lundi
16
septembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Texte de l’affiche électorale: «Quoi qu’ils fassent, cela n’a pas de sens;
il y a un jugement qui tombe du ciel»

Par Delphine Minoui

Des vies, Incilay Erdogan, 43 ans, s’est toujours efforcée d’en sauver. Au creux de la nuit. Au sursaut du matin. Après un tremblement de terre ou un accident de voiture. «Ce métier, tu le fais avec ton cœur et tes tripes. Tu ne comptes pas les heures. Tu ne te poses pas de questions», souffle la jeune médecin urgentiste, boucles rousses et regard vif.

Début 2016, c’est avec la même fougue qu’elle voulut porter secours aux habitants de Cizre, bourgade du Sud-Est anatolien alors en proie à des affrontements sanglants entre forces de sécurité turques et rebelles kurdes du PKK. Un pas de trop aux yeux du pouvoir. Pis, un «crime» qui pourrait lui coûter jusqu’à douze ans derrière les barreaux. «Près de deux ans plus tard, on m’accuse d’appartenir à une organisation terroriste!» dit-elle en s’étranglant.

Assise à la terrasse d’un jazz club stambouliote, qu’elle dirige à mi-temps avec trois amis, Incilay revient sur l’ouverture de son procès, le 28 septembre dernier à Mardine, une autre ville du Sud-Est, comme on se remémore une mauvaise blague. «L’audience dura deux heures dans une petite cour d’assises pouvant contenir 150 personnes. J’ai trouvé le juge plutôt sympathique. Il m’a écoutée sans m’interrompre. Mais je sais bien qu’il n’est pas le décideur final…», confie la jeune femme, entre crainte et espoir, à la veille de la deuxième audience, qui a lieu ce 26 décembre.

Incilay s’interrompt, fouille dans les archives de son smartphone pour en sortir le texte de sa première plaidoirie. «Ce sont les valeurs humaines et l’éthique médicale qui sont en procès […]. Si dispenser des soins constitue un crime, alors nous commettons ce crime depuis l’époque d’Hippocrate et nous continuerons à commettre ce crime», dit le document. Ce 28 septembre, Incilay n’était pas la seule sur le banc des accusés. À ses côtés, treize autres médecins, infirmiers et ambulanciers, eux aussi poursuivis pour le même motif, comparaissaient dans cette même ville de Mardine où tout a commencé.

«C’était le 31 janvier 2016, se souvient-elle. Avec mes confrères, on s’y était donné rendez-vous pour rallier en ambulance Cizre, 100 kilomètres plus loin. Les nouvelles en provenance du bastion rebelle kurde soumis à une offensive des militaires turcs n’étaient pas bonnes: il y avait des blessés, des familles entières bloquées dans les abris, des gens qui mourraient faute de soins. À l’appel de l’Union des médecins de Turquie (TTB), on voulait ouvrir un corridor humanitaire pour venir en aide aux habitants.»

Par souci de transparence, le petit groupe prend soin de prévenir les ministères de la Santé et de l’Intérieur et d’annoncer son convoi sur les réseaux sociaux. Il sait à quel point la situation est sensible depuis la rupture du cessez-le-feu entre Ankara et le PKK, en 2015, et la déclaration d’«autonomie» de la ville.

Mais à l’approche de Cizre, le véhicule est aussitôt refoulé par les forces de sécurité turques. Interdit de pénétrer dans la ville assiégée. «Nous avons été contraints de faire demi-tour! Empêchés d’aller sauver des vies!», murmure-t-elle. Quelques semaines plus tard, à l’issue de violents combats, la cité rebelle kurde est finalement reprise par Ankara. Les craintes d’Incilay se confirment alors: des dizaines de personnes y auraient péri – dont au moins 167 dans des caves d’immeubles attaquées par les tanks, d’après le HDP (Parti démocratique des peuples). Un «massacre» à huis clos – selon les termes de ce parti politique d’opposition prokurde – qu’aucune organisation ou média indépendant n’a été, à ce jour, autorisé à documenter. «Jamais je ne me suis sentie aussi impuissante», soupire Incilay.

