France
A Marseille, 220'000 manifestants ont, selon les organisateurs, défilé ce matin en deux cortèges distincts pour éviter les engorgements de la dernière manifestation. Une mobilisation plus forte que le 7 septembre (200.000 personnes) mais pas de l'avis de la police qui n'a compté que 22.000 manifestants (contre 28.000 le 7 septembre). Seule certitude donc: les divergences de comptage entre syndicats et police s'accroissent !
Défilé plutôt classique, derrière les camionnettes et la sono des grandes centrales. A côté des slogans classiques sur la retraite, beaucoup de pancartes dénonçant les 200 millions reversés à Tapie, l'affaire Woerth-Bettencourt, rappelant l'abolition des privilèges, etc. Les dockers du Grand Port maritime de Marseille, déjà en grève deux heures par jour depuis le 7 septembre, ont assuré le show, fumigènes à l'appui. Les profs des écoles, en petite assemblée générale au Snuipp ce matin, comptent eux sur les sites pétrochimiques de l'Etang de Berre et les agents du port pour jouer la locomotive d'un mouvement plus dur. «En 2003, nous avons déjà donné en initiant la grève reconductible, ça a été un échec et un traumatisme pour mes collègues», explique Agnès, une enseignante marseillaise de 49 ans. Une école des quartiers Nord, La Busserine, a tout de même décidé de lancer une grève reconductible tournante.
Les assemblées générales décideront dans l'après-midi de la poursuite ou pas de la grève notamment dans les raffineries de l'Etang de Berre comme Total dont les salariés CGT, dans le cortège ce matin, espéraient être fer de lance du mouvement. (Louise Fessard)
«Elargir»
le mouvement: le casse-tête des syndicats
Mathieu
Magnaudeix *
Nous
publions, ci-après, un deuxième article du même auteur «Qui est Raymond Soubie ?» *. Autrement dit, «le go between» entre
Sarkozy et les directions des principales centrales syndicales (Réd.)
*****
Selon
la CGT, «près
de trois millions de manifestants» ont
manifesté ce jeudi 23 septembre 2010 contre le projet de loi sur les
retraites: un seuil psychologique, en hausse par rapport au 7
septembre (la CGT parlait alors de 2,75 millions), qui évoque
évidemment d'autres journées très réussies dans le passé, comme
le 19 mars 2009 ou les plus bondées des manifs anti-CPE en 2006.
D'après
le ministère de l'intérieur, en revanche, ils n'étaient que
997.000. Là encore, un seuil psychologique, celui du million, serait
franchi... mais à la baisse puisque le ministère de l'intérieur
parlait le 7 septembre au soir [première grande mobilisation de la
rentrée] de 1,12 million de personnes dans les cortèges partout en
France .
A
nouveau, l'écart entre les chiffres officiels et syndicaux est
béant. Cette guerre des estimations, alimentée par l'absence de
comptages fiables, est habituelle. Mais cette fois, elle vire à la
caricature. Pas étonnant, car c'est bien une bataille pour la
conquête de l'opinion qui se joue. Un mano a mano dont
il est difficile de prédire l'issue, alors que le projet de loi sur
les retraites vient d'être adopté par les députés et sera examiné
au Sénat à partir du 5 octobre.
L'intensité
de cette guerre des nerfs fut très palpable peu avant 13 heures,
place de la Bastille. Le cortège parisien allait s'élancer, les
responsables syndicaux parlaient avec les journalistes, dans une
cohue plus grande encore que d'habitude, les caméras ayant débordé
le service d'ordre.
Soudain,
une dépêche de l’Agence France-Presse tombe sur les téléphones
mobiles: l'Elysée évoque une «baisse
sensible» du nombre de grévistes et de manifestants. «Cela
signifie que soit les Français considèrent que tout cela est
derrière eux, soit qu'ils adhèrent davantage (à
la réforme),
soit les deux»,
dit la dépêche, citant une «source» à l'Elysée.
La «source» non
identifiée ? Bien évidemment le conseiller social de l'Elysée,
Raymond Soubie [Voir ci-après: Qui
est Raymond Soubie ?],
gourou social de Nicolas Sarkozy et véritable artisan de la réforme
des retraites...
Pourtant, au même moment, les syndicalistes, eux,
ont déjà une tout autre vision de la journée.
