samedi
23
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Francfort: une grève test. Patronat et tribunal sur pied de guerre

Publié par Alencontre le 29 - février - 2012

Par rédaction de A l’Encontre

La lutte des salarié·e·s de l’aéroport de Francfort est en voie de radicalisation. Or, comme nous l’avons montré dans deux articles publiés sur le site en date du 19 et du 23 février 2012, cette grève fait l’objet d’une campagne de dénonciation inique des médias dominants. Ce qui révèle, à sa façon, l’importance de cette grève dans le climat social de l’Allemagne et face aux appareils des grandes confédérations syndicales.

L’hebdomadaire, conservateur, Welt am Sonntag, du 26 février 2012, en page deux, sous la rubrique «La figure de la semaine», étale le portrait du patron de Fraport – la société d’exploitation de l’aéroport, présente dans 12 aéroports dans le monde et «utilisant» 20’000 salarié·e·s – avec comme titre: «Le briseur de grève». Son nom: Stefan Schulte. L’article met en relief sa «ligne dure», mais pose la question de son efficacité: «Pourra-t-il vaincre le mini-syndicat GdF?» (Gewerkschaft der Flugsicherung). Le Wall Street Journal du mardi 28 février 2012 consacre un article à cette grève, en page 8. Il insiste sur la possibilité d’un élargissement de la grève à l’ensemble des contrôleurs aériens, et pas seulement au personnel de la sécurité sur le tarmac.

«Réaliste» et traduisant aussi une expérience propre aux Etats-Unis, le WSJ pointe une question importante, que nous avions éclairée dès le premier article: cette grève, plus que justifiée, est-elle capable d’aboutir à l’annulation d’un nombre suffisant de vols pour que des négociations effectives avec GdF prennent forme? Depuis le 16 février – lundi 27 février inclus – 1400 vols ont dû être annulés. Lufthansa ne comprendra que ce type de message  et ses actions sont à la baisse (-2,4%), comme celle de Fraport (-1,5%). Fraport déclare une perte de 1 million d’euros par jour, certainement gonflée pour stimuler la campagne de presse et pour influencer des appareils syndicaux souvent plus sensibles aux aléas du chiffre d’affaires des firmes dont ils sont les «partenaires» qu’aux besoins des salariés. Ces «informations» s’adressent aussi aux lecteurs du WSJ. Elles sont un clignoteur éloquent pour des «analyses» à la Wall Street Journal.

Simultanément, l’appareil du «grand» syndicat ver.di, majoritaire sur l’aéroport, a refusé tout soutien aux grévistes, visant à discréditer leurs revendications. Le lundi 27 février 2012, Die Linke (La Gauche) organisait une manifestation de soutien à ceux et celles qui, depuis fort longtemps, s’opposent aux bruits provoqués par les vols de la piste Nord-Ouest. Un membre de Die Linke faisait entendre à un journaliste que, généralement, son parti soutenait les travailleurs, mais que ceux de Fraport n’étaient pas «solidaires» de la majorité des travailleurs et travailleuses organisée dans ver-di! Ce qui indique une «compréhension» – plus exactement une réaction pavlovienne et ancestrale – du rôle de ces syndicats dits minoritaires qui bousculent, sous les effets de la dureté croissante des conditions de travail, les appareils syndicaux dinosauriens, censés représenter la «majorité» des salarié·e·s, mais qui sont avant tout cooptés par les directions des firmes dans le cadre d’un néo-corporatisme qui ressort de plus en plus à l’échelle de toute l’Europe. A la tribune un «vieux parlementaire» a contesté, à sa façon, ce genre de propos, en disant que l’«on» ne pouvait pas rendre responsables «les travailleurs de la dérégulation des statuts». Une réaction élémentaire de classe. Elle fut contestée, à mots couverts, par des intervenants ayant leurs notes mises en forme sur papier à en-tête de ver.di. Une source d’inspiration matérielle et «conceptuelle».

Dans la tradition du patronat allemand, les trois firmes impliquées – Fraport, Lufthansa et Deutsche Flugsicherung – ont engagé une procédure judiciaire pour casser la grève. En effet, son élargissement était à l’ordre du jour et son extension à Berlin discutée sérieusement. Le «tribunal du travail» de Francfort a, ce mardi 28 février au soir, «interdit» une grève de solidarité des «contrôleurs du ciel» avec ceux de la sécurité sur le tarmac. La salle du tribunal était pleine, d’où la possibilité d’un mouvement de soutien. (Voir Spiegel online, 28 février 2012)

28 février 2012: le «Tribunal du travail» de Francfort contre la grève de solidarité des contrôleurs du ciel avec les travailleurs du tarmac

Face à cette situation, informer, au-delà du «monde germanophone», sur certains des aspects clés de cette lutte devrait permettre une solidarité syndicale plus active de la part de syndicats et syndicalistes européens du secteur. En priorité, en Suisse, ceux de Genève et Zurich. Lufthansa, propriétaire de Swiss, est la principale compagnie utilisant l’aéroport de Francfort. Lufthansa fait tout pour battre les grévistes. Mais sa stratégie de tension comme celle de Fraport – menée de concert – pourraient bien connaître un échec, du moins partiel. Espérons-le.

