dimanche
24
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Manuel Sutherland

Le président réélu de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chavez, a gagné sa 14e élection et vote sur 15, sur une période de 14 ans. Ce dimanche 7 octobre il a obtenu un solide 55% (7’936’061 votes) en battant l’entrepreneur millionnaire âgé de 40 ans, Henrique Capriles, qui a obtenu 44,39% (6’426’288 votes). La victoire a été saluée avec émotion par divers présidents de l’Amérique latine sur les principaux réseaux sociaux. Le triomphe du chavisme est considéré comme un renforcement de la perspective latino-américaine anti-néolibérale et progressiste. Toutefois, nous nous posons deux questions : les indices de popularité ont-ils crû ou décru ? Et que réserve le futur ?

Une victoire avec moins de voix qu’il y a six ans

Quand le chavisme exprime partout sa satisfaction, sur le fond, existent des préoccupations pour ce qui a trait à la stagnation dans les votes gagnés par le président Chavez. En voyageant dans le temps, on peut revenir au pic du chavisme, à cette année de 2006 lorsqu’il a gagné l’élection avec 63% des suffrages (7’309’080) contre 37% au candidat de l’opposition, Manuel Rosales, qui avait obtenu à peine 4’292’466 voix. Indépendamment du fait qu’il manque encore 4% des registres électoraux, il y a un recul électoral notoire du chavisme. En termes relatifs, le chavisme a perdu environ 9% par rapport à son résultat antérieur. En termes absolus, il a toutefois obtenu 400’000 voix de plus. Mais il faut rappeler que le Registre électoral national (RNE) pour l’année 2012 compte 18’903’937 électeurs, plus de 3 millions de nouveaux électeurs ont été incorporés au RNE et l’abstention fut inférieure à celle de 2006. Cela pris en compte, le vote chaviste a à peine augmenté. Si nous comparons le 63% obtenu en 2006 aux 55% obtenus actuellement, on peut dire que le chavisme perdu environ 1,5 million de votes. Une quantité très significative si l’on prend en considération la consolidation de plans sociaux ayant absorbé des millions et des millions, soit des aides sociales en direction des plus nécessiteux et divers plans d’assistance sociale.

Tout cela montre à l’évidence un épuisement, encore plus si nous à l’esprit que le chavisme a déployé une énorme campagne électorale et a accéléré une série de transferts directs et de programmes sociaux massifs avec le but clair d’obtenir une adhésion sociale. Dans ce sens, le chavisme a relancé un ambitieux plan de construction de logements qui a compté sur une grande «aide internationale», en étant exécuté par des transnationales chinoises, russes, iraniennes, etc. Optimistes, la majorité des chavistes des directions intermédiaires envisageaient l’obtention de 9,5 à 10 millions de suffrages – Chavez allait dans ce sens. La réalité les a frappés de plein fouet. Bien que l’allocution faite par Chavez sur le Balcon du peuple affirmât : «Ce fut une victoire parfaite sur toute la ligne», les attentes étaient bien autres.

Capriles Radonski, quelqu’un qui a gagné en perdant

Il y a quelques mois, pour une revue argentine – El Aromo – j’ai rédigé un article dans lequel j’expliquais les origines et l’évolution politique de Radonski. J’y soulignais le talent répressif et la filiation fasciste de Radonski qui a été un des protagonistes de l’attaque à l’ambassade de Cuba au Venezuela lors du coup d’Etat – dont il fut un acteur – contre Chavez en avril 2002. A cette époque, en compagnie de son compère actuel qui se présentait au poste de vice-président, Leopoldo Lopez, ils manifestèrent des attitudes infâmes de persécution contre des chavistes connus. Les expressions de cette haine ressemblaient à la nuit des longs couteaux, version caribéenne. L’action absurde de Radonski de chercher à escalader et à passer le mur de l’ambassade cubaine afin «d’exiger» de la fouiller pour voir si s’y réfugiaient des chavistes, il l’a payée de quelques mois de prison.