Certes,
le taux de grève dans le secteur public est en baisse: –5% dans
la fonction publique de l'Etat d'après les chiffres du ministère du
travail, –4,5% à l'hôpital, –0,35% dans la fonction publique
territoriale. Il baisse également à la RATP [transport de Paris] et
Aa
la SNCF.. Selon la CGC, l'Unsa et la CFDT, le nombre de grévistes
baisse aussi dans le privé. La CGT, elle, évoque «plus
d'arrêts de travail dans les entreprises privées».
Mais à l'unisson, tous évoquent un nombre de manifestants en
hausse: «Il
y a en moyenne 10% de personnes de plus dans les cortèges»,
estime François Chérèque (CFDT), sur la base des «textos» arrivés
de province. Là encore, la guerre des chiffres fait rage: à Paris,
Toulouse, Marseille, Bordeaux, les syndicats évoquent une légère
hausse. La police, elle, parle d'une baisse...
Mobilisation
«citoyenne» samedi 2 octobre ?
«Le
gouvernement était persuadé que la résignation allait l'emporter,
mais la mobilisation est très réussie»,
se félicite Bernard Thibault (CGT). Derrière la banderole, le
leader de la CGT est collé tout contre son collègue Chérèque,
signe extérieur d'unité... «Il
y a un peu moins de grévistes, mais la mobilisation est aussi forte
que le 7 dans les rues»,
estime Alain Olive (Unsa).
«Une
telle mobilisation est exceptionnelle à la rentrée: ça grandit,
ça s'amplifie»,
dit Bernadette Groison (FSU). «La
mobilisation s'enracine dans le pays»,
veut croire Annick Coupé (Sud-Solidaires). «On monte d'un cran»,
dit Jean-Claude Mailly (FO), seul à rester avec ses troupes en
arrière pour marquer sa différence...
Et
maintenant ? «Avec une telle ampleur, la mobilisation ne va pas s'arrêter du
jour au lendemain»,
espère Thibault. «Si
pour le gouvernement ce n'est pas suffisant, on remettra le couvert»,
dit Chérèque. Vendredi matin [soit le 24 septembre 2010], tout ce
petit monde se retrouve donc pour décider de la suite. Le principe
d’une journée (le 2 ou le 9 octobre) semble acquis. «Deux
jours de grève en un mois, c'est dur pour beaucoup dans le privé,
cela valide notre analyse» d'une
action le week-end, dit Chérèque. Annick Coupé (Solidaires) veut
elle aussi une «mobilisation
citoyenne» en fin de semaine. D'autres initiatives pourraient suivre: une autre
journée de grève similaire à celle d'aujourd'hui en octobre lors
de l'examen au Sénat, des actions locales sur le terrain...
Le
nouveau mot d'ordre désormais: il faut «élargir».
Elargir au privé, à ceux qui n'ont pas pu venir, à ceux qui font
la grève par procuration... «Il faut changer la cible»,
dit crûment Nadine Prigent (CGT): en clair, arrêter de tout miser
sur les bastions traditionnels (entreprises publiques,
fonctionnaires... ) où la mobilisation stagne, et sur les grèves
reconductibles, si chères à une partie de la CGT et aux syndicats
les plus contestataires. «Nous
ne voulons pas de grève par délégation, reprend-elle. Si
la majorité des salariés décide de reconduire un mouvement, c'est
démocratique, mais si c'est quelques-uns qui décident pour tout le
monde, c'est autre chose...»
Arriver
à faire défiler massivement le privé pour espérer faire plier le
gouvernement ? Voilà un sacré défi pour des organisations qui n'ont
pas de relais dans des pans entiers du salariat et doivent lutter
contre la résignation. Même si elles peuvent se targuer du soutien
de l'opinion, selon plusieurs sondages, les organisations de salariés
doivent faire avec un temps chronométré, car le Sénat aura fini
d'examiner le texte mi-octobre.
Organiser
une journée un samedi suffira-t-il pour convaincre ceux qui n'ont
pas l'habitude des cortèges, seule condition pour franchir un vrai
saut en terme de mobilisation ? «Le
samedi, ce n'est pas une garantie,
maugrée Jean-Claude Mailly. Les
militants, au moins, on est sûr qu'ils viennent même si le temps
est pourri...» D'autant que, selon plusieurs responsables, cette journée serait
décentralisée. En clair: il n'y aura pas de manifestation nationale
parisienne. Ce qui risque de lui donner moins de lustre...
