vendredi
15
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Vladimir Padrino Lopez, le 30 avril 2019

Par Angel Arias

Les Forces Armées sont aujourd’hui le point d’équilibre dans la profonde crise nationale que traverse le Venezuela. Aussi bien le gouvernement que l’impérialisme américain et que la droite leur accordent un rôle d’«arbitre» de la situation présente (ou d’une «transition»). Elles ont atteint une position qui leur permet d’avoir leur propre jeu dans les affrontements, avec une autonomie en tant que corporation militaire.

L’échec de la nouvelle tentative de la droite, le 30 avril dernier, de déclencher un coup d’Etat, devient un épisode de plus dans lequel l’establishment militaire gagne en force comme soutien fondamental du régime, puisque la mobilisation populaire pour défendre le gouvernement était quasiment inexistante, la clé étant l’appareil militaire.

John Bolton, conseiller de Trump pour la Sécurité nationale, a déclaré à la fin de la journée que Vladimir Padrino López, ministre de la Défense, Iván Hernández Dala, commandant de la Garde d’honneur présidentielle, et Maikel Moreno, président du Tribunal suprême, avaient été en négociations avec des secteurs de l’opposition durant les mois précédents. Le «fonctionnaire» impérialiste a fait la déclaration suivante: «Vous connaissez bien le rôle que vous avez joué dans la situation actuelle de la démocratie au Venezuela. Vous devez faire ce qui est bon pour le peuple vénézuélien. Nous, et le monde entier, vous tiendrons responsables pour les Vénézuéliens qui seraient blessés aujourd’hui [le 30 avril et 1er mai].» Jorge Arreaza, ex-vice-président de la République et responsable des Affaires étrangères depuis 2017, a nié la validité de ces affirmations.

Au-delà des déclarations du gouvernement américain, qui peuvent ou non faire partie de la «guerre psychologique», ce qui ne cesse d’être une réalité, c’est le rôle prépondérant que les chefs des forces armées (FF.AA) assument de plus en plus.

Les progrès des FF.AA dans le contrôle des espaces de pouvoir

Une fois que Chávez, qui exerçait de toute évidence un fort leadership naturel dans les Forces armées, fut absent de la scène politique, Maduro (à la présidence) compensait l’inexistence de son propre leadership face à la «corporation militaire» en leur accordant de plus en plus d’espaces en termes de pouvoir. Avec Chávez, les forces armées avaient certes aussi un rôle central dans le régime, mais c’était Chávez qui exerçait le pouvoir et le contrôle réels. Il était au-dessus d’eux, en tant qu’«homme fort» de la nation, tandis que Maduro a passé une sorte de «pacte» avec les forces armées, grâce auquel elles en sont venues, pratiquement, à exercer un gouvernement conjoint.

Il s’agissait de leur permettre de créer leurs propres entreprises (dans des domaines aussi importants que le pétrole, les mines, la construction, etc.), avec un fonctionnement autonome ; initiatives relevant directement du ministère de la Défense et non de la Présidence de la République. Il leur fut accordé le contrôle de la distribution alimentaire, ainsi que des ministères clés, et même PDVSA (Petróleos de Venezuela SA). Dès fin 2017, nous avions souligné comment les nouvelles nominations de Maduro ont amené les militaires à «contrôler 9 des 14 ministères liés aux domaines de l’économie et de l’infrastructure, ayant entre leurs mains les secteurs assurant des revenus». A cela s’ajoutait la présence de militaires «retraités» à la tête de gouvernorats [le Venezuela a une structure fédérale] et d’un grand nombre d’entreprises publiques et d’instituts d’Etat.

Cela allait de pair avec la transformation d’un régime qui – perdant rapidement son soutien populaire et au milieu d’une grave crise économique qui s’abattait sur les masses – avait tendance à compter de moins en moins sur la mobilisation contrôlée des masses (comme à l’époque de Chávez) et davantage sur la coercition et la répression. Les forces armées étaient également un pilier du régime de Chávez, qui bénéficiait toutefois d’un grand soutien populaire, de larges victoires électorales périodiques et d’un contrôle sur la mobilisation des masses.

Avec Maduro et le développement de la crise économique, que son gouvernement a fait payer au peuple, c’est le visage répressif de l’Etat et non celui de l’Etat de la «redistribution des revenus» qui est apparu. La distribution d’un panier mensuel de nourriture et d’une prime (qui n’atteint même pas toute la population) représente des aides misérables par rapport aux besoins sociaux. Et encore plus, comparées à l’ampleur de l’assistance sociale déployée par Chávez au milieu du boom pétrolier. Il en va de même avec les subventions accordées à la plupart des services publics comme pâles contreparties de la volatilisation des salaires et des effets de l’hyperinflation. Avec la mutation du régime politique, les FF.AA ont également commencé à occuper un rôle de plus en plus prépondérant.

