jeudi
12
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Barrière d’autoroute levée – gratuité – pour le retour des «vacances de Pâques»

Par Laura Aznar

Le parquet examine quelles actions pénales peuvent être engagées contre les CDR pour rébellion. Rajoy avertit qu’il combattra les CDR avec tous les moyens policiers et judiciaires. Pour le Parti Populaire (PP), ils lui rappellent «ce que nous avons connu de pire dans la politique basque». Pour le PSOE, «les CDR sont le germe de la “kale borroka” [lutte de la rue en basque, désigne une forme de «guérilla urbaine de basse intensité»]» et ils se dédient à «signaler des personnes, des commerces et des sièges de partis politiques».

Albert Rivera [leader de Ciudadanos, formation «unioniste» fondée en Catalogne, parti de droite en ascension] parle déjà de «commandos violents qui tentent de conditionner la vie de tous les Catalans». Les Comités de défense de la République (CDR), créés initialement comme comités de défense du référendum, sont devenus, en engageant une action directe non violente, l’un des acteurs clés de la phase actuelle du processus ouvert suite au référendum du 1er octobre 2017 et de la Déclaration unilatérale d’indépendance du 27 octobre [laquelle n’a, en réalité, pas été proclamée].

Cependant: que savons-nous d’eux? Comment s’organisent-ils? Qui peut en faire partie? Existe-t-il une direction que l’Etat pourrait arrêter? Quels rapports entretiennent-ils avec les partis? Comment se financent-ils ? Quels sont leurs plans?

L’Etat espagnol, par le biais des Mossos [la police catalane] et les juges, a déjà annoncé qu’il poursuivrait pénalement les actions menées par les activistes indépendantistes; mais, d’après ce que l’on peut déduire d’un premier rapport de la Guardia Civil basé sur des tweets, une conférence de presse et des articles, ils n’ont pas une idée précise de ce que sont et de ce que proposent les CDR. Avec cet article, Crític répond aux questions basiques sur un mouvement social qui marquera la politique catalane au cours des prochaines semaines.

Que sont les CDR?

Aux alentours de septembre 2017 se sont constitués la majorité des CDR, qui s’appelaient alors Comités de défense du référendum. Ses initiales s’inspirent des comités de défense de la révolution cubains, groupes encouragés par Fidel Castro après la chute du régime de Batista.

En Catalogne, les premiers CDR sont nés à Sant Cugat del Vallès [ville de 90’000 habitants située à 20 kilomètres de Barcelone], dans l’Alt Penedès [l’un des districts de la province de Barcelone] et à Nou Barris [quartier nord de Barcelone], quelques mois avant les événements d’octobre.

Ils sont constitués d’indépendants, c’est-à-dire de voisin·e·s d’une localité qui, actifs ou non au sein d’autres organisations, ne représentent dans les réunions aucun parti ou entité. Ils se structurent territorialement et fonctionnent sur un mode d’assemblée. Leur origine puise dans la volonté de protéger le référendum du 1er octobre et d’assurer qu’il soit effectif. Une fois que le Parlament a proclamé la République, le 27 octobre, sa dénomination a changé en Comités de défense de la République. Ses objectifs, selon ce qu’ils expliquent, sont: la mise en œuvre de l’indépendance, la libération des prisonniers politiques et le retour des personnes exilées.

Le rôle de ces comités a été particulièrement important autant le jour du référendum que lors des grèves générales qui ont suivi, surtout celle du mercredi 8 novembre. Depuis lors, et à de nombreuses reprises, ils ont organisé des mobilisations en marge des deux autres importantes entités indépendantistes – Òmnium Cultural et ANC (Assemblée nationale catalane) –, ainsi qu’on a pu le voir dans les derniers jours lorsqu’ils ont levé les barrières de péages en plusieurs endroits du pays [catalan].

Il ne s’agit pas d’actions isolées. Au cours des derniers mois, bien que les médias n’en aient pas toujours parlé, ils ont lancé plusieurs actions décentralisées sur l’ensemble du territoire. Ces actions se sont multipliées en raison de l’emprisonnement du candidat à la présidence [du gouvernement catalan] Jordi Turull, des conseillers [membres de l’exécutif] Romeva, Rull et Bassa et de l’ancienne présidente du Parlament, Carme Forcadell. Une syntonie existe aujourd’hui entre les différents noyaux des CDR en vue «d’impulser une nouvelle grève générale comme instrument pour combattre l’Etat» selon ce qu’expliquent des sources à Crític.

Où sont-ils et comment s’organisent-ils? Ont-ils des dirigeants?

