lundi
23
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Marti Caussa

Les élections du 21 décembre (21-D) ont confirmé à nouveau la majorité absolue des indépendantistes dans le Parlament. Cela a signifié la défaite politique de l’article 155, malgré le fait que cet article et ses conséquences sont toujours en vigueur. En revanche, le bloc «unioniste» [favorable à «l’union» dans le cadre l’Etat espagnol issu de la Transition de 1978] et défenseur de l’article 155 est devenu plus fort et plus agressif. Ciudadanos (C’s) a obtenu le plus grand nombre de suffrages et de députés, et est devenu la force hégémonique dans ce bloc. La majorité pro-indépendance en termes de suffrages et de sièges légitime la lutte pour la République catalane et le résultat du référendum du 1er octobre. Toutefois, le manque de clarté stratégique se perpétue. Le 27 octobre a montré que la stratégie de la majorité indépendantiste n’avait pas d’utilité. Mais aucun pas n’a été fait pratiquement en direction d’un réexamen de cette orientation. Et certaines propositions actuelles avancées indiquent une direction inquiétante.

La majorité indépendantiste au Parlament (JuntsxCat, représenté par Carles Puidgemont, ERC, représenté par Oriol Junqueras, et la Candidature d’unité populaire-CUP) a été à nouveau validée, malgré la perte de 2 sièges (70 au lieu de 72). Le pourcentage est resté pratiquement le même (47,49 contre 47,74% en 2015) dans une situation de participation extraordinaire (près de 82%). Et le nombre de voix ce 21 décembre a augmenté légèrement par rapport au référendum du 1er octobre et à celui du 27 septembre 2014 convoqué par Artur Mas (respectivement 2 063 361 voix contre 2 044 038 et 1 897 274), mais dans un contexte dans lequel un nombre supérieur de votes valables (245 000) ont été enregistrés par rapport au 27 septembre.

Les rapports de forces au sein du bloc indépendantiste ont été modifiés de manière sensible, mais pas fondamentalement. La candidature de Puigdemont a réussi à maintenir son leadership, grâce à une plus grande autonomie par rapport au PDeCat [Parti démocrate européen catalan]. ERC [Gauche républicaine catalane] a presque égalé les résultats de JuntsxCat, mais n’a pas réussi à les dépasser, comme annoncé par la plupart des sondages. Ce qui aurait signifié que la gauche modérée aurait atteint la majorité au sein du bloc indépendantiste et probablement la présidence d’Oriol Junqueras. Mais le changement le plus important a été le recul de la candidature anticapitaliste de la CUP, qui a perdu plus de 140 000 voix et 6 députés. Cela implique qu’elle sera beaucoup moins décisive qu’auparavant dans sa capacité à conditionner la politique du bloc indépendantiste et l’élection du président.

Catalunya en Comú-Podem [coalition de cinq formations: Catalunya en Comú, Podem, Barcelona en Comú, Iniciativaper Catalunya Verds et Esquerra Unida i Alternativa], qui devrait continuer à se qualifier comme force de gauche et souverainiste malgré sa campagne électorale, a perdu près de 43 000 voix et 3 députés. Elle a obtenu 323 695 voix et 8 députés, moins que la coalition Catalunya Sí Que es Pot en 2015 (366 494 voix et 11 députés) et que ICV / EUiA [Initiative pour la Catalogne Verts – Gauche unie et alternative] en 2012 (359 705 voix et 13 députés).

Les partis unionistes et partisans de l’article 155 n’ont pas pu empêcher la victoire du mouvement indépendantiste. Néanmoins, ils sont parvenus à être très proches de leurs résultats précédents en suffrages (174 000 de moins) et en pourcentage (4% de moins); la différence de sièges est plus grande (13). Cela signifie que la Catalogne est divisée en deux grands blocs: un indépendantiste, avec une influence partagée entre le centre néolibéral et la gauche modérée; et un autre «unioniste», défenseur de l’article anti-démocratique 155 et hégémonisé par la droite néolibérale. La gauche de rupture est très minoritaire au sein du bloc indépendantiste et Catalunya en Comú-Podem ne peut être incluse dans aucun des deux blocs.