Avec le développement de la crise politique de 2017, l’establishment militaire est apparu comme le sujet appelé soit à soutenir le régime, soit à mener une «transition» qui aboutirait à déposer Maduro, comme le demande l’opposition de droite. L’opposition est même allée jusqu’à convoquer une marche vers le quartier général de l’armée pour faire pression en faveur d’une sortie de Maduro. L’une des questions du référendum qu’elle avait lancé appelait les militaires à destituer Maduro. Maduro, à son tour, a organisé des événements au cours desquels les militaires lui ont prêté allégeance. Enfin, les Forces armées ont joué un rôle clé dans la consolidation du tournant bonapartiste du gouvernement, en soutenant l’imposition de l’«Assemblée constituante» frauduleuse en tant qu’assemblée «plénipotentiaire» [face à l’Assemblée nationale contrôlée par l’opposition et de facto suspendue]. Une «constituante» qui s’est affirmée comme un pouvoir supra-constitutionnel au moyen duquel gouvernement a clôturé cette phase de la crise en sa faveur.

L’agression impérialiste, le coup d’État et le renforcement des Forces armées en tant que facteur de pouvoir

Au début de cette année, l’opposition de droite et l’impérialisme annonçaient qu’ils ne reconnaîtraient pas le nouveau mandat de Maduro, lorsqu’il a prêté serment le 10 janvier 2019. Une heure plus tard, Maduro a organisé une démonstration avec les Forces armées durant laquelle les FF.AA ont réaffirmé leur loyauté. Par contre, l’opposition de droite leur a demandé de le désavouer comme président.

Depuis le début de l’offensive impérialiste le 23 janvier 2019, avec l’autoproclamation de Guaidó comme «président intérimaire» du pays, la formation d’un gouvernement parallèle et l’appel fait aux FF.AA d’écarter Maduro, le point clé du conflit a tourné autour du contrôle des appareils militaires.

La lourde offensive du gouvernement Trump s’est concentrée sur le secteur militaire, effectuant toutes sortes de manœuvres qui combinaient offres et menaces, stimulant la désertion de certaines figures clés de l’appareil répressif (comme le major Hugo Carvajal). Pendant ces mois, au cours d’une campagne intense, l’impérialisme lancer la menace d’une «intervention militaire» si les forces armées vénézuéliennes ne déposaient pas Maduro. En même temps, il offrait une «amnistie» à leurs dirigeants s’ils coopéraient. Le chantage impérialiste pourrait se résumer ainsi: ils écartent Maduro et obtiennent l’amnistie, ou ils feront face à une agression militaire et à des poursuites pour «crimes de lèse humanité».

Le point culminant de cette pression sur l’armée a été le 23F (23 février 2019), avec l’opération dans laquelle, par l’utilisation perverse des besoins [alimentaire, médicaments, ctc.] du peuple vénézuélien, ils ont menacé de violer la souveraineté territoriale avec l’entrée d’une «aide humanitaire». L’objectif était de casser la chaîne de commandement des FF.AA afin de permettre l’entrée de «l’aide», ou de générer une situation qui justifierait une intervention militaire étrangère. Cependant, à l’exception de la désertion de quelques dizaines de soldats ou d’officiers subalternes [qui restent suspendus en l’air en Colombie et ne cessent de se plaindre de leur situation misérable], l’appareil militaire n’a pas craqué.

Mais le résultat de l’échec de la 23F n’a pas seulement été le maintien de Maduro au sein du gouvernement, mais aussi le renforcement des forces armées en tant que facteur clé de son maintien à la présidence. Si, au cours des dernières années de crise, son rôle en ce sens a été déterminant, les militaires savent, d’après les circonstances de ces derniers mois, que c’est grâce à eux que Maduro peut rester à Miraflores [palais présidentiel], et Maduro le sait de même. En l’absence du soutien populaire dont disposait Chávez, Maduro dépend de plus en plus de la «loyauté» de l’establishment militaire.

Dans un communiqué des sénateurs chiliens après l’échec de la 23F, dans lequel ils ont demandé à Sebastían Piñera (président) de rendre compte de son rôle dans cette opération. Ils ont souligné que l’une des raisons de cet échec résidait dans la tentative de briser les forces armées de l’extérieur, par une menace d’intervention. Un problème était évident: même si les chefs militaires du Venezuela étaient disposés à négocier, ils étaient conscients que s’ils cédaient à cette forme de chantage, cela affaiblissait leur propre position comme facteur de pouvoir. Cette caractérisation n’est pas hors de propos. Ce que les Etats-Unis ont fait à l’égard des chefs militaires du Venezuela n’était autre que de leur lancer un ultimatum. Ils exigeaient une reddition. Si les dirigeants des FF.AA avaient cédé en ces termes, ils se dévalorisaient comme facteur clé dans une éventuelle négociation ou «transition».

La «loyauté» des Forces armées est associée à la possibilité de maintenir leur statut de caste privilégiée

Les FF.AA savent que la situation sociale et politique est catastrophique, que la permanence de Maduro est aujourd’hui le facteur principal de la profonde instabilité politique, de la possibilité de nouvelles désertions, d’escarmouches ou tentatives de coup d’Etat (comme le 21 janvier ou ces 30 avril-1er mai), qui détériorent l’unité même de l’appareil militaire. Et cela pourrait conduire à des affrontements internes accrus. Cependant, leur fidélité à Maduro ou à leur pays en vue d’une «transition» – telle que celle exigée par l’impérialisme et l’opposition – est déterminée par la possibilité de maintenir leurs privilèges, leurs quotas de pouvoir.