Néanmoins, la mémoire de la droite vénézuélienne est courte et ce personnage a été capable de gagner avec beaucoup d’aisance les élections internes à la Mesa de la Unidad (MUD – coalition de quelque 26 organisations). Capriles avec une campagne de grande intensité a pu attirer avec vigueur l’électeur anti-chaviste jeune, secteur qui est en croissance forte. Il faut noter le rôle central de la jeunesse dans la campagne capriliste. Tous les centres de contrôle des résultats étaient coordonnés par des étudiants universitaires, ce qui aurait été impossible pour l’ancien candidat de la MUD, Manuel Rosales. Il n’est pas difficile de penser que l’augmentation du vote en sa faveur soit due à des jeunes qui ont récemment été inscrits sur le REP (Registre électoral vénézuélien). Radonski s’est donné la perspective d’idées réconciliatrices – peu crédibles si l’on se rapporte à ce qu’il a fait – et obtint une sorte de victoire électorale d’un niveau inattendu, en partant de l’idée de l’impossibilité de battre un chavisme fortement consolidé et d’une ascendance populaire bruyante. Nous disons cela parce que les votes du bloc anti-chaviste sont passés de 4,3 millions à 6,5 millions. Une croissance relative de presque 10% du vote total. Et de presque 50% pour le vote en faveur de la MUD, si nous effectuons une comparaison avec l’élection précédente. C’est donc une victoire très grande pour une coalition si hétérogène et face à une domination électorale si forte comme l’est celle du chavisme. Capriles a créé la sensation d’être un rival qui se préparait à prendre le pouvoir à moyen terme (2018), dans le contexte d’une élection plus favorable. C’est-à-dire quand le recul de la popularité du chavisme en conséquence des problèmes que rencontre la société vénézuélienne (insécurité, hausse du coût de la vie, chômage, etc.) et qui deviendront déterminants. Si la croissance des deux camps reste identique, à l’occasion des prochaines élections présidentielles, Capriles pourrait être notre nouveau et plus néolibéral Président.

De manière maligne, il a reconnu sa défaite et a appelé à la paix et à la sérénité. Plus important encore, il a capitalisé le rêve de son parti : Primero Justicia (PJ) – une sorte de clone de l’ultra-droitier Primero Colombia et fils bâtard du regroupement traditionaliste Tradicion, Familia y Propriedad. Le PJ s’est transformé en parti hégémonique de l’opposition, en faisant un bloc partidaire solide qui mettra fin à la droite traditionnelle et mettra de son côté les ultralibéraux. En excluant les votes obtenus par la liste unitaire de la MUD, qui regroupait des indépendants, le PJ a obtenu 1’798’409 votes, soit le 41% des votes de Radonski, beaucoup plus que le second parti (Un Nuevo Tiempo), qui a obtenu la moitié de ces votes dans l’Etat de Zulia [où Chavez devance Capriles de 6,9% contre beaucoup d’attente]. Par son caractère ouvertement néolibéral et antipopulaire, le PJ paraissait devoir être le parti plus opposé idéologiquement au chavisme, y compris étant donné la composition directement bourgeoise de ses membres. Et dès lors, il était l’option que la droite internationale appuierait avec le plus de détermination. Les partis qui ont traditionnellement gouverné le Venezuela (Action démocratique – social-démocrate – et COPEI – parti social-chrétien) ne sont même pas apparus sur les listes électorales.

Nous pourrions dire, à l’instar de Bush [après la guerre en Irak] : «Mission accomplie». Le PJ a dirigé de manière sectaire la campagne et a tout fait pour noyer au maximum les autres partis nationaux. Avec ce capital politique se met en place une opposition beaucoup plus ferme comparée au regroupement atomisé et désagrégé qui attaquait de manière dispersée le gouvernement de Chavez.

