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La Brèche

Brésil. Quel est l’héritage légué par la Coupe du monde?

Publié par Alencontre le 22 - juillet - 2014
Répression par la police militaire de manifestants anti-Coupe, Tijuca, 13 juillet 2014

Répression par la police militaire de manifestants anti-Coupe, dans le nord de Tijuca, 13 juillet 2014

Par Diego Cruz

Le but marqué par l’Allemand Mario Götze lors de la prolongation du match contre l’Argentine a sonné la fin de la Coupe du monde sur le stade de Maracanã ce dimanche 13 juillet. Pendant un mois, les matches de la Coupe ont monopolisé l’attention des médias et d’une grande partie de la population et ces matches, il faut bien le dire, ont soulevé une émotion comme on n’en avait pas ressenti depuis longtemps. En dépit de la claque historique de la Seleção, ce à quoi on a assisté a été un véritable spectacle de football. Mais passé le Mondial, une question reste ouverte: quel sera l’héritage laissé par la Coupe?

Pour qui a été cette Coupe?

Officiellement, la Coupe du monde au Brésil a coûté 25,6 milliards de reais, dont seulement 17,3 milliards ont déjà été payés. Cela signifie qu’il reste une dette de 8,3 milliards de reais. C’est presque la valeur totale des stades construits et rénovés pour les jeux uniquement, où dans presque tous les cas il y a eu surfacturation. Le cas le plus absurde est celui du stade Mané Garrincha à Brasilia. D’un coût initial estimé à 631 millions de reais, celui-ci est tout à coup passé à 1,4 milliard, c’est-à-dire plus que le double.

Et comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement du pétiste [qui appartient au PT] Agnelo Queiroz vient d’annoncer sa volonté de privatiser le stade. Ainsi, après toutes les ressources publiques qu’on a consacrées à la rénovation du stade, on va maintenant le servir sur un plateau à l’initiative privée. C’est ce qui s’est déjà produit avec le Maracanã, stade dont la rénovation a coûté plus ou moins un milliard de reais et qui a ensuite été privatisé.

La surfacturation des travaux publics ne s’est pas limitée aux stades, mais également auxdits travaux de mobilité urbaine. L’exemple le plus tragique est le viaduc qui s’est effondré le 3 juillet à Belo Horizonte en tuant deux personnes. La Cour des comptes de l’Etat estime que le coût du viaduc a été surfacturé de 350%, à savoir 6 millions de reais de plus que la valeur initiale.

La vérité est qu’avant même la finale au stade de Maracanã, cette Coupe avait déjà un vainqueur: l’ensemble des grandes entreprises qui ont bénéficié de ces travaux surfacturés et qui rétribuent les faveurs qu’on leur a faites en gaspillant des millions en cadeaux et autres dons offerts aux principaux candidats en campagne électorale. Face à cela, les neuf ouvriers morts durant les travaux de la Coupe sont devenus «normaux», selon les paroles malheureuses de Pelé lui-même. Ce nombre est quatre fois plus élevé que celui des deux ouvriers qui sont morts durant toute la préparation de la Coupe en Afrique du Sud. Sans parler des plus de 250’000 personnes forcées de quitter leurs maisons, selon les chiffres avancés par le Comité populaire de la Coupe.

La Coupe de la répression

De tous ces héritages laissés par le gouvernement et par la FIFA au pays, il y a encore et surtout l’avancée de la répression et de la criminalisation des luttes sociales. L’escalade répressive mise en place par les gouvernements et par les appareils policiers après juin 2013 a gagné une nouvelle impulsion avec la Coupe. Des grèves comme celle des employés du métro de São Paulo ou des ouvriers de la construction civile de Fortaleza ont été littéralement traitées comme des affaires de police. Pour la première fois depuis la fin de la dictature militaire, il y a eu des manifestations qu’on a systématiquement empêché de se réaliser et des arrestations politiques en série.

Au soir de la finale de la Coupe, la Police civile de Rio de Janeiro a émis 28 mandats d’arrêt et a arrêté 20 activistes. Comme dans le film Minority Report, dans lequel la police arrêtait des suspects sur la base de prévisions surnaturelles du futur, la police de Rio a arrêté ces militants sur la base de crimes qu’ils allaient soi-disant commettre le jour suivant. En réalité, il s’agit d’une violation flagrante et d’un véritable attentat contre les droits fondamentaux garantis par la Constitution. C’est quelque chose de semblable à ce qui s’est passé avec les activistes Rafael Lusvarghi et Fabio Hideki à São Paulo. Les deux ont été arrêtés dans une manifestation le 23 juin [2013] et ils sont aujourd’hui encore en prison préventive accusés de flagrants délits, montés de toutes pièces par la police!

S’il y a déjà eu une escalade dans la répression et la criminalisation des mouvements après juin 2013, celle-ci s’est encore approfondie avec la Coupe et la transformation du pays en un gigantesque domaine privé appartenant à la FIFA où les villes-sièges militarisées se sont véritablement trouvées en état de guerre à travers la Loi générale de la Coupe. A cela s’ajoute le processus d’hygiénisation sociale conduit dans les villes touristiques, comme à Rio où le Ministère public lui-même a dénoncé le «ramassage» compulsif de centaines de sans-abri.

La Coupe des Coupes?

Déjà à l’intérieur des stades, tout n’a pas été fête et goals. Le scandale de la mafia des entrées aux matches (l’entreprise officielle responsable de la vente des billets) a montré une fois de plus au monde la corruption intrinsèque de la FIFA. La fédération internationale de Joseph Blatter et de Jérôme Valcke n’a non seulement pas été inquiétée mais elle a été récompensée par un bénéfice record de 9 milliards de reais réalisé pendant les jeux, une somme complètement libre de tout impôt.

En plus de cela, les billets d’entrée payés avec l’argent public et des entreprises d’Etat ont circulé allégrement parmi les autorités. Seules la Banque du Brésil et la Caixa ont dépensé 9 millions de reais dans l’achat de billets d’entrée, pour des actions de marketing auprès de leurs clients VIP. Et au moins deux dirigeants de la Banque du Brésil, incluant le président de la banque, Aldemir Bendine, ont utilisé ces entrées pour emmener leur famille au stade!

Les beaux matches de la Coupe sont maintenant terminés, mais le véritable héritage laissé au peuple brésilien reste bien là. Au-delà du fait qu’il faudra payer la facture, il y a toute une série d’éléphants blancs, de familles déplacées, d’ouvriers morts et de criminalisation des protestations et du droit de grève. C’est une cicatrice bien pire que le 7 à 1 pris en pleine figure par la Seleção lors du match contre l’Allemagne.

L’alternative «Y aura-t-il ou n’y aura-t-il pas de Coupe?» n’est plus de mise. Quant à la question de savoir si les choses auraient pu se passer autrement, la réponse est oui. Pour cela, il faudrait que la priorité des gouvernements ne soit pas les bénéfices des grandes entreprises, des entrepreneurs et des multinationales, mais les intérêts de la majorité de la population pour qui le football est enraciné si profondément dans la culture et l’identité. (Article publié sur le site du PSTU le 14 juillet 2014. Traduction A l’Encontre)

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