À ce sentiment se greffe aujourd’hui celui d’injustice. «En tentant de prêter assistance à des populations en danger, nous n’attendions ni applaudissements ni fleurs… Mais nous nous attendions encore moins à être punis», s’insurge Halis Yerlikaya depuis Diyarbakir. Au bout d’une ligne WhatsApp, cet infatigable médecin, lui aussi incriminé, s’est joint à la conversation. «En tant qu’oncologue, poursuit-il, je passe mon temps à soigner des patients atteints du cancer pour qu’ils puissent vivre deux ou trois mois de plus. Le droit à la vie est le droit le plus sacré. Nous seulement on m’a empêché de faire mon devoir à Cizre, mais en plus on me poursuit en justice!» Pour lui, les accusations sont aussi «infondées» qu’«inacceptables».

«En temps de paix comme de guerre, les médecins se doivent de soigner n’importe quel être humain, quelle que soit son affiliation politique, sa religion, son inclination militaire», insiste-t-il, quand il s’entend dire avoir voulu secourir les combattants du PKK, alors retranchés dans Cizre. Et d’ajouter de sa voix grave qui tapisse la petite table: «Ce procès, c’est avant tout un moyen de nous faire taire, de passer sous silence ce qui s’est réellement passé à Cizre. Un jour, l’Histoire dira qui avait raison…»

«La peur gagne les foyers»

Depuis Ankara, l’avocate Ziynet Ozcelik acquiesce: «Ce procès, dit la juriste via WhatsApp, n’est qu’une énième illustration des tentatives du pouvoir d’étouffer les voix critiques.» Là-bas, dans son bureau, où elle suit bénévolement l’affaire, les dossiers pour soutien ou appartenance au «terrorisme» ne cessent de s’empiler depuis le putsch raté de juillet 2016 et la répression qui décime l’opposition et la société civile. «Ce convoi n’avait rien d’une opération secrète. Ces médecins faisaient leur travail, c’est tout! J’ose espérer que justice sera finalement rendue», dit-elle.

Le ronronnement d’un saxophone s’invite dans la conversation. Incilay relève la tête. «C’est le groupe de musique de ce soir qui répète au premier étage», sourit la jeune médecin. Dans la rue, les badauds s’arrêtent, hésitent entre un bar à chicha et la petite terrasse de son jazz club.

Ouvert l’année dernière avec un confrère médecin et deux amis documentaristes, c’est son «échappatoire». Son sas de respiration. «La Turquie est devenue une prison à ciel ouvert. Mais j’aime tant mon pays, je veux tout faire pour qu’il continue à rire, à respirer, à vivre!» énonce la jeune femme, en guise de prescription antidéprime.

D’origine kurde alévie, une minorité souvent stigmatisée, elle a toujours été de tous les combats. De toutes les mobilisations. «Pendant les grandes manifestations de Gezi, en 2013 [parties d’une opposition à un projet immobilier dans un parc d’Istanbul, NDLR], je coordonnais les services civils de premiers secours», confie-t-elle. Depuis cette vague de contestation, réprimée par la force, l’étau n’a cessé de se resserrer: des dizaines de milliers personnes ont été embastillées après le coup d’État raté de 2016, la presse indépendante est aujourd’hui à l’agonie, et des journalistes sont poursuivis en justice pour avoir critiqué les opérations militaires turques en Syrie ou la gestion erronée de l’économie du pays.

Pour les militants démocrates comme Incilay, la réélection du président islamo-nationaliste Recep Tayyip Erdogan, en juin 2018, et l’instauration d’un système hyperprésidentiel n’augurent rien de meilleur. «La peur gagne les foyers. Les gens sont déprimés. Le taux de suicide est en augmentation», observe-t-elle. Mais quand d’autres songent à l’exil, elle s’accroche, coûte que coûte, au rêve d’un avenir plus radieux – et à l’espoir d’une issue positive de son procès. «La Turquie est au bord de l’autolyse. Mais en tant que docteur, je veux rester dans mon pays pour l’aider à prévenir ce mal», murmure l’urgentiste. (Publié dans Le Figaro Prémium, le 25 décembre 2018, à 19h31, Istanbul)

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