Au-delà,
les syndicats peuvent-ils catalyser le mécontentement ambiant ? Rien
n'est moins sûr. A la différence du CPE en 2006, les plus jeunes
restent encore à l'écart des manifs. «Les
facs ne sont pas encore rentrées, ça joue beaucoup»,
explique Annick Coupé (Solidaires). Et la retraite reste considérée
par les plus jeunes comme un problème de vieux, même si quelques
grappes de lycéens parsemaient ce jeudi le cortège parisien.
Tout
en croisant les doigts pour que les étudiants rejoignent les
cortèges au mois d'octobre, les syndicats doivent donc désormais
définir un calendrier qui permette d'élargir tout en conservant
leur unité. La responsabilité qui pèse sur leurs épaules est très
grande. Ce jeudi, l'Elysée leur a lancé un avertissement: qu'ils
commettent le moindre faux pas tactique, et ils ouvriront un
boulevard à la réforme. Sans avoir arraché la moindre
contrepartie. Le pire des scénarios.
* Article paru sur le site Mediapart,
le jeudi 23 septembre 2010 au soir.
*****
Qui
est Raymond Soubie ? *
Dehors,
ça tangue et ça gronde. Mardi 7 septembre, plusieurs centaines de
milliers de Français vont manifester contre la réforme des
retraites. Le même jour, c'est un ministre du travail carbonisé qui
va défendre le texte à l'Assemblée. Tout ce tumulte n'atteint
guère le bureau aux portes capitonnées de Raymond Soubie, au
deuxième étage de l'Elysée. Ce vendredi après-midi 3 septembre,
calé dans un fauteuil rose pimpant, le conseiller social du chef de
l'Etat depuis 2007, l'homme qui a réglé au millimètre la mise en
scène de la réforme des retraites affiche une gaieté de pinson.
Les
Roms, l'agitation sécuritaire, l'affaire Woerth-Bettencourt ? Il
esquive, toujours fort courtois. Raymond Soubie est un sphinx. Jamais
un commentaire sur la politique sarkozyste. Le doyen des conseillers
(il est né en 1940) connaît la musique. Il était déjà conseiller
social des premiers ministres Chirac et Barre dans les années
1970... Loyal au chef de l'Etat, muet comme une tombe, il ne cille,
ni ne bronche, sans état d'âme.
«C'était le deal avec Sarkozy, explique Danielle Deruy, son épouse. Il
est venu pour mener un cycle de réformes, mais il n'est pas dans la
sphère politique. Il est là pour servir l'Etat.»
Raymond
Soubie (sur)joue les modestes. Il veille constamment à ne pas
s'attribuer trop de mérites. C'est bien connu: «Un
conseiller, ça n'existe pas.» Il n'existe tellement pas qu'on le voit partout dans le sillage du
chef de l'Etat, particule élémentaire de la Sarkozie. A l'Elysée,
il est un superministre de tout ce qui n'est pas dans l'orbite de
Claude Guéant, le tout-puissant secrétaire général de l'Elysée.
Une sorte de «vice-premier ministre»,
ironise un observateur. «Fillon
a perdu beaucoup d'arbitrages face à lui»,
note un témoin du match Matignon-Elysée [Premier ministre-
Présidence].
Il
est de toutes les réunions importantes, même quand ça ne le
concerne pas. Il règne sur un empire où le soleil ne se couche
jamais: l'emploi, la santé, la fonction publique. Il a récupéré
l'industrie avec la crise, l'éducation depuis que le ministre
s'appelle Luc Chatel. Au travail, il a survécu à Xavier Bertrand,
Brice Hortefeux, Xavier Darcos.
Comme
le monarque, son conseiller social a tout centralisé. Raymond
Soubie, intendant général des affaires sociales, exige allégeance
de ses ministres et de leurs équipes. Il trouve discourtois, et le
fait savoir, de ne pas être informé des décisions. Jaloux de ses
prérogatives, il réclame que «ses» ministères le consultent
avant toute initiative, passent par lui avant de parler au président.
Il distribue les bons points: «Je
le dirai au président...»
