 7’000 en Amérique latine et les autres 13’000 dans le reste du monde.

«Il s’agit d’une bonne analyse», commente Albert Esteve, du Centre d’études démographiques (CED) de l’Université autonome de Barcelone. «Autant les données officielles de sorties [de l’INE] que celles de destination [du PERE] peuvent sous-estimer dans une certaine mesure le nombre de personnes qui quittent l’Espagne et qui ne sont pas enregistrées, mais, de manière générale, on ne parle pas d’un grand pourcentage de personnes qui s’en vont.»    

González Enríquez considère que la préoccupation déclenchée par l’émigration de nationaux est directement liée à la société espagnole «qui a été exceptionnellement immobile au cours des dernières décennies», en particulier depuis que la grande vague migratoire du franquisme est arrivée à son terme au cours des années 1970. Selon González Enríquez, rester proche de la maison famille des parents et des amis «a été une priorité pour la majorité», ce qui explique non seulement les réticences à quitter le pays, mais aussi «l’alarme actuelle» qui, insiste-t-elle, «n’est pas validée au regard des chiffres réels.»    

Elle ajoute: «l’expérience des années 1970 pèse beaucoup sur la situation actuelle en termes d’orgueil de la patrie». Il y avait alors un départ massif d’Espagnols vers l’étranger. En outre, il s’agissait d’une population rurale, sans qualification, dont le destin était d’occuper les postes au bas de l’échelle dans l’industrie ou dans le secteur de la construction des pays d’accueil. «Le souvenir négatif» du départ d’une main-d’œuvre bon marché vers l’étranger demeure encore dans l’imaginaire collectif. Actuellement, cependant, seuls des travailleurs disposant d’une formation universitaire quittent le pays. «Pour ceux qui partent, qui peuvent se rendre à l’étranger et y trouver du travail, c’est une bénédiction. Cela ne nuit pas à l’économie espagnole. En ce moment, le problème réside dans le manque de crédit et non de personnel qualifié», pointe-t-elle.

La chercheuse est consciente que son travail donne des ailes aux thèses gouvernementales qui s’obstinent à adoucir et à ôter de la gravité aux conséquences (pauvreté, augmentation des inégalités, diminution du pouvoir d’achat, ébranlement des perspectives d’avenir) provoquées par l’effondrement économique sur la société espagnole. «Je sais que ce thème est très chargé politiquement, mais qui puis-je? Je suis parvenue à cette conclusion grâce aux données que j’ai traitées, sans aucun préjugé; je me suis trouvée face à la situation que je décris.»    

Esteve, de son côté, partage l’idée que l’Espagne ne s’est pas convertie en un pays d’émigration. «Le gros de la dynamique migratoire a fondamentalement comme protagoniste les étrangers ou les personnes naturalisées d’origine étrangère», explique-t-il, comme le rendent les données de l’INE. Pour ce démographe du centre de l’Université autonome de Barcelone, l’émigration actuelle répond à une situation de rééquilibrage suite à l’avalanche d’étrangers qu’a reçue l’Espagne au cours de la dernière décennie. «Il s’agit surtout de rajustement d’immigrés qui ne se sont pas installés dans le pays. Il y a un peu de population espagnole, mais ce n’est pas elle qui est au centre du gros de la statistique migratoire», insiste-t-il.

«La partie de la population qualifiée qui est hors d’Espagne est un dommage, c’est un phénomène préoccupant que des personnes formées ne puissent pas s’installer et se développer professionnellement en Espagne; mais que cela touche beaucoup de gens est une autre question. La tâche du démographe et du sociologue se concentre sur l’analyse des phénomènes ainsi que leur quantification», commente-t-il.

Une différence d’un à trois

Ces analyses qui indiquent un nombre modeste de sortie d’Espagnols se fondent sur les données qu’offrent autant l’INE que le recensement des habitants à l’étranger (PERE). Mais pour Amparo González Ferrer – du Centro de Ciencias Humanas y Sociales (CCHS) du CSIC ­– ces chiffres ne sont pas utiles. Ils ne permettent pas de dégager des indicateurs précis pour les questions qui ont de l’importance afin d’évaluer l’émigration de nationaux: combien d’Espagnols s’en vont et à quel moment le font-ils?

D’une part, parce que les données s’abreuvent à la même source: les registres consulaires. Les données de migrations de l’INE ou les exclusions du recensement se produisent – quelque chose qui tient de la cuisine statistique à partir d’autres estimations – si les émigrés s’inscrivent en hausse au PERE. C’est-à-dire, Juan Pérez est retiré du recensement de Séville – et figure comme émigrant par l’INE – lorsqu’il s’inscrit auprès du consulat d’Hanovre (que recueille le PERE).

