mercredi
17
janvier 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Christophe Bourdoiseau

Les médecins et les étudiants se croisent à Berlin dans les couloirs de la Charité, le plus grand hôpital universitaire d’Europe. A l’institut de psychiatrie, les images du passé nazi sont affichées au mur. «Il est important que l’exposition sur la responsabilité des médecins se déroule à l’endroit même où les décisions ont été prises», estime Judith Hahn, directrice de l’Institut d’histoire et d’éthique médicale et commissaire de l’exposition.

Dans la salle, il y a la grande photo d’une conférence. On y voit tous ces médecins en train de discuter. «Cette pièce sert encore. Cela montre aux jeunes générations que le passé n’est pas si loin. Ils doivent comprendre que les médecins, aujourd’hui encore, ont l’obligation de réfléchir à leurs actes», insiste Judith Hahn.

L’exposition ne traite pas seulement du crime des médecins allemands sous le nazisme. Elle met en lumière la complicité de ceux qui se sont dédouanés après la guerre en affirmant n’avoir été qu’un petit rouage dans le système. «La responsabilité ne se partage pas. Je le répète sans cesse à mes jeunes collaborateurs», insiste Karl Max Einhäupl, le président de l’hôpital, âgé de 70 ans.

Cette exposition, installée dans l’Institut de psychiatrie avec textes, photographies et documents audio, permet de bien comprendre l’insidieuse compromission du corps médical avec le nazisme. Le médecin juif Leo Alexander (1905-1985), qui fuira la Charité pour les Etats-Unis en 1933, décrira la métamorphose de ses anciens collaborateurs ainsi: «Tout commence par l’abandon progressif des principes de base. Le médecin accepte le fait que certains individus ne sont plus dignes de vivre.»

Le chirurgien SS Karl Gebhardt est la figure emblématique de cette métamorphose. Pour prouver à ses collègues de Berlin qu’il fallait soigner la gangrène gazeuse par une intervention chirurgicale, il fera inciser la peau de 74 femmes du camp de concentration de Ravensbrück en injectant des bactéries. Beaucoup d’entre elles périront des suites de la gangrène ou seront exécutées. «Il est essentiel pour nous de faire toute la transparence sur notre histoire, insiste Karl Max Einhäupl. C’est un devoir pour les générations suivantes», ajoute-t-il.

«Le peuple allemand s’est longtemps réfugié dans l’idée qu’un petit groupe de criminels autour de Hitler et de la SS était responsable. Or, les médecins, avocats, juges, personnel administratif, universitaires, industriels – petits et grands – étaient aussi responsables», explique Géraldine Schwarz, auteure d’un ouvrage sur le refoulement du passé: Les Amnésiques (Flammarion 2017).

«L’Allemagne a retrouvé sa mémoire», constatait lui-même l’écrivain américain Elie Wiesel, en 2008, un survivant des camps et Prix Nobel de la paix. En effet, les Allemands ont décidé d’arrêter de se mentir à eux-mêmes après l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht, en 1995, qui a définitivement enterré la légende d’une armée régulière «propre». Les millions de recrues de la conscription ont participé activement à l’extermination des Juifs d’Europe. Jusqu’alors, la responsabilité officielle était attribuée aux seuls SS.

Depuis, tout le monde est passé aux aveux. Les entreprises, elles aussi, ont reconnu leurs responsabilités, acculées par les jeunes générations aux manettes. Volkswagen, Daimler ou la Deutsche Bank ont été les «pionniers» en commandant des études à des historiens indépendants sur l’exploitation des travailleurs forcés et l’aryanisation des biens juifs. La Deutsche Bahn, la compagnie des chemins de fer allemands, a admis que ses wagons avaient servi à transporter la moitié des Juifs exterminés dans les camps. Bertelsmann, le troisième groupe de communication du monde, a reconnu avoir publié 20 millions d’ouvrages pour la Wehrmacht. Enfin, le tailleur de luxe Hugo Boss a fini par avouer, malgré les craintes pour l’image de la marque, qu’il avait dessiné et produit les uniformes des SS. (Le Soir, 9 décembre 2017)

***

Ingeborg, 12 ans: un être «sans valeur»

Ingeborg

La petite Ingeborg a grandi dans les années 30 dans la région du Brandebourg autour de Berlin comme enfant unique. Sa mère la décrit comme une fille pleine de fantaisies, équilibrée et forte de caractère. A l’âge de cinq ans, elle est victime d’un grave accident de voiture. Fauchée par un véhicule, elle souffre d’une fracture crânienne et reste huit jours dans le coma à l’hôpital. Lorsqu’elle reprend connaissance, elle reste paralysée du côté droit. Elle retrouvera la parole seulement après quelques mois. Sa scolarisation sera très difficile. Ingeborg a du mal à se concentrer et devient agressive vis-à-vis de ses camarades.

A neuf ans, la petite fille souffre de convulsions et ses parents se décident alors à consulter les médecins de la Charité qui leur conseillent de placer leur fille dans un centre de soins à Potsdam.

«La présence d’une anomalie devait être signalée immédiatement, selon la loi», explique Judith Hahn, de l’Institut d’histoire et d’éthique médicale. Ingeborg y passera trois ans avant de se faire gazer en 1940 avec 50 autres camarades dans le cadre de l’opération «Euthanasie des enfants». Les seuls documents sur sa vie sont quelques dessins exposés à la Charité. Entre 1939 et 1940, 300’000 handicapé·s et autre personnes incurables ont été exterminés avec l’aide du corps médical lors de l’opération T4, dont 10’000 enfants. «L’individu ne compte plus, résume Judith Hahn. Ce n’est plus la maladie qui est le problème aux yeux des médecins, mais les malades eux-mêmes», ajoute-t-elle. (par CH. B.)

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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