Si
un ministère «social» prend un peu trop de liberté, un mail
tombe, pianoté par ses conseillères, deux brillantes énarques: «Raymond
Soubie aimerait savoir...» Qu'un
membre du gouvernement s'aventure dans la presse à faire des
déclarations que le conseiller n'a pas validées, et c'est Matignon
qui se fait taper sur les doigts.
Laurent
Wauquiez, le secrétaire d'Etat à l'emploi, multiplie les
courbettes. Luc Chatel, le ministre de l'éducation, lui a fait
valider sa réforme du lycée. Seul Xavier Darcos, ministre du
travail de juin 2009 à mars 2010, a tenté d'agir comme s'il était
un ministre de la Ve République. Il n'a pas joué les rebelles, a
juste pris de (menues) initiatives. Il a osé envoyer une lettre aux
syndicats au sujet du grand emprunt. Soubie n'a vraiment pas
apprécié. Darcos pensait qu'il vaudrait peut-être mieux faire
passer la réforme des retraites vite fait, avant l'été, pour
éviter un automne agité. Soubie était d'un avis contraire. Darcos,
jadis étoile montante de la Sarkozie, a été débarqué juste après
les régionales.
«Je
partirai avant la fin de l’année»
Mardi,
au soir de la manifestation, Raymond Soubie consultera son tableau
vert et jaune. Quelques feuilles de papier agrafées qui ne le
quittent jamais, où sont répertoriés tous les mouvements sociaux
depuis quinze ans: date, nombre de manifestants, etc. Une
encyclopédie de poche de la grève. Utile pour affiner les éléments
de langage que les ministres débiteront en boucle dans les médias,
en fonction du nombre de manifestants.
Ce
7 septembre sera une de ses dernières journées d'action. Raymond
Soubie va quitter l'Elysée. «La
date n'est pas encore clairement définie. En tout cas, je partirai
avant la fin de l'année»,
dit-il à Mediapart. Nicolas Sarkozy lui a demandé de rester
jusqu'au vote de la réforme des retraites. «J'ai
souhaité partir à plusieurs reprises, mais le président m'a
toujours retenu.»
Il
avait prévenu: pas question de participer à une campagne
présidentielle. Raymond Soubie, handicapé à la naissance par la
chute d'une bombe sur la maternité bordelaise où il venait de
naître – un bras lui manque –, n'est pas un bateleur. Encore
moins un idéologue. Il n'est certes pas de gauche, «n'a pas non plus les réflexes de la droite»,
estime l'économiste libéral Jean-Claude Casanova, président
national de la Fondation des sciences politiques, qui l'a côtoyé
six ans dans les cabinets ministériels des années 1970. «C'est un laïc plus qu'un démocrate-chrétien. Libéral au sens
politique, modérément du point de vue économique.» Un
pragmatique avant tout. «Il
n'est dupe de rien»,
dit sa femme. A-t-il seulement quelques convictions ? «C'est
la question qu'on peut se poser»,
répond Casanova, féroce.
Raymond
Soubie est un personnage intrigant. Incarnation du haut
fonctionnaire, il a des airs de cardinal. Utilise une langue
précieuse. Parsème sa conversation de «cher
ami!» et de politesses. Avec ses formules sibyllines, sa façon d'énoncer
des évidences comme autant de maximes d'un vieux sage, Raymond
Soubie détonne dans le paysage social. Il cultive avec délectation
son rôle d'éminence grise. Parle peu, ce qui entretient le mystère. «Les
gens doivent penser qu'il sait énormément de choses du fait qu'il
ne dit rien»,
continue Casanova. Zéro risque. «Je
ne l'ai jamais entendu donner de mauvais conseils ou dire des
sottises.» En général, il s'arrange pour que les autres disent les méchancetés
ou les choses désagréables à sa place.
«Plus
il méprise les gens, plus il les couvre de fleurs»,
dit en riant Rose-Marie Van Lerberghe. Sous Martine Aubry, cette
haute fonctionnaire a ficelé la loi sur les 35 heures. Soubie l'a
appelée pour diriger Altedia, le cabinet de ressources humaines
qu'il a fondé en 1992. Elle est ensuite revenue dans le giron de
l'Etat, à l'Assistance publique. Elle dirige maintenant un groupe
privé de maisons de retraites, Korian.