C’s est la force largement hégémonique du bloc unioniste et partisan de l’article 155: il a accru ses suffrages de 367 000 et a gagné 12 députés par rapport aux élections de 2015; et ses résultats sont particulièrement bons dans le Barcelonés [région administrative dont Barcelone est le centre], Vallés [région dont Caldas de Montbui est la capitale historique], Tarragonés [région de la province de Tarragone]. Dans tout ce qui avait été la ceinture rouge du Parti socialiste catalan et de l’ICV [Initiative pour la Catalogne Verts] jusqu’en 2015, l’orange de C’s domine. Une part très importante de l’augmentation de C’s provient de l’effondrement du PP, qui a perdu 164 000 voix et 8 députés. Mais le plus important est probablement que C’s a réussi à mobiliser un vote traditionnellement abstentionniste. Sans aucun doute, la défaite du PP, le parti qui a obtenu le moins de voix et le moins de sièges, est une bonne nouvelle et cette facture sera probablement payée par Rajoy, étant donné qu’il n’a pu défaire le bloc indépendantiste et a détruit son parti en Catalogne. De plus, il a renforcé le parti qui conteste son hégémonie à l’échelle de l’Etat espagnol. Miquel Iceta [premier secrétaire de Parti socialiste catalan] a placé sur la liste du PSC, en troisième position, Ramón Espadaler (ancien secrétaire de l’Union démocratique de Catalogne et de l’actuelle Convergence et Union-CiU), ainsi que des personnes issues de la Société civile catalane ou de la Troisième Voie. Il a essayé de se présenter comme le partisan d’un article 155 acceptable. Ainsi, il a affirmé qu’il demanderait l’amnistie pour les prisonniers politiques, mais il a reculé quand le bloc unioniste lui est tombé dessus. Les résultats de toutes ces manœuvres ont été modestes: il a augmenté son score de 80 000 voix et d’un député.

Bref, les résultats du 21 décembre devraient permettre de choisir un gouvernement indépendantiste et la présidence de Puigdemont comme tête de la liste indépendantiste la plus votée. ERC a déjà expliqué que c’était leur proposition. Mais il faudra voir comment pourront être surmontées les difficultés résultant de l’exil de Puidgemont et les accusations émises par la Cour suprême, qui continue à élargir la liste des personnes poursuivies pour rébellion en y incluant Artur Mas, Marta Pascal, Marta Rovira, Anna Gabriel et Neus Lloveras.

En fait, la tâche la plus urgente après les élections continue d’être le retrait effectif de l’article 155 et de toutes ses conséquences, en particulier la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés et la levée des procès. La campagne du ruban jaune [signe symbolisant ces revendications] doit prendre un nouvel élan.

Deuxièmement, nous devons spécifier comment avancer dans la conquête de la République catalane indépendante. Les élections du 21 décembre ont encore une fois clairement mis en évidence le problème principal: comment dépasser largement les 2 millions de voix, comment augmenter le soutien social à la république, notamment dans les villes appartenant au Barcelonés, aux Vallés, et au Tarragonés, etc. La campagne électorale n’a pas permis de répondre à cette question et au contraire a semé des doutes importants sur la validité des actions unilatérales. La discussion sur ce qui a échoué et ce qui devait être rectifié dans la stratégie du séparatisme majoritaire reste en suspens. Mais elle est plus nécessaire que jamais pour éviter les fuites en avant improvisées ou les reculs injustifiés. (Article publié sur le site de Viento Sur, en date du 22 décembre 2017; traduction A l’Encontre)

Marti Caussa est membre de la rédaction de Viento Sur

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1 commentaire

  1. Etat espagnol-Catalogne. Après les élections du 21 décembre: nouvelle phase, vieux défis – NPA 67 dit:

    […] Antentas, dont je partage une bonne partie des diagnostics et conclusions. Le titre du premier, «L’indépendantisme résiste, mais sans clarifier sa stratégie», est suffisamment parlant alors que le texte souligne la défaite politique de l’article 155 [la […]

    Ecrit le 12 janvier, 2018 à 2018-01-12T13:48:08+00:000000000831201801

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