1° Rappel. Commencée le 16 février dernier, la grève d’environ deux cents salarié·e·s des aires de trafic et de stationnement de l’aéroport a été interrompue le 22 février. Fraport a fait une offre de pourparlers acceptée par le syndicat. Selon les dires du syndicaliste Siebers au Süddeutsche Zeitung (26 février 2012), les représentants de l’entreprise exploitant l’aéroport ont alors soumis une offre en deçà du verdict de conciliation pour l’imposition duquel se battent les grévistes. Et, surtout, Fraport a retiré intégralement de son «plan» les salariés de la surveillance du tarmac, ceux qui conduisent, entre autres, les voitures Follow-Me et représentent pourtant près de 100 personnes (la moitié des grévistes).

Considérant cette offre qui n’en était pas une comme une attaque «contre le syndicat en tant que tel», les représentants du GdF ont donc cessé les négociations. La grève a, en conséquence, repris dans la soirée du dimanche 26 février. La stratégie de Fraport peut, dès lors, être interprétée comme suit: l’employeur provoque délibérément le syndicat GdF pour épuiser ses ressources et faire en sorte que ver.di soit le seul «partenaire social» possible, ce qui est cohérent avec les tentatives du DGB (Confédération syndicale allemande) et des milieux patronaux pour neutraliser les syndicats indépendants. Il est possible de s’informer en lisant le commentaire de Matthias Maas adressé aux membres de son syndicat, le 25 février 2012. Il y dénonce cette stratégie des milieux patronaux.

2° Un aspect central des enjeux de la grève n’est pas discuté par la presse: le verdict de conciliation, rédigé par le grand coordinateur des privatisations de la ville de Hambourg, Ole Freiherr von Beust, considère le out-sourcing (sous-traitance) de tous les services des aires de trafic et de stationnement dans une entreprise indépendante comme acquis (Schlichterempfehlung du cabinet d’avocat d’Ole Freiherr von Beust daté du 3 février 2012, disponible sur le site internet de GdF, page 3).

Il s’agit donc d’ores et déjà d’une étape avancée du démembrement de l’entreprise Fraport, au sujet duquel ver.di prétend mobiliser depuis octobre 2011 (Neues Deutschland, 11 octobre 2011). Ce qui dérange par contre profondément Fraport et son «partenaire social», aéroportuaire ver.di, c’est qu’en exigeant des salaires décents par la grève, le syndicat GdF prend le contre-pied de la dérégulation à plein gaz mise en œuvre par le patronat. Dès lors, pour ne pas voir s’écrouler ses plans d’accompagnement de la dérégulation des professions à l’aéroport, avec le out-sourcing des activités de traitement des bagages et du fret voulu par les directives européennes, ver.di annonce, à partir du 26 février 2012 (Süddeutsche Zeitung), que des revendications salariales similaires à celles du GdF vont être posées dans les négociations tarifaires du service public. Elles doivent commencer jeudi 2 mars 2012.

Pour rappel, ver.di a signé, il y a trois ans, un «contrat pour le futur» (Zukunftsvertrag) avec Fraport. Il prévoit des économies [24 millions] sur les salaires (voir communiqué de presse de Fraport, en date du 16 novembre 2009, portant le titre éloquent de «Contrat visant à garantir le futur maintien des services de trafic au sol dans l’entreprise Fraport»). Les salariés organisés dans GdF ne sont pas concernés par ce «contrat pour le futur». Ils ont décidé de prendre leur futur eux-mêmes directement en main. Mais la bataille autour de leurs statuts et de leurs salaires pourrait bien être un test pour l’ensemble de la dérégulation du secteur aérien.

Ci-dessous, nous reproduisons un extrait d’un article de la Frankfurter Rundschau du 28 février 2012. Il s’appuie aussi sur des dépêches d’agence, concernant l’élargissement de la grève, en date du 28 février 2012.