Ce
parcours fait d'allers-retours entre le public et le privé résume
bien le CV-type des collaborateurs d'Altedia. Dans les années 90, le
cabinet de Raymond Soubie a bâti sa réputation sur sa capacité à
mener des restructurations, à élaborer des plans d'épargne
salariale et des projets d'entreprise..., et à accompagner les
privatisations d'entreprises publiques: Renault, France Télécom,
Air France, Bull, Thomson, etc. En 2004, à l'occasion du changement
de statut d'EDF et de GDF, il réussit même la prouesse d'être le
conseiller des deux présidents! C'est à ce moment-là que la CGT
conclut un deal historique avec Niclas Sarkozy, alors ministre de
l'économie...
Public,
Cac 40: à la fin des années 90, Soubie est la coqueluche de tous
les patrons. Et reste un conseiller écouté des politiques, surtout
de droite. Lors des grèves de décembre 1995, il est là, en
coulisses. Marc Blondel, alors secrétaire général de Force
Ouvrière, se souvient d'avoir été invité à déjeuner: «Le
père Soubie voulait jauger ma détermination.» En 2003, Altedia remporte l'appel d'offres lancé par le gouvernement
pour faire la communication gouvernementale des retraites, un pactole
de 20 millions d'euros. Soubie définit les arguments et la tactique,
jusqu'à suggérer à Jean-Pierre Raffarin (premier ministre) et
François Fillon (affaires sociales) les concessions à faire.
«Pour
Sarkozy, Soubie est une assurance-vie incroyable»,
dit un familier de la Sarkozie. Conseiller
loyal, il protège le président qui ne le craint pas: Soubie, âgé
et riche, n'est pas un concurrent. Et puis il hante le social depuis
quarante ans. Connaît les syndicalistes, les représentants du
patronat, leurs prédécesseurs. Il est toujours joignable au
téléphone. «Tous
les mois, on va le voir avec notre liste»,
dit le leader d'un syndicat. Alors, dans le secret de son bureau, «il
nous psychanalyse»,
rit un responsable patronal. «Il
a un côté DGSE» [Direction
générale de la sécurité extérieure]
soutient un cégétiste.
Il
arrive même que le conseiller, amateur de grande musique et
président du théâtre des Champs-Elysées de la très chic avenue
Montaigne, invite des syndicalistes à l'opéra. Une fois par an, et
uniquement ceux qui y sont sensibles. «Si
ça vous intéresse, je vous invite»...
Il y a trente ans, c'était Henri Krasucki, le secrétaire général
de la CGT. Ce 5 février 2010, pour la dernière de la Cenerentola,
un opéra en deux actes de Rossini, c'était François Chérèque, le
secrétaire général de la CFDT, son numéro deux Marcel Grignard,
et le président de la CFE-CGC (cadres), Bernard Van Craeynest. «Fantastique»,
a dit Chérèque après le spectacle, lui qui n'avait jamais vu un
opéra classique de sa vie.
Soubie
a (au moins) une conviction: le social, ce sont d'abord des formes. «Il
sait qu'il faut respecter le partenaire, ne jamais l'acculer»,
explique Denis Gautier-Sauvagnac, ancien président de l'UIMM, le
patronat de la métallurgie. Ne jamais prendre en traître. Même si
c'est pour dire “niet” à la fin. «En
2007, la première fois qu'on a vu Sarkozy, il nous a dit: “Moi
j'ai fait 53%, vous ne représentez que 8% des salariés»,
se rappelle un syndicaliste qui n'en est pas revenu. Soubie était
là, en retrait. Le vieux conseiller a calmé les ardeurs du nouveau
président. «Il
est l'intelligence sociale de Sarkozy parce que Sarkozy n'en a
aucune»,
dit Marc Blondel.
Il
a enterré le contrat unique promis lors de la campagne, dont les
syndicats ne voulaient pas. Bernard Thibault et lui s'appelaient
quatre fois par jour pendant la réforme des régimes spéciaux. En
2008, il s'est attaché la CGT et la CFDT en leur octroyant la
réforme de la représentativité syndicale, désormais mesurée sur
l'audience aux élections professionnelles – une catastrophe pour
d'autres organisations moins implantées, comme FO, la CFTC, la CGC.