Le problème est que ni Juan Pérez, ni la majorité des Espagnols qui quittent le pays s’inscrivent habituellement auprès des consulats, de ce fait González Ferrer est convaincue qu’il y a une poche fantôme d’émigrants nationaux non comptabilisés.  

La chercheuse du CSIC explique que pour s’inscrire il est nécessaire que l’on envisage de demeurer dans le pays au moins une année, ce qui nécessite un permis de travail d’une même période, une condition que ne remplissent pas nombre d’Espagnols lors de leur arrivée dans leur nouvelle destination.

Mais, d’autre part, l’enregistrement consulaire implique peu d’avantages (comme le vote par courrier) et c’est une démarche peu pratique. Il faut se déplacer et cela implique d’être retiré du recensement en Espagne, ce qui suppose la perte du médecin traitant de la localité d’origine ou les droits d’accéder, par exemple, à un logement subventionné.

Ainsi, une grande partie des Espagnols à l’étranger ne s’inscrit auprès du consulat que s’ils n’ont pas d’autre solution – par exemple: renouveler le passeport, inscrire l’un de ses enfants – ce qui peut arriver après des mois ou des années de vie à l’étranger.

González Enríquez, de l’Institut Elcano, est consciente que pas tous les Espagnols qui émigrent ne s’inscrivent auprès des bureaux consulaires. Devant le risque que les données qu’elle traite soient bien inférieures à la réalité, elle a comparé les chiffres du PERE avec ceux de la population espagnole établis par les offices de statistique d’Allemagne, du Royaume-Uni, de France et de Suisse (les pays qui réunissent 76% de l’émigration espagnole en Europe).

La conclusion est que les renseignements des consulats aboutissent à un chiffre qui est même supérieur à ceux des registres statistiques de ces pays de destination, ce qui l’amène à conclure que son étude «ne sous-estime pas le nombre d’Espagnols à l’étranger.» 

Mais, outre la sous-déclaration auprès des consulats, Amparo González-Ferrer détecte un autre élément qui l’amène à ne pas considérer comme fiable la manière officielle de mesurer la sortie de nationaux. Les rapports du PERE montrent une photographie figée des résidents à l’étranger, c’est-à-dire, le solde (la soustraction) entre les hausses et les diminutions des registres consulaires à un moment donné. «Avec cette image figée, on n’aperçoit pas les flux d’entrée et de sortie de population, où se trouve l’information», commente-t-elle.

Par exemple, que ceux qui s’en vont sont les jeunes en âge de travailler et que ceux qui reviennent sont des retraités. Avec l’intention d’obtenir des données précises sur l’entrée des Espagnols dans différents pays, la chercheuse a fait appel aux données officielles de l’arrivée d’Espagnols au Royaume-Uni (la statistique des variations d’habitants, autre source qu’emploie l’INE pour actualiser le recensement) et les a comparées avec les registres britanniques, soit les demandes d’enregistrement auprès de la sécurité sociale [National Health Service] du Royaume-Uni, une démarche obligatoire. Le résultat est que les chiffres britanniques sont jusqu’à sept fois plus importants que les données officielles espagnoles (la même étude comparant les données allemandes multiplie par six les données de l’INE).

González Ferrer commente: «Tenant en compte cette importante sous-déclaration dans les chiffres [officiels], il est plus que probable» que l’émigration espagnole depuis le début de la crise soit trois fois supérieur aux chiffres comptabilisés par les sources que publie l’INE, c’est-à-dire, qu’il s’agisse de 700’000 personnes face aux 225’000 officiels.

C’est une grande différence, bien qu’il faille tenir en compte le fait que ces chiffres se limitent à comptabiliser les sorties, c’est-à-dire qu’entre ces 700’000 personnes – comme pour les 225’000 officielles – il y aura certains qui seront rentrés. Mais, de plus, à la différence de l’étude de sa collègue, sont inclus les Espagnols naturalisés. Ils sont nombreux. Il ne faut pas oublier que l’Equateur est la quatrième destination d’émigrants espagnols (après la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni), en raison du nombre de naturalisés qui rentrent.

«Même si l’on ne peut pas qualifier de massive la sortie d’Espagnols, on ne peut toutefois nier l’évidence que ces flux augmentent», ajoute González-Ferrer, qui détecte la nécessité de réviser les statistiques officielles afin de mesurer de manière plus fiable ce mouvement de population. (Traduction A l’Encontre; article publié dans le quotidien El País, le 17 janvier 2014)

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