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12
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

«La crise yéménite est-elle vraiment si compliquée que cela?»

Publié par Alencontre le 2 - décembre - 2017

Par François Burgat

Au Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la planète, femmes, enfants et vieillards paient, par dizaines de milliers, depuis plus de deux ans un prix humain terrible pour des fautes qu’ils n’ont pas commises. Ils meurent sous les bombes d’un des pays les plus riches au monde, l’Arabie Saoudite. Depuis le 6 novembre et jusqu’à lundi, ses dirigeants ont verrouillé ports et aéroports yéménites, imposant notamment un embargo total sur les carburants [1]. Une telle décision était censée punir le fait qu’aux milliers de bombes et missiles saoudiens aurait répondu un tir yéménite qui s’était approché de Riyad. Le drame se joue au service d’un agenda saoudien aussi brouillon qu’irresponsable. On doit donc se demander pourquoi Riyad conserve le soutien quasi aveugle de Washington et de nombre d’Etats européens, la France en tête.

Oui, bien sûr, la crise yéménite, à force de s’internationaliser, est devenue «complexe». Et le destin du Yémen, et sa survie, échappent à la volonté des 27 millions de citoyens de la plus vieille nation de la péninsule arabique. Complexe? Qu’on en juge: depuis mars 2015, une coalition de dix pays arabes sunnites, dirigée par l’Arabie Saoudite et les Emirats, soutenue par les Etats-Unis et l’Europe, affronte au sol et par voie aérienne et maritime une improbable alliance entre deux ennemis d’hier. D’une part, les «houthistes», partiellement définis par leur identité confessionnelle (zaydite, c’est-à-dire associée au chiisme), longtemps en rébellion contre le président Ali Abdallah Saleh (1978-2012) et qui ont entrepris, parce qu’ils s’estimaient les laissés-pour-compte du «dialogue national», d’imposer leur pouvoir par les armes – ce qu’ils étaient parvenus à faire sur presque tout le nord du pays.

Et, d’autre part, le camp de l’ex-président qui, pendant son interminable règne, avait livré aux houthistes six guerres meurtrières, tuant leur leader Hussein al-Houthi. Grâce à cette alliance des ennemis d’hier, Saleh espère aujourd’hui, sous l’œil très favorable de Téhéran et de Moscou, retrouver le trône qu’il avait été obligé de quitter au terme d’un «printemps yéménite». Lequel avait mobilisé la «jeunesse révolutionnaire» et le vieux parti d’opposition Al-Islah, fort de son assise tribale islamiste, mais aussi militaire, avec le soutien du Conseil de coopération du Golfe, c’est-à-dire de tous ses voisins arabes de la péninsule.

De leur côté, deux groupes sunnites radicaux, Al-Qaeda et Daech, jamais intégrés aux tentatives de reconstruction du paysage politique dans un cadre fédéral, poursuivent un agenda jihadiste transnational, tout en trouvant le temps de s’entre-tuer. Enfin, dans ce contexte, la vieille fracture entre le nord et le sud se réactive. Et certains y songent de plus en plus, avec le soutien des Emiratis qui rêvent de revenir au dualisme nord-sud qui avait précédé la réunification de mai 1990. Last but not least, chacun des camps – coalition saoudienne, alliance houthistes-Saleh, groupes radicaux – est déchiré par des rivalités internes.

Pourtant, à y regarder de près, cette complexité n’explique pas pourquoi le drame se poursuit au-delà de toute logique, pourquoi les ravages des épidémies et des famines viennent parfaire aujourd’hui ceux du blocus terrestre et maritime, des combats au sol, des attaques suicides des groupes radicaux et bien sûr ceux des frappes aériennes incessantes de la coalition sur les infrastructures civiles et sanitaires aussi souvent que militaires. Il y a, à tout cela, d’autres raisons plus importantes et bien plus simples à comprendre.

C’est d’abord que le prince héritier Mohammed ben Salmane, le va-t-en-guerre saoudien, après avoir lancé la diplomatie du royaume dans un interventionnisme sans précédent (en Syrie, au Yémen et, plus récemment, au Liban), ne veut pas reconnaître qu’au Yémen – ce pays auquel l’oppose une très ancienne rivalité (2) -, son remède s’est révélé bien pire que le «mal» supposé. Et qu’il est parfaitement incapable aujourd’hui d’imposer une solution militaire.

A cette raison, s’ajoute une autre, fondamentale: le soutien sans faille de Washington, Paris et Londres à la politique saoudienne. On a appris ainsi que, pour compléter les efforts des Etats-Unis et alimenter les frappes de son allié et client saoudien, la France n’a pas hésité à priver son armée de l’air de ses propres réserves de munitions. Pourtant, par simple manque d’armements, si ses alliés occidentaux s’y opposaient, la coalition saoudienne ne pourrait en aucune façon poursuivre sa campagne destructrice.

Malgré le peu de sympathie qu’inspire le camp contre-révolutionnaire d’Ali Abdallah Saleh, des houthistes et de leur sponsor iranien, une évidence absolue s’impose: si des millions d’enfants yéménites sont en train de souffrir et des milliers de mourir, si un pays tout entier sombre dans le désespoir, c’est certes parce que l’Iran s’accommode de la durée de ce conflit où s’usent les capacités militaires de son rival saoudien.

Mais c’est plus encore parce que Trump a fait sienne l’obsession anti-iranienne de son partenaire saoudien, poursuivant, au-delà de toute logique, l’objectif d’affaiblissement du seul camp «houthi». Ce que ses alliés européens, la France en tête, n’ont jamais tenté sérieusement de contredire ni même de freiner.

Mais cette obsession anti-iranienne aurait-elle la moindre chance d’être adoptée aveuglément par la première puissance mondiale dans le cadre yéménite si elle ne s’inscrivait pas, en dernière instance, dans un autre cadre: celui du conflit israélo-arabe et de l’improbable alliance nouée depuis peu entre l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et Israël?

Si c’est au seul nom de la lutte israélo-américaine contre l’Iran que meurent aujourd’hui les enfants de Sanaa et d’ailleurs, la crise yéménite est-elle vraiment si compliquée que cela? (Tribune publiée le 27 novembre 2017 dans Libération)

____

[1] Le 27 novembre 2017, les médias annonçaient que «l’aide humanitaire» pouvait à nouveau entrer au Yémen. Mais l’Unicef n’a pas manqué de souligner: «C’est un petit pas en avant» et cela «ne doit pas être quelque chose d’exceptionnel». Car de nombreuses organisations d’aide attendent toujours des autorisations. Sans même mentionner le fossé entre les besoins énormes et multiples et l’aide. (Réd. A l’Encontre)

[2] Laurent Bonnefoy. Le Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre. Fayard, 2017.

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