Raymond Soubie en est fier. «Nous
sommes à l'origine de la réforme sur la représentativité – il faut bien entendu lire “je”. J'ai
poussé les discussions avec le Medef. La majorité a suivi. Je suis
très content de ce processus.»
A
droite, on accuse le conseiller social d'avoir paralysé Sarkozy. Les
régimes spéciaux ? La réforme va coûter cher. Le service minimum ?
Il ne fonctionne que si les grèves ne mobilisent pas trop. Les
retraites ? La loi reste délibérément timide sur le
rapprochement public-privé et muette sur l'épargne retraite, deux
mesures chères à la droite. Soubie a les mêmes pudeurs sur la
sécurité sociale et la santé. «Les
Français ne sont pas prêts» est une de ses formules fétiches.
«Des
gens disent à mon sujet: “Cet animal est un empêcheur de tourner
en rond, il a ligoté Sarkozy avec ses histoires de négociations”,
dit Raymond Soubie. Moi
je crois qu'une bonne réforme se mène ainsi.» La méthode a quand même connu des revers, infligés par les députés
UMP: un vote inattendu sur les 35 heures à l'Assemblée en 2008, le
rejet de dispositions sur le dialogue social
dans les petites entreprises en juillet...
«Oui,
j'ai parfois dealé» avec les syndicats
La
crise n'a fait que renforcer son influence. Pour Alain Olive,
secrétaire général de l'Unsa (un des rares syndicalistes à parler
à micro ouvert), Soubie est la «cheville
ouvrière» du «compromis social implicite» noué depuis fin 2008 entre l'Elysée et les syndicats. Son objectif:
éviter que la marmite sociale n'explose. Celui des syndicats est
convergent: ils craignent d'être débordés sur le terrain et de ne
pas être capables d'entraîner un vaste mouvement social. Alors, «j'ai
parfois dealé, sur différents sujets,
dit Raymond Soubie. C'est
la vie contractuelle de passer des accords.»
La
CFDT a obtenu le Fonds d’indemnisation social, une enveloppe de 3
milliards d'euros pour indemniser le chômage partiel et la
formation. La CGT n'a pas été oubliée. Bernard Thibault choisit le
cas de Molex [usine de connectique à Villemur-sur-Tarn qui a
licencié, il y a un an, «ses» travailleurs, alors que rentable ;
ils vont déposé 188 dossiers aux prud’hommes le 24 septembre
2010] «comme symbole de la rapacité patronale en période de
crise» ? Christian Estrosi, le ministre de l'industrie, s'implique
dans le dossier (avec des succès limités). Elle s'alarme de la
désindustrialisation ? Nicolas Sarkozy lance opportunément des Etats
généraux de l'industrie, trois mois avant un Congrès de la CGT qui
s’annonce houleux.
Le
2 avril 2010, Jean-Christophe Le Duigou, l'économiste maison,
l'homme-clé de la privatisation d'EDF, aujourd'hui très influent
conseiller de Bernard Thibault alors qu'il ne figure plus dans les
instances dirigeantes, a même été élevé au rang de chevalier de
la Légion d’honneur par Estrosi. «J'ai
récusé toute distinction tant que j'ai occupé des fonctions
électives dans les instances nationales de la CGT. J'ai estimé
cette fois que j'étais libre d'accepter au titre de mes activités
d'économiste et que c'était plutôt une reconnaissance du rôle de
la CGT sur ces questions»,
indique Le Duigou à Mediapart.
Raymond
Soubie n'a eu de cesse de conforter la ligne réformiste de Bernard
Thibault. L'Elysée apprécie la CGT, sa culture du rapport de
forces, sa capacité à lancer et à arrêter des conflits, son goût
du secret. «J'ai
instauré, pour la première fois dans la République, un dialogue
constant avec la CGT. Mettre entre parenthèses la première
organisation syndicale française était absurde. Tout en maintenant
les relations avec la CFDT, il fallait remettre la CGT dans le jeu»,
s'enorgueillit Raymond Soubie.
Il
y a sans doute des deals moins avouables, que Soubie ne fait que
suggérer. «Avec
la CFDT, il s'agit de sujets plus visibles. La CGT est plus prudente.
