mercredi
26
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Rafael Correa, lors d'une conféence de presse au palais Carrondel et, à Quito. le 1er octobre 2010

Par Maria Elena Verdezoto

Pour mieux comprendre l’entretien conduit avec Alberto Acosta, publié ci-dessous, quelques brèves notes sur l’Equateur peuvent être utiles.

La population est au nombre de quelque 13,7 millions d’habitants. La langue espagnole est la langue officielle. Sont fort répandues, dans diverses régions, des langues amérindiennes telles que le quechua, le shuar, etc. Le dollar est la monnaie de référence depuis l’an 2000. Le régime est, de fait, une démocratie présidentielle. Le président Rafael Correa a été élu en janvier 2007 et réélu le 26 avril 2009.

La prochaine élection présidentielle est prévue en 2013. Des changements de ministres se sont effectués dernièrement: le ministère des Relations extérieures est «aux mains» de Ricardo Patino (depuis janvier 2010); par contre celui des finances est tenue depuis septembre 2008 par Maria Elsa Viteri et l’intérieur, depuis février 2008, par Gustavo Jaikh.

La fin du rationnement de l’électricité – rationnement dû au faible niveau des eau qui alimentent la centrale de Paute et aux manques d’entretien et de rénovation du secteur électrique – implique une importation d’électricité de Colombie et du Pérou qui grève les comptes extérieurs de quelque 117 millions de dolars. Un débat ouvert fin 2009 a abouti à la démission de Fander Falconi, ministre des Affaires étrangères. Falconi voulait une non-exploitation des ressources pétrolières – qui sont concentrées sur des territoires où vivent des communautés indiennes – avec, en échange, une compensation financière internationales; cela au nom de la lutte contre le «réchauffement climatique» (voir Le projet ITT. Entretien avec Alberto Acosta,13 septembre 2009). Les réserves sont estimées, au minimum, à 850 millions de barals.

La lois sur les eaux et l’exploitation des mines a aussi donné lieu à des mobilisations de la Confédération des nationalités indigènes (CONAIE) – routes coupées, etc. – en septembre et octobre 2009. R. Correa a initialement accepté un dialogue («Table de dialogue») qui a été interrompu brutalement environ trois mois après son début. Les liens (protocole de coopération) entre la Banque centrale d’Equateur et la Banque de développement des exportations de l’Iran ont placé l’Equateur sur la liste du GAFI (Groupe d’action financière internationale), liste qui rassemble les pays ne luttant pas efficacement contre le financement du terrorisme. Un instrument pouvant être utilisé, d’autant plus avec la dollarisation du pays, par des puissances impérialistes.

Alberto Acosta est un ex-membre de l’Assemblée Constituante de Montecristi, celle qui a approuvé la nouvelle Constitution et avec laquelle il a promis, aux côtés du président Rafael Correa, d’écrire une nouvelle histoire de l’Equateur. Il analyse ici la situation critique du pays (après la «révolte de la police») et avertit ouvertement qu’après le soulèvement policier et militaire de jeudi 30 septembre il ne suffira pas de changer les ministres responsables, mais qu’il faudra donner un coup de gouvernail dans la conduite du pays.

Parmi les principales causes de la situation il signale la prépotence et le manque d’ouverture au dialogue du gouvernement de Correa, dont il a pris de la distance depuis plus de deux ans. Ces facteurs joints à la résistance des oligarchies devant la perte de leurs privilèges, expliquent, selon Acosta, le niveau d’intolérance que vit le pays.

Manifestation de la police devant le siège principal de la police à Quito, le 30 septembre 2010

*****

Dans un message envoyé jeudi, le jour du soulèvement policier et militaire, vous avez appelé à la réflexion et à repousser toute tentative de coup. Pensez-vous que qu’il se soit effectivement agi d’une tentative de coup?

Il est difficile de le savoir de manière sûre. A première vue, il semblerait qu’il se soit agi simplement de la mutinerie d’un groupe de policiers et de quelques soldats qui se sentaient visés par certains des ajustements «salariaux» institués par la Loi du Service Publique. Il semble qu’ils s’estiment lésés par la suppression de certaines bonifications. D’après le gouvernement, ces changements leur seraient plutôt favorables puisque leurs revenus mensuels se trouveront augmentés de manière significative.

Un coup d’Etat est quelque chose de planifié, de prémédité. Qu’est-ce qui vous fait penser que ce soit le cas ici ?

Il semble étrange que les officiels n’aient pas pris note du malaise existant. Où se trouvaient donc les services de renseignements? A moins qu’ils n’aient également fait partie du complot. Rappelons aussi qu’un groupe de dirigeants étudiants a fait irruption au sein de l’Assemblée Nationale, il y a quelques jours.

Quel rapport y a-t-il entre cet incident et la rébellion de jeudi ?