Il y a 300 comités dans les pays catalans, qui s’organisent en noyaux locaux, de quartier, de district et de secteur. Des CDR internationaux ont été créés à Paris, Bruxelles, Berlin ou Londres ainsi que d’autres au Pays basque. Chaque noyau est souverain, décide de ses actions en fonction des forces à sa disposition dans chaque territoire. Parfois, les mobilisations que proposent les différents CDR sont partagées par d’autres, des actions dépassant l’échelle locale ou nationale sont ainsi envisagées. D’après des sources des CDR, des représentants de différents noyaux se sont rencontrés à certaines occasions, à Sabadell, à Argentona ou Igualada afin de coordonner ces actions globales. Ces mêmes sources indiquent que lors d’une de ces rencontres une structure organisationnelle minimale a été définie, laquelle sert d’outil de communication interne entre les différents comités.

Un rapport de la Guardia Civil a identifié une vingtaine de personnes qui, selon ce corps policier, feraient partie d’une supposée direction des CDR chargée de planifier les actions de désobéissance civile. La majorité de ceux-ci sont des figures médiatiques, dont se détachent l’ancien député de la CUP David Fernández, la philosophe Marina Garcés, le directeur de Fundipau [Fondation pour la paix], Jordi Armadans ou encore le député d’ERC (Gauche républicain de Catalogne) Ruben Wagensberg.

En dépit de ce qu’affirme la Guardia Civil, les comités insistent sur le fait qu’ils fonctionnent sur la base d’assemblées et qu’ils n’ont ni directions ni porte-parole officiels. Des éléments appartenant aux CDR expliquent à Crític que les autorités tentent de leur fixer un certain visage «car cela les déstabilise qu’existe un mouvement de base et sans leadership». De fait, au-delà d’un renforcement de son horizontalité, l’absence de direction fait qu’il est difficile de «décapiter» ce mouvement, pour paraphraser Sáenz de Santamaría [vice-présidente du gouvernement de l’Etat espagnol].

Les CDR affirment être des espaces autogérés, qui se nourrissent surtout de la vente de produits qu’ils fabriquent ou de l’organisation d’activités populaires ou de rencontres sur tout le territoire afin de s’auto-approvisionner et renforcer les «caisses de résistance». Ils ne reçoivent pas de financement public, expliquent-ils, et les personnes qui en sont membres ne paient aucune cotisation.

Quelle est la relation des CDR avec la CUP?

Divers médias ont lié les comités avec la CUP, mais ses membres ont toujours souligné la diversité idéologique au sein des différents noyaux. Certains animateurs proviennent de la gauche indépendantiste, mais aussi d’autres organisations telles qu’ANC ou Òmnium Cultural. Il y a aussi des activistes et des membres d’autres mouvements sociaux.

La plupart du temps, les CDR ont développé une stratégie de mobilisation autonome, ce qui s’explique, selon diverses sources, par le fait que les comités sont «l’expression de la volonté populaire et de la volonté des gens de se mobiliser». Pour cette raison, et en dépit du fait que les objectifs peuvent être partagés, à diverses reprises des actions ont été organisées seules ou en parallèle à celles d’Òmnium Cultural et de l’ANC. C’était le cas, par exemple, du rassemblement convoqué par les comités devant la délégation du gouvernement [central] de Catalogne, à Barcelone, en même temps que l’appel des deux entités indépendantistes à un rassemblement devant le siège de la Commission européenne.

Les participant·e·s aux CDR souhaitent n’être reliés à aucune formation politique, raison pour laquelle ils insistent sur la nécessité d’éviter le «suivisme» envers un quelconque parti car, selon eux, c’est la population qui doit prendre l’initiative des mobilisations. «Nous voulons rappeler aux représentants issus des élections que le vote des citoyens n’est pas un chèque en blanc, que l’engagement envers les programmes électoraux doit être ferme et que le Parlament de Catalogne doit obéir à la volonté du peuple», expriment-ils dans un communiqué, après que le président du Parlament, Roger Torrent, le 30 janvier, a renvoyé la réunion du plénum devant procéder à l’investiture [du président de la Generalitat]. 

Autoroute bloquée….

Le PP, le PSOE et Ciudadanos accusent les CDR d’être violents… mais le sont-ils?

Suite aux actions des CDR du premier week-end d’avril, les réactions des partis «constitutionnalistes» ne se sont pas fait attendre. Le sous-secrétaire de politique sociale et sectorielle du PP, Javier Maroto, les a comparés à la «kale booroka» et il a désigné les comités comme étant des «groupuscules» qui agissent dans la «semi-violence».