Il s'agit donc de sujets moins médiatiques.» Le
conseiller, qui connaît les secrets des arrière-cuisines
syndicales, fait planer le mystère. Est-ce une allusion à l’affaire
de la CCAS [Caisse pour les «activités sociale»s des électriciens
et des gaziers qui semblent avoir servi de trésor à la CGT] qui
gêne la direction de la CGT depuis de nombreuses années ? On n'en
saura pas plus.
En
2008, le secrétaire général de la CFDT, François Chérèque, a
pourtant levé un peu du voile sur ces discussions en coulisses. Dans
un livre d'entretiens, Si
on me cherche,
il raconte que l'Elysée lui a proposé une amnistie après la
révélation dans la presse de retraits suspects d'argent en liquide
par des responsables de l'UIMM, le patronat de la métallurgie.
«François
a été choqué de cette proposition»,
justifie son entourage. Soubie a alors connaissance d'une affaire un
peu trouble concernant un ancien adhérent de la CFDT. «Mais
il se trompait, ça n'avait rien à voir avec du détournement»,
assure-t-on à la CFDT. Soubie n'a jamais pardonné à Chérèque
d'avoir bavé. «J'ai
globalement de bons rapports avec François Chérèque»,
feint-il de s'étonner. Ce “globalement” veut tout dire. «Ça
me fait des vacances»,
plaisante souvent Chérèque devant ses proches, lui qu'on a
longtemps accusé de trop frayer avec le pouvoir.
Les
autres syndicats, que nous avons interrogés, jurent leurs grands
dieux que l'éminence de Sarkozy ne leur a rien proposé de tel.
Cette idée d'amnistie a été abandonnée. Et le mystère de l'UIMM
[patrons de la métallurgie qui utilisait des fonds pour «un travail
social» anti-grève] reste entier. Raymond Soubie dit d'ailleurs n'y
avoir joué aucun rôle. «J'ai
découvert cette affaire dans l'article du Figaro qui l'a révélée (en septembre 2007, ndlr).
Je n'étais pas au courant, ce qui est d'ailleurs curieux.
L'information avait été transmise au Parquet, mais Bercy n'a pas
transmis l'information à l'Etat. Je pense qu'ils n'ont pas mesuré
les conséquences de cette affaire.» Denis Gautier-Sauvagnac, l'ancien président de l'UIMM, défend la
même version, celle du dérapage incontrôlé. Il faut bien admettre
qu'elle convainc assez peu de responsables syndicaux et patronaux...
Retour
vers la presse… ou le conseil
Avec
la crise, Soubie a montré toute la mesure de ses talents de metteur
en scène. La scénographie sociale, c'était déjà l'atout majeur
d'Altedia, passé expert dans le storytelling du changement, cet art subtil d'inventer des histoires à raconter
aux salariés pour justifier une privatisation, un rachat, une
restructuration... L'homme lui-même adore le décorum. Les visiteurs
de l'hôtel particulier de la rue de Milan (IXe arrondissement de
Paris), discret bâtiment sur cour qui abrite les bureaux des
dirigeants d'Altedia («un
ancien bordel»,
dit un ex-collaborateur), se souviennent encore de cette salle à
manger avec une cheminée ornée d'une salamandre, de cet escalier
ressemblant à une chaire, des couloirs biscornus, de cette grosse
clé avec laquelle Soubie fermait systématiquement son bureau.
A
l'Elysée, le conseiller s'en donne à cœur joie. «Son métier c'est d'organiser des spectacles,
dit une source gouvernementale. C'est un grand marionnettiste. Il écrit la pièce de théâtre dans
sa totalité.»
La
réforme des retraites en est une illustration parfaite. A part
l'affaire Woerth, Soubie avait tout prévu: plusieurs mois de
«concertations» (mais pas de négociations), des ballons d'essai
lancés dans la presse, et puis un calendrier parlementaire
finalement très restreint, tout début septembre...
Les
sommets sociaux à l'Elysée, généralisés avec la crise (il y en a
eu trois depuis février 2009) sont des chefs-d'œuvre de
communication. Le rituel est toujours le même. Dans la cour de
l'Elysée, les berlines confédérales déposent une à une les
délégations. Trois ou quatre heures plus tard, les syndicalistes
défilent un à un sur le perron et confirment au micro les mesures
adoptées. Devant les caméras, chacun joue sa petite musique pour
contenter sa base et apparaître vindicatif.