*****

«Le Syndicat la sécurité aérienne (GdF) veut renforcer massivement sa grève à Francfort. En plus de la grève menée actuellement par les salarié-e-s des aires de trafic et de stationnement, c’est maintenant les aiguilleurs du ciel et les autres collègues de la tour de contrôle qui vont cesser le travail, selon le communiqué du syndicat en date du 28 février 2012. Une grève de solidarité est prévue pour le mercredi matin, 29 février, de 5h à 11h. Le chef du GdF au niveau fédéral, Markus Siebers, a précisé qu’environ 12 collègues [étaient concernés par cette mesure de lutte].

«Si la tour de contrôle entre en grève, tout est bloqué, concrètement», selon les dires de Siebers. Seuls le trafic d’urgence comme des vols de secours devraient être possibles mercredi. [Siebers a ajouté] que la grève de la tour de contrôle était à considérer comme une mesure de solidarité avec les collègues du tarmac dans la lutte contre Fraport, l’entreprise d’exploitation de l’aéroport. [Le responsable syndical] ne voit pas de problème juridique en lien avec cette mesure: «C’est un laps de temps très restreint et cela ne concerne qu’un petit groupe.» Toujours selon lui, le principe de la proportionnalité [des moyens de lutte] est respecté.

Selon Fraport, 160 vols ont été annulés pour le mardi [28 février]

Actuellement, les salarié·e·s du contrôle des aires de trafic et de stationnement, de la surveillance et de la centrale du trafic au sol sont en grève. Leur grève est prévue jusqu’au jeudi matin [1er mars 2012]. Mardi matin [28 février], l’entreprise Fraport a annoncé que 160 des 1230 vols journaliers avaient été annulés. Durant la journée, d’autres annulations pourraient encore avoir lieu, selon un porte-parole de Fraport mardi matin. «Mais à part ça, nous attendons une journée calme et en règle, comme durant les jours de grève précédents», a ajouté le porte-parole.

Avec cette grève, le syndicat veut faire pression sur les pourparlers avec l’entreprise Fraport qui exploite l’aéroport international de Francfort. Lundi [27 février 2012], près de 200 décollages et atterrissages ont du être annulés. Pourtant, l’entreprise Fraport a pu assuré environ 80% des vols, comme durant les jours de grève précédents.»[1] (Traduction A l’Encontre)

______

[1] Même si l’entreprise Fraport envoie des briseurs de grève formés à la va-vite effectuer les tâches des grévistes [voir nos contributions précédentes sur ce site], et prévoit même de rappeler du personnel d’autres aéroports pour ce faire, il y a de fortes raisons de croire que les indications portant sur 80% de vols assurés sont de l’ordre de la désinformation. Un coup d’œil sur les panneaux d’affichage des terminaux hier, lundi 27 février, donnait plutôt l’impression que près d’un vol sur trois tombait à l’eau. De plus, il faut prendre en compte – comme nous l’avons déjà signalé – qu’un accord entre la compagnie aérienne Lufthansa et la Deutsche Bahn permet, pour contrer la grève, le report de la grande partie du trafic national et limitrophe sur le rail (c’est le cas des deux destinations les plus desservies, selon le nombre de passagers, que sont Berlin et Hambourg, atteignables en environ 4 heures de train). (A l’Encontre).

 

Vous pouvez écrire un commentaire, ou utiliser un rétrolien depuis votre site.

Ecrire un commentaire




Le 21 septembre une nouvelle journée de mobilisation contre le «Code du travail à la Macron» aura lieu en France. Le 22 septembre, le Conseil des ministres examinera les ordonnances de Ia «loi travail XXL». Puis le Président signera et le Parlement n’aura rien à dire, de facto. Donc seule l’action directe prend toute sa place. Et les explications, par exemple, que donnent du contenu de cette contre-réforme les membres du Syndicat des Avocats de France

8. L'accord d'entreprise primera sur la loi et le contrat de travail

9. Casser la loi

10. La fusion des instances représentatives du personnel

11. Diluer la négociation collective

12. Le fonctionnement des instances représentatives du personnel

13. Le recours au référendum

Recent Comments

Le site alencontre.org existe depuis plus de 12 ans. Il vient de changer d’aspect. De manière significative. Mais il n’a pas modifié ses objectifs : informer, analyser, afin de faciliter une compréhension des réalités économiques, sociales, politiques à l’échelle internationale. Dans ce sens, ce site valorise la liaison qui peut s’établir entre comprendre et agir, dans une perspective socialiste et démocratique. Ce «lifting» a été effectué pour répondre aux exigences d’un nombre croissant de lectrices et lecteurs. Nous espérons que celui-ci entrera en résonance avec les attentes des visiteurs de A l’Encontre et de La Brèche. Il leur appartiendra, aussi, de s’en approprier le contenu et de le commenter. Vous pouvez nous contacter sur redaction@alencontre.org