Presque la moitié de l’électorat contre : 45% d’électeurs opposés

Les jours de récolte facile du chavisme semblent être arrivés à leur fin. Avec la toute la bourgeoisie et la petite bourgeoisie contre (avec leurs appareils de propagande idéologique et leurs appuis internationaux), le chavisme ne disposera pas de la même flexibilité de direction que par le passé. Bien que la base populaire de l’opposition se sente détruite et sans espérance (six années de plus de chavisme les attendent), la direction est forte et développe toute une série de plans pour forcer le chavisme à emprunter le sentier de la négociation. Le chavisme pour sa part ne semble pas vouloir autre chose qu’une sorte de pax romana de type bolivarien qui permette une coexistence pacifique et une transition conciliatrice. Il est à prévoir que les mesures les plus critiquées par la bourgeoisie – celles politiquement les plus avancées – seront menées avec beaucoup de retenue, de tact et de lenteur. Le contexte de cette négociation et les armistices semblent prendre forme et le pays se trouve dans l’antichambre d’un nouveau bipartisme plus marqué, si le PJ arrive à consolider le capital politique obtenu.

Bien que cela semble convenir aux deux parties qui se font face, le chavisme subit d’autres pressions et d’autres responsabilités étatiques à assumer pour la période de six ans qui s’ouvre : maîtriser l’inflation la plus haute du monde ; limiter des importations hypertrophiées ; réduire une dépendance extrême à la production pétrolière ; limiter la surévaluation énorme de la monnaie ; réduire la subvention à l’essence qui fait qu’un plein coûte 1 dollar [les détenteurs de grosses cylindrées en profitent !] ; développer une production industrielle maigrichonne et réduire un endettement interne et externe très important. Cela implique de mettre en place un plan qui exigerait des changements structurels drastiques.

D’un point de vue marxiste, nous considérons que l’orientation conciliatrice ruinerait le chavisme et que, par contre, la radicalité pourrait redonner confiance à une majorité des masses populaires et pourrait faciliter la solution des problèmes mentionnés. L’unique façon qu’ont les partisans de cette voie pour résoudre les problèmes structurels que rencontre la société capitaliste vénézuélienne est de pousser le processus bolivarien d’un centre de gravité de type centre droit vers une gauche réellement socialiste, ce qui impliquerait un affrontement tenace avec la bourgeoisie. A l’opposé, il y a l’accord avec la bourgeoisie vivant de privilèges et de concessions qui affecte de manière sévère la classe ouvrière, ne résout pas les problèmes de fond et tend à augmenter l’exploitation capitaliste qui s’abat sur des millions de travailleurs.

Des déclarations que nous avons entendues, il ressort l’idée, du point de vue de la direction chaviste, que c’est la conciliation et les négociations ouvertes avec les entrepreneurs vénézuéliens et transnationaux qui sont à l’ordre du jour. Si c’est le cas, seront d’actualité des politiques à l’encontre des masses laborieuses telles que : une forte dévaluation, des augmentations de la TVA, une réduction des dépenses sociales, des négociations de contrats collectifs à la baisse, des concessions au travers d’accords léonins avec des entreprises transnationales pour ce qui est de l’exploitation des ressources naturelles, le transfert de dollars à la bourgeoisie, l’importation massive de biens que l’on pourrait produire dans le pays, une augmentation des salaires inférieure à l’inflation et un ensemble de mesures d’ajustement macroéconomique que le gouvernement de Chavez a critiquées à l’occasion du programme présenté par Radonski, mais qu’il ne paraît pas écarter complètement.

L’organisation socialiste, la critique et l’action militante contre la bourgeoisie, la bolibourgeoisie et l’élite de la bureaucratie rouge, au sein même du mouvement hétérogène du chavisme, paraissent être l’unique alternative pour éviter un ajustement anti-ouvrier et éviter que les misères du capitalisme créole n’impulsent la victoire d’une candidature ultralibérale et antisociale de Capriles pour 2018. (Traduction A l’Encontre)

____

Manuel Sutherland est économiste, professeur à l’Université bolivarienne du Venezuela où il est aussi l’animateur de la chaire libre d’économie politique marxiste. Il est le coordinateur de l’Association latino-américaine d’économie marxiste (AELEM), voir le site : www.alemistas.org

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