De son côté, Albert Rivera a demandé à Mariano Rajoy qu’il mette en œuvre des mesures visant à protéger les «juges, les procureurs, les responsables politiques, les policiers et, en général, tous les Catalans honorables et décents» des CDR, lesquels, pour reprendre les critères du dirigeant de Ciudadanos, sont des «commandos séparatistes violents».

Le PSOE n’est pas resté passif: Pedro Sánchez a exigé des autorités publiques qu’elles garantissent la sécurité vis-à-vis des «actes de vandalisme» qui, à son avis, ont été commis par les CDR au cours des derniers jours. Le secrétaire général du parti assure qu’il est préoccupé par «la violence» qui touche de nombreux citoyens en raison du blocage des autoroutes, de même que ses «camarades du PSC» [Parti des socialistes catalans].

Loin de ces déclarations, les CDR affirment que leur stratégie repose sur une action directe fondée sur la désobéissance pacifique. Dès le début, ses rassemblements diffèrent de ceux de l’ANC et d’Òmnium dans la mesure où ils ont toujours été plus combatifs que ceux appelés par ces deux entités. Les comités disent miser sur la «non-violence». Et ils ont exprimé leur volonté de «désobéir, occuper les rues ou paralyser l’économie» en tant que moyen pour obtenir «la matérialisation de la République».

Cela n’a pas empêché certains médias de taxer leurs actions de violentes, insistant, par exemple, sur le fait que les personnes qui ont relevé les barrières des péages [pour que les voitures passent sans payer] ou mis en œuvre des blocages d’autoroute, au cours du premier week-end d’avril, avaient le visage couvert. Sur ce point, une membre des CDR explique à la radio catalane El matí que les manifestants utilisent des capuches afin de «protéger leur identité et éviter la répression de l’Etat». Pour cette raison, les CDR ont rendu public un communiqué dans lequel ils dénoncent que «les médias du régime», de concert avec les «forces répressives de l’Etat espagnol», diffusent des mensonges afin «de nous attaquer et de nous criminaliser» dans le but de «légitimer la répression» et de placer les comités dans la ligne de mire de «la persécution politique et judiciaire».

Comment agit l’Etat pour freiner les CDR?

Aucun membre des CDR ne sont en prison [1], mais ils ont gagné en visibilité, ce qui fait d’eux une cible pour le parquet. Le premier coup reçu par les Comités est venu de l’imputation d’une cinquantaine de personnes en raison des blocages d’autoroutes lors des grèves générales d’octobre et de novembre. 51 personnes ont été citées à comparaître en qualité de prévenus pour un délit de désordre public, mais la Cour d’instruction n° 1 d’Igualada vient de classer provisoirement l’affaire. Le magistrat a considéré qu’il n’a pas été établi que les actions des prévenus ont été violentes, condition nécessaire pour un délit de désordre public.

Plus récemment, s’est ajoutée l’enquête de la Guardia Civil identifiant une supposée direction des comités qui, selon la police, orchestrait les actions de désobéissance. Et, enfin, lundi 3 avril, le parquet de l’Audience espagnole a rendu public un communiqué qui indique examiner la possibilité d’ouvrir des poursuites pénales contre les CDR, auxquels sont attribués des délits possibles de rébellion, de malversation et contre l’ordre public. Le texte se réfère aux actions encouragées par les comités au cours des derniers jours comme étant des «actes de vandalisme mettant en danger la paix publique, l’ordre constitutionnel et l’essence du système démocratique». Pour cette raison, le parquet menace d’agir avec fermeté contre les activités des Comités. (Article publié le 3 avril sur le site elcritic.cat à partir de la traduction en castillan publiée le 6 avril par VientoSur; traduction A l’Encontre)

_____                       

[1] Ce n’est plus le cas, mardi 10 avril la Guardia Civil a procédé à des arrestations. Une militante des CDR a été arrêtée et accusée d’avoir organisé l’opération «péage gratuit pour les retours des congés de Pâques». Elle a été transférée à Madrid et mise en examen pour rébellion (donc violences) et terrorisme (sic). Un autre militant des CDR a été arrêté par la Guardia Civil et subit les mêmes accusations. Six autres personnes ont été arrêtées par la police catalane. Elles ne sont pas nécessairement membres ou actives dans un CDR. Le motif: une intrusion dans le parc attenant au Parlement catalan lors d’une session particulièrement houleuse le 30 janvier. Les chefs d’accusation retenus contre elles sont: atteinte à l’autorité, désordres publics et désobéissance. Les détenu·e·s ont été remis en liberté et seront convoqués devant le juge. Dans la soirée du 10, des centaines de personnes manifestaient dans diverses villes de Catalogne sous le slogan «Jo sóc CDR». (Réd. A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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