On peut déjà se demander comment une telle irruption a été possible dans un bâtiment très bien gardé et relativement facile à défendre. Je me demande si cela a été rendu possible parce que des membres de la police étaient de la partie. Ce triste jour du jeudi 30 septembre 2010, l’Assemblée a été bouclée par la Police. Les officiels ont eu des problèmes pour y entrer, alors que les membres de l’Assemblée appartenant au Parti Société Démocratique, de l’ex-colonel Lucio Gutiérrez, ont pu entrer comme dans un moulin…

Vous êtes donc d’accord avec le président Rafael Correa pour penser que l’incident de jeudi a été un coup d’Etat inspiré par Lucio Gutiérrez ?

Les coups d’Etat ne sont pas toujours programmés, parfois c’est le hasard qui fournit l’occasion. Il n’y a pas un scénario unique, et les évènements ne se limitent pas toujours à un seul scenario. D’ailleurs, si le coup échoue, la diffusion de nouvelles niant le coup peuvent conduire au maintien de la neutralité de secteurs importants de la population. Acceptons simplement qu’il y a eu en Equateur une tentative de coup d’Etat manqué et d’atteinte au pouvoir (un «magnicide», comme un régicide). Savoir dans quelle mesure Lucio et ses gens étaient impliqués est un autre problème.

Mais le président Correa a été plus loin puisqu’il a assuré que dans son bloc de membres de l’Assemblée il y a aussi des conspirateurs. Est-ce aussi votre avis ?

Il faut lui poser la question à lui. Je ne fais plus partie de la Allianza Pais (son parti).

Vous avez dit que la Police et des Forces Armées pouvaient avoir eu raison de faire ces demandes. Alors pourquoi parler de coup d’Etat ?

Pour une raison très simple. S’ils avaient raison, ils auraient dû faire passer leurs revendications par les canaux adéquats et non permettre à la droite putchiste de l’approprier leur mobilisation. Ces tentatives de coup qui affectent tellement le cadre constitutionnel ne peuvent pas être tolérées, d’où qu’elles viennent et qu’elles aient ou non pour objectif un changement de gouvernement.

Y a-t-il a eu des excès des deux côtés ?

Ce jour a été un jour d’excès et de violences de toutes sortes. La violence des insurgés contre la citoyenneté en général, et pas seulement contre le président. La violence due au manque de policiers. La censure des médias. La bataille ouverte au début de la nuit, transmise comme s’il s’agissait d’une reality show.

Le soulèvement est-il le symptôme du climat d’intolérance que vit le pays? La démocratie est-elle en danger ?

La prépotence du gouvernement, son autoritarisme et son attitude peu respectueuse – y compris à l’égard de la Constitution de Montecristi – ajoutés à la résistance des oligarchies qui ne veulent pas perdre leurs privilèges, expliquent cette ambiance d’intolérance dans laquelle nous vivons. La démocratie sortira renforcée pour autant que nous la mettions en pratique.

Que pensez-vous de l’ordre de ne transmettre que des informations officielles ?

Cela est maladroit et constitue pour le moins une autre forme de violence.

Vous avez également exigé des rectifications au Président. Pouvez-vous résumer les observations que vous lui avez faites sur la conduite du gouvernement et du pays ?

En résumé l’on peut relever trois points. Premièrement on n’est pas en train de modifier la concentration et la distribution des richesses et des revenus: la pauvreté ne diminue pas, l’inégalité se maintient. Deuxièmement: on n’est pas sur le chemin de surmonter le modèle fondé sur l’extraction des richesses, qui entraîne une insertion soumise dans l’économie internationale; au contraire, en Equateur, tout comme en Bolivie ou au Venezuela, on assiste à une réinvention du modèle classique fondé sur l’extraction, à une sorte de néo-extractivisme du XXIème siècle.

Quel est le troisième point ?

«La « révolution citoyenne » souffre d’un sévère déficit en matière de citoyenneté. Ce n’est pas un gouvernement qui fait une révolution: une révolution est faite par un peuple organisé, conscient et ayant une capacité à assumer le processus. Cela requiert un gouvernement qui ouvre des espaces pour construire collectivement un scénario d’expectatives partagées. L’Histoire a donné au président Correa, une fois de plus, l’opportunité de retrouver les origines du processus révolutionnaire, de rectifier le tir. Espérons qu’il le comprenne.

Quelle issue démocratique voyez-vous à cette situation ?

Toujours plus de démocratie, et non moins. Pour commencer il faudra respecter la Constitution de Montecristi, qui propose beaucoup d’options démocratiques pour gérer les revendications et les conflits. Par exemple, la possibilité de révoquer le mandat ou la « muerte cruzada » [le fait que pour les cas de destitution de l’Assemblée Nationale ou du président on organisera des élections pour les remplacer] dans les deux sens. Tout doit se faire dans le cadre de la Constitution, et rien en marge de celle-ci!