Si les Forces armées cèdent aux menaces de l’impérialisme, cela revient à se mettre à leurs pieds, à «se rendre» et à renoncer à leur rôle de facteur central de toute transition éventuelle. Non seulement leurs commandants devraient faire face à la question de savoir si les Etats-Unis tiennent leur promesse d’«amnistie», s’ils seront jugés ou extradés pour «violation des droits de l’homme», «trafic de drogue» ou tout autre argument hypocrite, mais avec l’imposition du plan de recolonisation impérialiste selon une matrice néolibérale, la caste militaire perdrait une grande part du pouvoir économique au détriment du grand capital transnational.

Plus que pour des raisons de «patriotisme», d’«anti-impérialisme» ou encore moins «révolutionnaire», c’est sur la base de cet élément socio-économique que doit être appréhendée la résistance que la direction militaire a jusqu’à présent fait face aux attaques impérialistes. Mais sur cette base réside aussi la possibilité qu’elle puisse éventuellement construire des ponts en direction de négociations.

Il est symptomatique qu’hier [le 30 avril], à l’exception d’un tweet, Maduro n’est pas apparu toute la journée, mais que celui qui s’est présenté au pays était Padrino López (ministre de la Défense). Il l’a fait entouré par le haut commandement militaire, sans mentionner Maduro à aucun moment. Toutefois, il parla de manière générique de «défense de la Constitution, des institutions, de la patrie, de ses autorités légitimes», de «loyauté envers le peuple». Et cela suite à des années d’allégeance constante et explicite à Maduro et au milieu d’une tentative de coup d’État visant Maduro. Il s’est également adressé à l’opposition au nom des Forces armées, et non au nom du gouvernement, mais il leur a adressé un message à la première personne en tant qu’institution militaire, en ces termes : «[ils] utilisent l’armée… essayant de la diviser, de créer des tares, de diviser la Force armée… s’ils veulent obtenir le respect des FF.AA, arrêter de jouer avec les émeutes. Pensez-vous jouer avec des enfants? Ne nous sous-estimez pas, ne continuez pas à faire des propositions trompeuses aux Forces armées, nous ne sommes touchés que par l’amour de la patrie, de Bolívar, par l’amour des lois.»

Quand, la nuit tombée, Maduro est finalement apparu publiquement pour s’adresser au pays, sans même indiquer pourquoi il ne s’est pas présenté tout au long de la journée, il l’a fait entouré principalement par des dirigeants militaires.

Aucune confiance dans les FF.AA. Les travailleurs doivent prendre en main la lutte contre l’impérialisme et la misère à laquelle nous sommes soumis

Durant toutes ces années de catastrophe économique et de crise politique profonde, l’absence d’une présence du mouvement ouvrier et populaire, avec ses propres revendications et ses méthodes de lutte, s’explique, entre autres, par l’expression d’une opposition empruntant des canaux réactionnaires et par la prépondérance de la présence militaire.

Maduro fait face à l’agression impérialiste et au coup d’Etat avec des méthodes bureaucratico-militaires qui se traduisent par un pouvoir accru pour les Forces armées, les mêmes Forces armées corrompues et répressives, qui ne font que protéger leur propre position privilégiée, tandis que le peuple souffre de l’impact de la catastrophe.

Le sort du peuple ne peut être laissé entre les mains de cette caste privilégiée et réactionnaire. C’est pourquoi, hier, en même temps que nous rejetions clairement cette nouvelle tentative de coup d’Etat, nous disons que «nous n’accordons aucune confiance à ces forces armées» et que «la lutte contre le coup d’Etat et l’impérialisme doit se faire en toute indépendance politique, avec une politique des travailleurs eux-mêmes dans la perspective de nous renforcer également dans la lutte contre la misère à laquelle nous sommes soumis et contre l’autoritarisme du pouvoir».

Nous devons nous mobiliser indépendamment pour un programme d’urgence ouvrier et populaire contre les intérêts du capital impérialiste et de la bourgeoisie parasitaire nationale (oppositionnelle et chaviste). Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons vraiment arrêter les projets des Etats-Unis, le pillage du capital international et lutter pour apporter une réponse réelle à nos problèmes. Une défaite du coup d’Etat pro-impérialiste avec nos propres méthodes de lutte et la mise en place d’un programme répondant à ces besoins, nous mettrait dans de meilleures conditions pour faire face à la «transition» réactionnaire de Maduro avec ces Forces armées comme «arbitre». (Article publié dans La Izquierda Diaria, le 2 mai 2019, traduction A l’Encontre)

Angel Arias est un sociologue vénézuélien, ancien leader étudiant de l’UCV (Université centrale du Venezuela), militant de la Liga de Trabajadores por el Socialismo (LTS). Il écrit pour la publication La Izquierda Diario, Venezuela. Actuellement, il est délégué de base des travailleurs du ministère du Travail.

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