mercredi
26
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Manifestation à Tegucigalpa: une militante devant le drapeau de Berta Cáceres (17 mars 2016)

Manifestation à Tegucigalpa: une militante devant le drapeau de Berta Cáceres (17 mars 2016)

Par Diane Jeantet

• L’assassinat de la militante écologiste hondurienne Berta Cáceres a mis en lumière l’oppression dont sont victimes les communautés indigènes qui tentent de faire valoir leurs droits territoriaux face aux grandes compagnies minières et énergétiques qui investissent dans le pays. Cáceres, lauréate du prix Goldman pour l’environnement en 2015, était bien connue pour son engagement contre les «mégaprojets» énergétiques, dont le nombre a explosé depuis le coup d’Etat militaire de 2009 contre Manuel Zelaya [élu en 2006; l’armée l’a alors remplacé par Roberto Michelletti].

•Les autorités parlent d’un homicide aléatoire et malheureux. Les faits, comme les menaces de mort qu’elle avait reçues ces derniers mois pour son combat de militante et la protection rapprochée qui lui avait été récemment accordée, convergent plutôt vers la préméditation.

«Berta était notre leader emblématique», explique l’avocat hondurien Donald Hernandez, membre du Centre hondurien pour la promotion du développement communautaire. «En la touchant elle, ils ont voulu nous envoyer un message.» Car, en réalité, c’est toute la communauté qui est visée. En quelques années seulement, le Honduras s’est imposé comme le pays le plus dangereux au monde pour les défenseurs des droits à la terre.

Selon une étude de l’organisation non gouvernementale britannique Global Witness, au moins 109 personnes ont été tuées entre 2010 et 2015 pour s’être opposées à des projets miniers, d’exploitation forestière ou hydroélectrique.

• Depuis quelques années, le Honduras vit une réelle révolution énergétique. Les investissements dans les énergies renouvelables décollent en 2010 suite à un changement politique et l’introduction de mesures d’incitation fiscales. En cinq ans, la capacité installée totale dans le pays a crû de 40% et les revenus énergétiques augmentent de plus de 50%. Les projets solaires explosent, passant d’une production inexistante en 2014 à plus de 388 MW en novembre 2015. Le Honduras se retrouve alors en deuxième place, derrière le Chili, des pays d’Amérique latine leaders en énergie solaire. Leader, oui, mais à quel prix?

• Une grande partie de ces projets se situent en territoires indigènes. La loi sur l’énergie renouvelable de 2007 prévoit une consultation obligatoire des populations locales, sans laquelle aucun permis de construction ne peut être délivré. Mais ces dernières dénoncent un non-respect des lois, aussi bien du côté des entreprises que des autorités, qui brillent par leur absence en cas de conflit.

• «La plupart de ces accords sont conclus à huis clos, et les communautés en apprennent l’existence lorsqu’elles entendent le bruit des bulldozers pour la première fois», explique Billy Kyte, activiste au sein de l’organisation Global Witness. Lors de leur visite au Honduras en novembre 2015, aucune des douze communautés avec lesquelles l’organisation s’est entretenue n’avait été proprement consultée. Et pour ceux qui tentent de s’opposer aux aspirations de certaines compagnies minières, agricoles ou énergétiques, la répression est forte.

• Dans le département de La Paz, où la vice-présidente de la Chambre des députés, Gladys Aurora López, a obtenu plusieurs concessions pour des projets hydroélectriques, les communautés locales subissent de lourdes pressions, ayant pour but de les pousser à quitter les lieux. «Ils s’en prennent aux écoles, retirent les professeurs, limitent l’accès aux médicaments, ils ont aussi brûlé des maisons», témoigne l’avocat et activiste Donald Hernandez. Selon lui, quatre personnes ont été tuées dans la région.