Cette crise est l’épreuve par le feu pour l’Assemblée. Irina Cabezas (présidente de l’Assemblée) a dit que le veto à la loi sur les Services Publics est une chose réglée et que dimanche le règle de la loi s’imposera, étant donné, qu’une fois de plus, ils n’ont plus le temps de débattre. Qu’en pensez-vous ?

En réalité il s’agit d’une épreuve pour la démocratie. Le «lait répandu» ne peut pas être récupéré, mais il faut éviter que cela ne se reproduise et donc créer des conditions allant dans ce sens. Cela exige d’ouvrir les voies pour le dialogue, en partant du respect de l’opinion des autres. Cela exige également de garantir l’autonomie des tous et de chacun des pouvoirs d’Etat, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Ce qui est grave dans cette affaire c’est que tel qu’il sera appliqué le veto ne convient pas à l’exécutif, puisque c’est cela qui a poussé le président Correa à appliquer la muerte cruzada, ni aux policiers et aux militaires, pour qui cette loi diminue plusieurs avantages et a été la goutte qui a fait déborder le vase et les a incités à se rebeller contre leur chef suprême.

D’après le président Correa, cette loi ne réduirait pas leurs avantages. Si c’est ainsi, le problème est ailleurs. De toute évidence le gouvernement n’a même pas pris la peine d’informer les rangs inférieurs de la police et des Forces Armées. Son attitude semble être de dire: «A quoi bon, puisque nous savons ce qui est bon pour eux.» Encore une manifestation de prépotence.

Pensez-vous que ce scénario met l’Assemblée devant l’épreuve par le feu? Elle devra en effet choisir entre d’une part s’incliner totalement devant la volonté du chef de l’Etat et d’autre part de démontrer qu’elle n’est pas un appendice du Palais présidentiel et ratifier le texte approuvé suite à un scrutin record dans ce gouvernement: 108 sur 124 législateurs.

L’affaire est plus complexe. Il ne s’agit pas d’une loi isolée. Il faut interpeller la manière de légiférer la Alianza Pais, la présidence de l’Assemblée, d’autres blocs et le Président de la République en tant que co-législateur. Pour surmonter les tensions il est indispensable de respecter toutes les opinions et les positions, d’obtenir une large participation citoyenne.

Le chancelier Ricardo Patiño a donné l’alerte sur le danger d’une autre révolte et d’un autre coup d’état. Que conseilleriez-vous au chef de l’Etat si vous étiez auprès de lui ?

Rien n’est impossible. Il existe des groupes qui sont prêts à faire un coup si l’opportunité se présente, et encore plus s’il y a des conditions qui facilitent la tâche aux putchistes. J’espère que le président tirera les leçons de la crise pour rectifier le tir. La crise peut aussi être une grande opportunité pour lui, pour son gouvernement et pour le pays. A court terme, le président sort renforcé. Mais s’il marginalise l’autocritique et continue avec sa prépotence à se fermer au dialogue, à criminaliser la protestation populaire, à ne pas être à l’écoute de la société, je crains que ce type de secousses ne puisse se répéter…

Qu’attendez-vous du gouvernement ?

Il faudra voir quelle lecture fait le gouvernement de ce qui s’est passé, et quelles conséquences il en tire. Il ne suffit pas de changer les ministres directement impliqués dans les secteurs où se sont produits ces douloureux événements. Il faut absolument donner un coup de gouvernail.

Dans quelle direction ?

Le gouvernement doit retourner aux origines programmatiques du processus révolutionnaire, dont il s’est malheureusement distancé depuis tout ce temps.

Y a-t-il encore de l’espoir? Croyez-vous que ce soit possible ?

Voyons si le président Correa a la capacité de sauter sur son ombre.

Comment avez-vous vécu le soulèvement de jeudi ?

Avec angoisse, avec indignation et avec une profonde tristesse. Il n’y a aucune justification pour cet événement.

S’est-il surexposé en se rendant au Régiment? Est-ce que le président Correa surdimensionne son pouvoir, sa popularité ?

C’est au président de la République de répondre à cette question. Il est néanmoins lamentable qu’il n’ait pas des ministres de la Politique, de la Police et de la Sécurité qui l’informent et qui résolvent les problèmes. Je me demande si c’est bien au président de tout faire. Est ce que cette surexposition sera encore un acte de prépotence, une sorte de mandat culturel de supériorité? Là nous rencontrons une autre grande difficulté pour construire la démocratie en Amérique latine.

Peut-être aurait-il pu éviter de mettre en péril son intégrité et y compris sa vie, s’il était arrivé avec un discours de conciliation ?

Il est difficile de le savoir maintenant. Les morts sont morts. Ce qui est vital est d’apprendre des tragédies pour éviter qu’elles ne se répètent à l’avenir. (Traduction A l’Encontre)

* Publié dans le Diario Hoy, Quito. Equateur

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