Les
ficelles sont énormes, et ce genre de raout est volontiers vilipendé
par les syndicalistes de terrain, qui aimeraient voir leurs leaders
dans les usines plutôt qu'à faire les mariolles au Château. Mais
Raymond Soubie sait mieux que personne qu'un syndicat a besoin de
victoires à afficher pour ne pas perdre la face. Qu'il faut donner
du «grain
à moudre» (la formule est d'André Bergeron, l'ancien dirigeant de FO).
Une
fois parti, continuera-t-il à visiter le président, le soir ? Il
semble vouloir tourner la page. Au 137, avenue de l'Université, dans
les locaux du groupe AEF[agence de presse spécialisée], près des
Invalides, on attend son retour avec fébrilité. C'est peu connu,
mais Raymond Soubie est depuis 2005 actionnaires majoritaire (à 51%)
de cette agence de presse spécialisée dans l'éducation, la
formation, les ressources humaines, l'urbanisme, la sécurité...
Laquelle regroupe également des sociétés de communication ou
d'organisations de colloque. Le conseiller social de l'Elysée,
propriétaire d'une agence de presse spécialisée dans le social ? Il
assure qu'il n'y a aucun problème, car il n'est pas aux manettes. «Ni
les journalistes ni leur rédacteur en chef n'ont reçu le moindre
coup de fil. Je n'ai jamais fait la moindre remarque sur une
quelconque dépêche, avouez que c'est rare.»
Il
n'est même jamais venu rue de l'Université, où l'AEF est installée
depuis février. Mais lorsqu'une dépêche parle du conseiller social
Raymond Soubie, il n'est jamais mentionné comme propriétaire, même
non exécutif. «Raymond
Soubie n'a aucun lien avec l'AEF»,
justifie Danielle Deruy, la directrice générale, qui se trouve être
son épouse – elle est aussi administratrice de la RATP depuis
2009.
«Aucun
lien» ?
Juridiquement, c'est vrai, mais c'est tout de même un peu plus
compliqué.
«L'absence de Soubie, c'est une mystification»,
estime un journaliste, qui croit le distinguer derrière toutes les
décisions stratégiques. Quand les deux cofondateurs d'AEF se sont
déchirés, en 2008, Raymond Soubie a reçu l'un des deux, Pascal
Bouchard, dans son bureau de l'Elysée – «à sa demande»,
fait savoir le conseiller. Quant aux statuts du très richement doté
holding familial Arfilia (12 millions d'euros, une partie de 44
millions retirés de la vente d'Altedia en 2005), propriétaire de
51% d'AEF, n'indiquent-ils pas que Danielle Deruy, présidente de la
société, «pourra
être révoqué(e) à tout moment par M. Raymond Soubie sans qu'il
n'ait à justifier d'un quelconque motif de quelque nature que ce
soit». «Et
alors, répond
Danielle Deruy. Ai-je
été révoquée ?»
Tout
l'été, des ouvriers ont posé des câbles, monté des cloisons, sur
un immense plateau de bureaux resté vide. A l'AEF, faute
d'information, les spéculations vont bon train. Que fera Soubie s'il
revient ?
Lui
n'exclut rien. Il pourrait s'impliquer dans la direction de l'agence
– il a dirigé dans les années 80 le groupe Liaisons
sociales. Il pourrait aussi investir dans un éventuel cabinet de
conseil dirigé par Xavier Lacoste, dont il avait fait son dauphin
chez Altedia. Mais il exclut d'en prendre la direction, affirme ne
pas vouloir «reconstituer
Altedia». «Arfilia
n'a investi dans aucune autre activité depuis que je suis à
l'Elysée. Mais Arfilia est fait pour investir, dit-il dans son fauteuil rose de l'Elysée. Quand
je serai parti d'ici, quand je n'aurai pas le moindre risque de
conflit d'intérêts ou qu'il n'y aura pas la moindre suspicion de
conflit d'intérêts, Arfilia pourra investir à nouveau dans la
presse.»
Façon
de dire que lui, au moins, sait où s'arrêter avant de basculer dans
le conflit d'intérêts. Pas comme l'actuel ministre du travail, qui
cause tant de tourments au président.
* Article paru sur le site Mediapart,
le 6 septembre 2010.
(24 septembre 2010)
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