• Plus à l’ouest dans le département d’Olancho, un autre projet hydroélectrique, celui de la compagnie Hidroluz, menace les populations indigènes locales. Ici non plus les consultations en bonne et due forme n’ont pas eu lieu, mais l’entreprise est parvenue à diviser la communauté en payant certains membres qui ont par la suite accepté de signer les contrats requis pour la construction du projet. La communauté est désormais interdite d’accès au fleuve Wampu, autour duquel elle avait développé tout son style de vie. «Ils pêchent, utilisent l’eau comme moyen de subsistance et pour le bétail», raconte Hernandez, qui dit avoir reçu plusieurs menaces de l’entreprise. «Sans eau, ils se verront obligés de partir.»

• Le rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme sur la criminalisation des défenseurs des droits humaines en Amérique latine, publié le mois dernier [1] vient confirmer ce triste tableau, et dénonce la collusion qui existe entre hommes politiques, police, militaires, officiers de justice et hommes d’affaires et l’impunité totale qui en découle.

Le Honduras n’est d’ailleurs pas une exception. Comme le souligne le rapport, des cas similaires ont été relevés à travers toute l’Amérique latine. Une «crise cachée qui échappe à l’attention du public».

____

[1] «Criminalisation des défenseurs des droits humains : un phénomène préoccupant en Amérique Latine» [https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/criminalisation-des-defenseurs-des-droits-humains-un-phenomene].

Frédéric Koller dans Le Temps du 26 mars 2016 écrivait à propos du «débat» d’amendements dans le Conseil des droits de l’homme de l’ONU: «On peut être pour les droits de l’homme mais contre les défenseurs des droits de l’homme. La preuve? Au terme de sa 31e session, le Conseil des droits de l’homme a connu un débat ubuesque consacré au vote d’une résolution qui se formulait ainsi: «Protéger les défenseurs des droits de l’homme qui abordent la question des droits économiques, sociaux et culturels». Pour comprendre ce langage onusien, parlons de Berta Caceres: cette militante écologiste hondurienne a été assassinée le 3 mars. Son combat contre la construction d’un barrage au nom de la défense des peuples amérindiens avait fini par exaspérer les militaires au pouvoir.

C’est pour protéger les Berta Caceres aux quatre coins du globe que la Norvège a déposé en début de session – après les consultations avec les 46 autres Etats qui composent le Conseil – la proposition de résolution A/HRC/31/L28. Pour avoir du poids, une résolution doit être adoptée par consensus. Qui ne voudrait pas défendre les défenseurs des droits de l’homme? Le 21 mars, à 12h10, la Russie glisse au secrétariat du Conseil une liste de trente amendements. L’expression «défenseur des droits de l’homme» est systématiquement biffée au profit de la formulation «les individus, les groupes et les organes de la société engagés dans la promotion et la protection des droits humains», selon une définition de l’ONU qui date de 1998. Qu’est-ce que cela change? Tout. Pour les partisans de la résolution, renoncer au terme «défenseur des droits de l’homme» revient à sabrer la légitimité de ces derniers, nier leur existence en tant qu’individus, à faire un grand bond en arrière dans l’affirmation de leurs droits et de leur protection. Le signal serait désastreux.

dû voter comme la Russie, la Chine, l’Egypte, le Pakistan et Cuba, partageant avec ces pays la même aversion de la société civile, des ONG et des droits-de-l’hommistes? Hanoi a-t-il voulu marquer sa différence avec Pékin, voisin idéologiquement frère mais de plus en plus envahissant?

Comme la Commission qui l’a précédé, le Conseil des droits de l’homme est un théâtre politique qui permet à moindres frais d’envoyer des signaux, de marchander des alliances, d’affirmer sa mauvaise humeur. S’il n’était que cela, à quoi bon le maintenir en vie? Pour les défenseurs des droits de l’homme, le vote de jeudi a été un énorme soulagement. La communauté internationale leur a envoyé ce message: ils marchent dans le sens de l’Histoire, celui de l’affirmation du droit sur l’arbitraire. C’est essentiel. Au cœur des fractures géopolitiques et idéologiques, le Conseil des droits de l’homme – qui fête son dixième anniversaire – est plus que jamais nécessaire.»

Qui a voté contre la résolution ? Voici la liste donnée par F. Koller: «la Russie, la Chine, l’Egypte, le Pakistan et Cuba». Révélateur. (Rédaction A l’Encontre)

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